DébattreTribunes libresTRIBUNE LIBRE – Non à la réouverture des écoles le 11 mai !

28 avril 20205
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Alix est professeur dans un établissement public de Seine-Saint-Denis. Dans cette tribune libre, elle s'interroge, de façon heuristique et ironique sur la "reprise" du 11 mai. Présentée comme "l'œuvre pie d'un gouvernement qui paierait ses dettes à tous les soutiers de la France confinée (livreurs, manutentionnaires, caissières, personnel de nettoyage, de gardiennage, soignants...)" elle permettrait à leurs enfants de reprendre enfin le chemin de l'école véritable.

“Au vu de la configuration des établissements scolaires (couloir, salle de restauration scolaire…), du manque de place chronique, de l’impossibilité de faire respecter les gestes barrières chez les plus jeunes (et d’ailleurs chez des adolescents brimés par plus d’un mois de confinement énergétique…), au vu enfin des conduites à risque chez les plus âgés de nos élèves, du manque de masques et du refus gouvernemental de tester en masse les populations… il est d’ores et déjà certain qu’une reprise des cours ne pourra se faire qu’au détriment des publics accueillis par l’école et de leurs proches, ce que reconnaît d’ailleurs le Conseil scientifique dans une recommandation du 20 avril 2020, qui préconise “de maintenir les crèches, les écoles, les collèges, les lycées et les universités fermés jusqu’au mois de septembre.

Rappelons que le 93 a été particulièrement touché par la pandémie, et que les services de réanimation sont à 200 % de leurs capacités d’avant la crise. Pour exemple, dans l’établissement où j’enseigne, nous avons déjà appris “officieusement” (puisque les directions d’établissement se refusent pour l’heure à communiquer leurs “statistiques”) les décès d’une dizaine de parents d’élèves, ceux d’autres membres de la famille de nos élèves, ainsi que la maladie de plusieurs élèves.

Pour ce qui est de l’argument des inégalités sociales, auquel on ne peut bien sûr qu’être sensible, même si son instrumentalisation est ici grossière, disons-le franchement : il tombe à plat. Nous sommes en effet nombreux à constater que les élèves “décrocheurs” avant la crise, continuent à “décrocher” pendant la crise. Quoi d’étonnant à cela ? Précisons le profil de ces élèves : il s’agit la plupart du temps d’enfants qui ont soit des problèmes psycho-sociaux excédant la compétence des professeurs et requérant l’intervention d’autres métiers (travailleurs sociaux, psychologues, médecins, juristes…), soit d’élèves que l’institution scolaire impose à toute force dans des séries et des classes pour lesquelles ils ne sont à l’évidence pas faits, du moins pas à ce moment-là de leur vie. Il paraît assez évident qu’un élève passé en Terminale scientifique avec 5 de moyenne sur 20 dans le bloc scientifique, ce qui arrive régulièrement au grand dam des professeurs qui n’ont pas le droit de s’y opposer, aura du mal à travailler par lui-même, ou à suivre un enseignement de mathématiques à distance.

Mais allons plus loin : la logique de “la continuité scolaire” claironnée par le Ministère et reprise par toute une série de bons petits soldats professoraux n’a-t-elle pas fabriqué du “décrochage” et une école du simulacre ? En cautionnant l’idée qu’il était possible de faire “sans école” “comme à l’école”, on a en effet créé des décrocheurs là où il n’y en avait pas, et là où nous aurions pu essayer d’utiliser les virtualités du moment pour apprendre autrement, ce qui ne signifie pas apprendre la même chose et au même rythme avec un quelconque artifice numérique. Il est en effet facile de “décrocher” alors même qu’on est un élève studieux quand il faut passer sa journée connecté sur l’unique ordinateur familial, en naviguant sur des plates-formes saturées, au rythme parfois infernal des “classes virtuelles” ne tenant absolument pas compte des rythmes très particuliers induits par le confinement. N’était-ce pas l’occasion de s’extraire de cette pédagogie de l’évaluation permanente et du saupoudrage, pour travailler à un rythme serein et humain les fondamentaux en approfondissant et en comblant les lacunes, en lisant quelques textes entiers… Mais que sera-ce au lendemain du 11 mai, quand à la rhétorique de la « continuité pédagogique » succèdera celle du “rattraper le temps perdu” et qu’il faudra, pour fabriquer les fameuses notes du 3ème trimestre, soumettre les élèves au feu continu des évaluations au détriment bien sûr de tous les apprentissages. L’argument pédagogique autant que celui des inégalités n’est donc pas convaincant. 

