Tribunes libresTRIBUNE LIBRE – Saint Jean de Passy : le charisme, la technostructure et la liberté éducative.

19 mai 20209
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Ancien directeur d'établissement catholique libre, Emmanuel Tranchant écrit cette tribune en réaction à l'éviction du directeur de Saint Jean de Passy.

Le licenciement de François-Xavier Clément, directeur de Saint Jean de Passy, dans des conditions révoltantes vient d’être validé par Mgr Aupetit en sa qualité de président du Conseil Diocésain de l’Enseignement Catholique ( CODIEC ). Un premier message laissant augurer une mise à plat de la procédure remise à la sagacité de Mgr de Romanet ouvrait le champ à l’étude attentive d’un dossier qu’on imagine complexe et la promptitude de la décision de l’archevêque de Paris suscite, sans que nous ayons les éléments pour en juger, de nombreuses interrogations. Il conviendrait, pour les dissiper, que l’archevêque s’exprime sur la matérialité des faits reprochés à François-Xavier Clément.

« Il a été constaté de graves souffrances générées par les pratiques managériales mises en œuvre au sein de l’établissement… C’est pourquoi, en tant qu’Archevêque de Paris, j’ai donné mon accord au licenciement du chef d’établissement ». Telle est la sentence, sibylline. Il faut qualifier en droit ces « souffrances managériales » qui ont quelque chose de la température météorologique ressentie. En bonne justice, nous ne pouvons en rester là. Le malaise est trop grand.

Promoteur du leadership vertueux dont François-Xavier Clément est un praticien, Alexandre Dianine-Havard, à la suite du Père Jean-Bernard Plessy, directeur des Chartreux à Lyon, et de quelques autres, a pris fait et cause pour le directeur déchu coupable d’avoir exercé son rôle de chef dont le complément de nom est «établissement »… et non pas establishment. Avoir pris le mot « chef » au sérieux est peut-être le grief principal dans un monde éducatif où, nous dit Dianine-Havard, l’objectif pourrait être de produire à la chaîne les Ivanovs décérébrés, dévirilisés et pusillanimes décrits par Tchékhov.

Au-delà du triste sort de son directeur, cette affaire est un puissant révélateur. Qu’est-ce que l’Enseignement Catholique depuis la loi Debré ? Un simple satellite de l’Education Nationale. La loi Debré a institué une Education Nationale bicéphale dont les deux têtes publique et privée sont également laïques. Il n’y a plus d’établissements d’enseignement catholique mais des établissements catholiques d’enseignement et l’inversion des épithètes ne dit rien d’autre que ceci : les murs sont catholiques, pas l’enseignement. Moins encore les enseignants. Et à peine plus le fameux caractère propre qui n’a pas de contenu juridique. C’est tout de même le fond du problème. « À cause de l’accoutumance, nous n’affrontons plus le mal et nous permettons que les choses« soient ce qu’elles sont », ou ce que certains ont décidé qu’elles soient », écrit Dianine-Havard citant le pape François.

Alors, insoutenable en climat de démocratie sans république, revient la question du chef. Et c’est le cœur de ce que dit la crise de Saint Jean de Passy. Car du chef dépend la liberté effective de l’enseignement garantie par la constitution. Faut-il le rappeler ? un chef d’établissement d’enseignement privé sous contrat tient son autorité de l’Etat qui le reconnaît à titre personnel, au vu de ses diplômes et états de service. En aucun cas de la direction diocésaine qui n’a aucun mandat et donc aucune légitimité autre que la commodité qu’y trouvent conjointement les rectorats et l’épiscopat comme interlocuteur unique. Il reçoit par ailleurs sa lettre de mission de l’évêque, et non plus de la direction diocésaine. Fragile technostructure : elle se réfugie dans un rigoureux légalisme qui permet sa survie aux dépens de l’autonomie des établissements.

Il s’agit là d’un verrou important à la liberté pédagogique. Car un chef d’établissement est chargé de mettre en œuvre un projet éducatif et pédagogique spécifique, et pour cela, il lui est nécessaire de rassembler autour de lui – cela fonde son leadership – une équipe dévouée à ce projet. Tel était le but de F.X. Clément à Saint Jean de Passy. Les obstacles sont connus : c’est le filtre qu’exerce la direction diocésaine pour le choix des enseignants qu’elle impose à tous les établissements de façon technocratique, sans préjuger des projets d’établissement, avec des professeurs dûment calibrés par l’Education Nationale et son idéologie. Lesquels projets sont donc soit lettre morte, soit copie conforme des standards éducativement corrects où peut, sans souffrance excessive, se couler tout détenteur d’une peau d’âne universitaire. Les rapports de force entre l’Eglise et l’Etat apparaissent là en filigrane, et cela pèse dans l’affaire qui nous occupe.

