DébattreVers une égalité des chances réelles ?

22 septembre 20200
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La rénovation des dispositifs des internats d'excellence et des Cordées de la réussite attestent la volonté de l'Exécutif de redonner du souffle à l'idée d'égalité des chances. Pour quel résultat final ? Les deux dispositifs existent depuis 2008 et ont été mis en place sous le mandat du Président Sarkozy.

Emmanuel Macron veut relancer deux dispositifs d’« égalité des chances » aux effets contrastés (lemonde.fr)

“Les « cordées de la réussite » et les internats d’excellence doivent être étoffés d’ici la fin du quinquennat. Lancés il y a plus de dix ans, ils restent complexes à évaluer.

Accompagner les « jeunes talents » de milieu modesteest-ce la solution pour débloquer l’ascenseur social en France, et remédier aux inégalités que l’école ne résorbe pas assez ? En déplacement à Clermont-Ferrand, en Auvergne, le 8 septembre, Emmanuel Macron a appuyé sur deux leviers déjà actionnés par ses prédécesseurs en matière d’égalité des chances : les « Cordées de la réussite » et les « internats d’excellence ».

Face à un public d’étudiants, le chef de l’Etat a exhorté la jeunesse à « retrouver la sève du mérite »  ; il faut que chacun ait « la place qui lui revient en fonction de son mérite et pas de son origine », a-t-il défendu.

Les deux dispositifs remontent aux années Sarkozy – les « Cordées » comme les internats d’excellence ont été lancés en 2008. L’un et l’autre ont perduré sous la gauche, sans être particulièrement valorisés. Tous deux relèvent d’une même logique : accompagner, sur la base du volontariat, des « jeunes talents », des « pépites » de milieu modeste, qui n’ont pas l’environnement, les « clés » et les codes pour réussir.

« Ouvrir le champ des possibles »« briser le plafond de verre »« faire mentir les déterminismes »… Ces mêmes formules reviennent dans le débat à chaque quinquennat, et avec elles leurs objectifs difficiles à atteindre. En France en 2020, 11,5 % des enfants d’ouvriers accèdent à l’enseignement supérieur, contre 34,4 % des fils et des filles de cadres – quand les ouvriers comptent pour le quart de la population active ; les cadres pour 18 %. L’écart apparaît plus fort encore pour ce qui est des grandes écoles les plus élitistes, régulièrement épinglées pour leur manque d’ouverture sociale.

« Repérer les talents »

Voilà pour le constat. La réponse d’Emmanuel Macron est d’abord quantitative : faire passer de 80 000 à 200 000 les jeunes bénéficiaires des « Cordées de la réussite », ces collégiens et lycéens encadrés par des étudiants selon le modèle lancé, à l’orée des années 2000, par l’Essec avec son programme « Une grande école pourquoi pas moi ? »

Deuxième coup d’accélérateur : installer dans chaque département un « internat de la réussite », ce modèle qui mise sur l’encadrement scolaire mais aussi culturel ou artistique développé du temps où Jean-Michel Blanquer était recteur de Créteil. D’abord à destination des boursiers « méritants », il concerne aujourd’hui 8 000 élèves dans 44 établissements.

Article réservé à nos abonnés Lire aussi  « On peine à proposer une égalité des chances à l’école pour les milieux de cordée »

« C’est une certaine idée de l’égalité des chances et du mérite que porte le gouvernement en mettant l’accent sur ces dispositifs, estime la sociologue Annabelle Allouch qui a soutenu une thèse sur le sujet. La logique qui prime est celle de l’individualisation : il faut repérer les talents, aller chercher des élèves un à un. Cela exclut nécessairement tout un ensemble de publics, la masse. »

Valérie Pécresse, ministre des universités en 2008, n’en démord pas : les « Cordées de la réussite » ont fait leurs preuves. « J’y ai toujours cru », martèle la présidente de la région Ile-de-France. Il y a douze ans, elle lançait ces premiers partenariats entre établissements du supérieur et du secondaire.