Le cynisme n’aurait-il toutefois pas sa cohérence ? Et en poussant la logique présidentielle à son terme, E. Macron ne vient-il peut-être pas de trouver une solution définitive à la “question sociale” ? Ne serait-ce pas un excellent moyen de faire disparaître à tout jamais certaines inégalités sociales que de décréter que les pauvres n’ont pas droit aux mêmes conditions sanitaires que les autres, puisqu’on sait que ce sont avant tout les enfants des salariés les plus pauvres qui reprendront le chemin d’une école actuellement empoisonnée  ? De même que la logique qui pousse à ne pas hospitaliser en réanimation les résidents des Ehpad, ainsi que les personnes de plus de 65 ans (pour information la moyenne d’âge des personnes atteintes de coronavirus hospitalisées en réanimation à l’hôpital du Kremlin-bicêtre est de 45 ans !) constitue une véritable aubaine pour le fameux “problème des retraites”, la réouverture des incubateurs scolaires pourrait constituer une solution définitive à la surpopulation scolaire des enfants les plus pauvres. Comme le disait déjà Xénophon au Vème avant. J. C, l’économie est un art de tirer partie de tout, y compris des choses apparemment les plus mauvaises, ce que n’oublient visiblement pas les commis de banque qui nous gouvernent…

Quant aux arguments sanitaires, peut-être pourrait-on parler :  

– de l’interview à FranceInfo du président de la Fédération des médecins de France, qui indique que « la réouverture progressive des crèches, des écoles et des lycées fait courir un risque inutile » ;

– de l’interview dans le Figaro du président du Conseil national de l’ordre des médecins, qui s’oppose à une réouverture précoce des écoles, déclarant que « ce choix révèle un manque absolu de logique », et qui dénonce, dans un même mouvement, la « pression importante pour permettre une reprise économique rapide », avant de recommander la réouverture des écoles et établissements en septembre ;

– les avis du CHSCT ministériel du 3 avril qui « demande un dépistage généralisé des personnels et des élèves comme préalable à toute reprise d’activité» ;

– le courrier intersyndical CGT – FO – FSU – Solidaires – UNL – UNEF (ici des Unions Régionales d’Île-de-France) suite aux annonces présidentielles, qui «exige un dépistage obligatoire » des élèves et agents avant la réouverture des écoles et établissements ;

– de l’étude prévisionnelle d’une équipe de l’INSERM sur la deuxième vague épidémique en Île-de-France, qui n’envisage même pas parmi ses scenarii une réouverture des écoles et établissements avant septembre… ;

– de l’avis n°6 du Conseil scientifique en date du 20 avril recommandant la réouverture des établissements scolaires en septembre.

https ://solidarites-sante.gouv.fr/IMG/pdf/avis_conseil_scientifique_20_avril_2020.pdf

Ce ne sont que quelques avis médicaux et sanitaires, très clairs sur la possibilité d’une réouverture des écoles et établissements le 11 mai, qui tranchent avec le mutisme du « Conseil scientifique » sur le sujet, bien que son président ait indiqué au Sénat qu’il tablait sur « 10 000 ou 15 000 nouvelles contaminations par jour » à la mi-mai.”

Vous pouvez retrouver la pétition contre l’ouverture des écoles le 11 mai en suivant le lien ci-après : http ://chng.it/ChF9mmKz9K

Alix H.

5 commentaires

  • Munoz

    29 avril 2020 à 0 h 04 min

    Enseignante moi aussi et complètement d’accord avec vous sur tous les points de votre article !!

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    • Noël

      29 avril 2020 à 12 h 31 min

      Enseignante à la retraite, mère d’enseignantes en REP et grand mère, je trouve ce retour à l’école CRIMINEL

      Répondre

  • Guillet

    30 avril 2020 à 20 h 33 min

    Fils d’enseignant, parent de deux enfants, je suis fortement en faveur du retour à l’école, car les impératifs de socialisation et d’éducation de nos enfants, leur futur, sont aussi à mettre en perspective avec les arguments sanitaires. Oui, il va falloir apprendre à vivre avec ce virus, et donc avec la peur. Mais tout arrêter ne résout rien et est un plus néfaste chaque jour pour nos enfants en particulier. Très surpris des réactions des enseignants de façon générale, alors que dans mon entreprise, ou la peur est la même, je vois les gens réfléchir ensemble aux meilleurs solutions pour que ce retour se passe pour le mieux pour tous (2/3 de chomage partiel chez nous, et déjà pour beaucoup la peur de perdre leur poste). Soyons constructifs, ne nous laissons pas dominer par nos peurs, aucune société désirable n’a jamais été construite dessus.

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  • Santoni

    3 mai 2020 à 15 h 36 min

    Enseignante à la retraite, je suis d’accord avec vous à 200 %. Ce discours vertueux me confond par son hypocrisie. Jamais les dirigeants n’ont autant mis en avant le décrochage scolaire, dont il aurait fallu faire une cause nationale au moment utile.

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  • L'homme Chantal

    3 mai 2020 à 18 h 48 min

    C’est mieux que le 93 Seine-Saint-Denis remette l’école en septembre, ce serait plus prudent.

    Répondre

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