Il se trouve en effet qu’à Saint Jean de Passy, le directeur conserve du fait d’un statut particulier une liberté de recrutement qui lui offre justement la possibilité de rassembler une véritable équipe éducative autour du projet d’établissement. En témoigne son lien avec l’Ecole Professorale de Paris dirigée par Philippe Nemo, autre champion de la liberté scolaire. De cette liberté, F.X. Clément a usé pour mettre efficacement en œuvre son projet d’éducation catholique intégrale. On imagine bien les résistances à une telle transgression des valeurs d’établissement et c’est bien là que le bât a blessé. Les « souffrances managériales » ne sont-elles pas le prétexte pour faire entrer l’établissement trop libre dans la règle commune, comme il en fut de Stanislas en son temps et qu’il faudrait replacer dans la série des directeurs remerciés pour une ligne catholique trop affirmative ?

La violence de la méthode utilisée révèle l’importance des enjeux pour l’Enseignement Catholique. C’est la liberté éducative qui est en cause. Alors considérons quelle chance elle constitue au moment où le défi éducatif va solliciter toutes les bonnes volontés, laïques comme chrétiennes.  La crise a montré les lourdeurs administratives heureusement dépassées par l’initiative et l’adaptabilité des équipes médicales sur le terrain. Il doit en aller de même dans l’évolution du système éducatif et l’on observe d’ailleurs une meilleure réactivité de l’enseignement privé du fait de leur autonomie relative.

Notre système éducatif va sortir épongé et sinistré par la crise du coronavirus. Le bien commun que l’enseignement libre peut lui offrir de mieux, ce sont ses capacités de mise en œuvre de projets d’établissement, de recrutement d’équipes pédagogiques dévouées à ce projet et le profil de chefs d’établissement doués de « leadership vertueux ». L’heure n’est pas à lui rogner les ailes, ce qui est le résultat de cette indigne querelle, mais bien plutôt de lui ouvrir la cage. Et c’est aussi la liberté spirituelle de l’Eglise qui, à travers l’enseignement, se trouve dans la balance. Le vide spirituel et la soif qui en résulte sont aussi un enseignement de l’épreuve que nous venons de subir. Une petite lumière s’est allumée à Saint Jean de Passy. Est-ce le moment de l’éteindre ?

Emmanuel Tranchant

 

9 commentaires

  • Agnès LABOUÉRIE

    19 mai 2020 à 14 h 01 min

    connaissez-vous le fond du problème ? ne prenez-vous pas partie trop rapidement ? Le sujet de “certaines pratiques managériales” est grave.

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    • Mat

      20 mai 2020 à 8 h 22 min

      Tout à fait d’accord avec vous.

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    • Dehanne

      20 mai 2020 à 10 h 33 min

      Si vous le connaissez, on aimerait être éclairés.

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  • Delavau

    19 mai 2020 à 23 h 18 min

    Merci piur ce puissant article bien étayé. Oui monsieur Tranchant connaît bien le sujet et hélas, même si cela semble aberrant, c’est une cabale evidente contre un Directeur qui doit parfois se faire entendre avec force devant ceux qui ne veulent pas de changement. On confond force er colère quand on vit de tiédeur. La défense du Bien commun comme écrit dans l’article est à ce prix. On ne construit bien qu’avec des bâtisseurs solides pas des personnes faibles. Monsieur Clément est fort et doit parfois comme tout chef d’établissement définir des limites et décider de ce qu’il y a de meilleur pour le Bien de tous. Cela demande du courage et un cadre qu’il dessine parfaitement. En témoignent des milliers de personnes, parents, élèves et professeurs. Merci à ceux qui étudient sérieusement ce cas scandaleux pour une église sensée éduquer nos enfants à l’excellence pas seulement scolaire mais humaine et spirituelle. Merci monsieur Clément. Merci à tous ses soutiens. HÉLÈNE DELAVAU. Maitre en Philosophie