D’une centaine en 2009, ils sont passés à quelque 400 aujourd’hui, et profitent aux trois quarts à des jeunes des quartiers prioritaires. « On sait bien que de bons élèves dans les lycées populaires s’autocensurent et privilégient des filières courtes, reprend Mme Pécresse. Le coaching par des jeunes de leur âge, ça marche. »

Dispositifs au caractère très hétéroclite

Oui mais jusqu’à quel point ? « On n’a pas de suivi de cohorte complet », reconnaît Edouard Geffray, le numéro deux du ministère de l’éducation, en parlant d’une évaluation « d’abord empirique ». Rien ou presque pour mesurer l’impact de ce coup de pouce sur un jeune encordé.

D’une cordée à l’autre, les grandes écoles avancent leurs indicateurs. Vingt pour cent des élèves de terminale accompagnés par sept Sciences Po de région intègrent ces prestigieux établissements, 95 % ont le bac avec mention, près de 100 % vont à bac + 5. A Paris-Dauphine, 55 jeunes, sur les 300 qui se sont portés candidats (dans la cohorte des 600 jeunes accompagnés) ont décroché leur ticket d’entrée dans ce grand établissement d’économie. CentraleSupelec insiste, elle, sur le gain de « confiance en soi » : les élèves ont gagné en ambition, à l’oral, en culture générale…

Derrière ces résultats, on trouve des dispositifs au caractère très hétéroclite : il existe autant de cordées que de grandes écoles qui les portent (à la marge, des universités également). Cela va du modèle classique du tutorat – majoritaire –, avec son lot de sorties culturelles, d’aide à l’orientation, jusqu’au soutien scolaire.

Le modèle « réinventé » promis par Emmanuel Macron doit remonter plus haut dans la scolarité, dès la classe de 4e, avant le palier de la 3e, fait-on valoir au gouvernement. Il devrait aussi voir plus loin que les quartiers et l’éducation prioritaires, sa cible initiale : les cordées « nouvelle formule » veulent s’enraciner dans les territoires ruraux.

Rien qui ne soit totalement nouveau : c’est sous une autre appellation, mais dans la même veine et dès le collège, que des « Parcours d’excellence » ont été lancés à la fin du quinquennat Hollande. Ils viennent d’être fusionnés aux cordées.

Rehausser l’ambition scolaire

Un peu partout sur le terrain, des collèges aux grandes écoles, le ressenti est le même : être repéré, accompagné, poussé, quand on est éloigné de ce monde complexe de l’enseignement supérieur, cela compte. Cela propulse le jeune, cela crée des vocations ; cela nourrit aussi la dynamique d’un lycée.

« C’est important que nos élèves sachent que [ces dispositifs] existent, et que nos professeurs sachent que leurs élèves peuvent y arriver », confie Nicole Ozeray, proviseure du lycée Alfred-Nobel de Clichy-sous-Bois (Seine-Saint-Denis). Chez elle, une soixantaine de lycéens de terminale – sur quelque 350 – participent chaque année depuis quinze ans à différentes cordées – avec Sciences Po, Dauphine… « Ça fait des exemples, mais ils ne sont pas des centaines », pointe la proviseure.

« Il s’agit d’abord de faire sauter les verrous qui éloignent les jeunes de milieux modestes de l’enseignement supérieur, les c’est pas pour moi” », dit Chantal Dardelet, qui a lancé le programme d’égalité des chances à l’Essec il y a près de quinze ans.

Pour elle, qui porte aussi la casquette de l’ouverture sociale à la Conférence des grandes écoles, ces cordées permettent de fait « d’augmenter le vivier des candidats » de ces institutions. Même si l’effet reste limité : l’Essec a vu sa part de boursiers atteindre 22 %, selon elle (contre 5 % il y a quinze ans), mais ce plafond stagne désormais, dans un enseignement supérieur qui en compte 38 %. Les sept Sciences Po frôlent eux, les 32 %. « Mais on n’arrive pas à atteindre les jeunes les plus éloignés socialement des études prestigieuses », reconnaît Pierre Mathiot, directeur de Sciences Po Lille, initiateur du dispositif « égalité des chances » qui touche 3 000 collégiens et lycéens. Autrement dit, ces jeunes aux échelons les plus élevés des bourses sur critères sociaux.