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  • Madame FALEMPIN

    19 mai 2020 à 23 h 42 min

    Oui c’est une cabale. Contre l’exigence qui seule permet de construire des têtes bien faites, des cœurs épanouis et des âmes prêtes à recevoir l’enseignement du Christ. A être les apôtres de demain. Aux avant-postes dans tous les domaines qui permettront à la France de renaître de ses cendres. “France, qu’as tu fait des promesses de ton bapteme ?” disait Saint Jean Paul II. C’est avec des directeurs à la trempe de FX CLEMENT que l’on peut retrouver cette vigueur morale et spirituelle pour les prochaines générations. Un management mou on le sait mène une entreprise quelle qu’elle soit à sa perte.
    Le mot exigence ne plaît plus à notre époque et je pense que les dégâts sur l’église de France et l’enseignement Catholique vont être immenses. Plus aucun directeur n’osera redresser le niveau d’une école pourtant dite Catholique. Mon dernier espoir est que Rome puisse agir sur cette église de France en déliquescence qui n’ose plus se dire Catholique dès qu’il s’agit de l’école et du bien des âmes de nos enfants. Le retour de bâton risque d’être amer si les responsables de cette cabale ne réparent pas cette ignominie. Aller jusqu’à chercher les témoignages de personnes qui sont partis pour désaccords profonds avec ce que demande Rome, chercher des plaintes de ceux qui s’en sont pris à FX Clément et son équipe pédagogique en raison de cette exigence est proprement scandaleux. Je plains la conscience et l’âme de ces personnes dites chrétiennes qui sont prêtes à tout pour détruire une si belle vocation au service de la véritable et seule Église. Celle du Christ er de l’enseignement des papes et donc de l’esprit Saint. Que ceux qui ont encore une conscience réagissent. Monseigneur Aupetit, avez vous au moins reçu une fois monsieur François Xavier Clément pour rencontrer cette âme magnifique ? Et comprendre ce qui se passe ? Et enfin arrêter cette cabale infernale ?

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  • BERT Marie

    20 mai 2020 à 9 h 43 min

    Bravo Monsieur Tranchant vous savez tout à fait de quoi vous parler et en effet Monsieur Clément dérange en tant que chef ” libre” . Il sait diriger, manager avec des convictions educatives et religieuses . Mais le monde ambiant y compris le diocèse préfère sans doute les chefs mièvres et aux ordres, des chefs d’établissement plus laxistes et plus laïques c est quand même bien triste de constater où en l Eglise de France et les positions prises par notre évêque qui a sans doute d autres objectifs que de faire toute la vérité dans la sérénité et la retenue. Pourquoi certaines autorités n’ entendent pas la majorité des parents et du corps enseignant qui veulent le retour de Mrs Clément et Ducray ? Posons nous la question et redonnons vie a cette belle école qu’ est Saint Jean de Passy dont le projet éducatif a porté ses fruits grâce a un vrai chef . Arrêtons également avec les “pratiques managériales graves ” qui sont les seuls mots qui tournent en boucle sans preuves, nous assistons à un lynchage public digne du ku klux klan …quelle honte !

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  • V.Vandesien

    20 mai 2020 à 10 h 25 min

    Pour faire leurs recrutements tranquilles, les laïcs du diocèse, appuyés par Mgr Aupetit qui ne peut pas désavouer ses équipes, ont agi sournoisement. L’équipe doit être démantelée, il faut donc commencer par la tête. Et tant qu’à faire, faire tomber un collaborateur en même temps. Le faire dans un temps de vacances et de crise sanitaire est une aubaine pour des tièdes.
    Mais quand il s’agit de l’avenir d’une famille, d’une communauté – d’enfants – les parents s’unissent et se battent: il s’agit de leur sang et de leurs valeurs, de leur vie quotidienne et intime.
    Les évêques n’ont pas d’enfant, ne comprennent pas les parents d’élèves et se réfugient derrière le droit du travail. La Loi laïque est plus haute que celle de Dieu quand cela les arrange. Total: ne faire confiance à personne, surtout pas à des inconnus qui ne connaissent pas la maison puisqu’ils n’y ont ni enfants élèves, et n’y travaillent pas.

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  • Aude Lidec

    20 mai 2020 à 14 h 43 min

    Tribune très orientée. Les faits reprochés à M. Clément ont été détaillés dans un courrier adressé à l’ensemble des parents d’élèves par le président du conseil d’administration. Je m’étonne que M. Tranchant n’ait pas évoqué dans sa tribune des courriers émanant d’anciens cadres extrêmement respectés de Saint Jean Passy expliquant que Saint Jean de Passy existait avant M. Clément et était déjà depuis de longues décennies une école à la catholicité affirmée et avec d’excellents résultats. Non M. Clément n’a pas “fait” de Saint Jean de Passy l’école qu’elle est depuis de longues et longues années.

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    • Pierre Verchet

      21 mai 2020 à 17 h 48 min

      Non, le courrier adressé aux parents ne précisait pas du tout en détail ce qui lui était reproché, c’est bien là que le bas blesse. Oui, Saint-Jean existait avant et existera après, mais le travail accompli n’avait pas à être détruit de cette façon et les anciens de Saint-Jean sont très nombreux aussi à soutenir son action, bien plus nombreux que ses détracteurs.

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