A d’autres cordées, d’autres objectifs. Au collège Charles-Péguy de Vauvillers (Haute-Saône), en milieu rural, le principal Laurent Estève porte deux dispositifs avec l’IUT de Vesoul et l’université de technologie de Belfort-Montbéliard (UTBM). « Pour nombre de mes élèves, issus de familles pauvres, il n’y a pas de modèle d’études, dit-il. Besançon, Epinal, Strasbourg : ces villes universitaires sont à une heure de route. Un autre monde pour eux. » Les cordées sont pour lui une manière d’ouvrir les collégiens à trois dimensions : « Le monde des sciences, mais aussi la vie en ville et la vie d’étudiant. » Rehausser l’ambition scolaire, en somme, chez des jeunes issus de famille pour lesquelles « entrer dans un métier » est une « priorité ».

« Reconquête républicaine »

Quand ils parlent de leurs jeunes « encordés », les mêmes formules reviennent dans la bouche de leurs tuteurs : ils en ont « sous la pédale », ils ont « du potentiel »« Tous nos internes démontrent une certaine envie de réussir, c’est sûr », explique Rachel Deschamps-Mineo, proviseure du lycée d’excellence Edgar-Morin de Douai (Nord). Ses 140 pensionnaires ont été repérés dans des collèges labellisés REP et REP+ du Nord et du Pas-de-Calais. « Ce ne sont pas que les meilleurs élèves », insiste la proviseure, alors qu’il a pu être reproché à ces établissements, outre leurs coûts de fonctionnement, de « siphonner » les collèges de quartiers de leurs bons éléments.

A Besançon, l’institution a trouvé, avec son « internat de la cité éducative », une formule hybride : les élèves sont hébergés en centre-ville, dans l’internat, mais ils continuent de suivre leurs cours dans leur collège habituel, à la Planoise, l’un des quartiers de « reconquête républicaine ». « L’idée n’est pas de vider la Planoise de ses bons élèves, explique le directeur d’académie du Doubs, Patrice Durand. Au contraire : ces jeunes à qui l’on permet, en internat, de mettre leurs difficultés personnelles et familiales à distance doivent devenir des moteurs dans leur collège de quartier. » Seize places sont proposées ; sept sont occupées.

Et après ? Au lycée de Douai, on s’enorgueillit d’un taux réussite au bac de 91 %, contre 66 % il y a quatre ans. La structure de Besançon n’a qu’un an, trop tôt pour un bilan. Le plus emblématique des internats d’excellence, celui ouvert à Sourdun (Seine-et-Marne) il y a plus d’une décennie, parvient à envoyer tous ses inscrits dans l’enseignement supérieur.

Reste à suivre les trajectoires. Du côté des grandes écoles, on constate la « réussite » des jeunes encordés, quand ils franchissent leurs portes. « On se rend compte qu’un pourcentage plus élevé redouble sa première année », rapporte Sandra Bouscal, directrice de la Fondation de Paris-Dauphine. Mais ils valident pareillement leur diplôme de master ensuite, ce qui montre bien, pour la responsable « une difficulté sur la confiance en soi, plus que sur le plan académique ». Ils ont été sélectionnés exactement comme les autres à l’entrée, ne cesse-t-elle de marteler. Un message à l’adresse de jeunes, qui souvent en doutent.”


Source : lemonde.fr, “Emmanuel Macron veut relancer deux dispositifs d’« égalité des chances » aux effets contrastés”, par Mattea Battaglia et Camille Stromboni, publié le 21/9/20. https ://www.lemonde.fr/societe/article/2020/09/21/pour-la-jeunesse-emmanuel-macron-veut-relancer-deux-dispositifs-d-egalite-des-chances-aux-effets-contrastes_6052967_3224.html

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