L'école en débatSOS Education nationale en naufrage

14 juin 20200
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Le témoignage d'un père de famille qui s'inquiète de ce que sera la rentrée de septembre. Il en appelle, incrédule, à un vaste plan de "sauvetage".

“Je suis père de deux enfants, l’un en 5ème, l’autre en CM1. Tous les deux confinés, comme leurs pairs en France, pendant deux longs mois, puis semi-confinés, toujours aussi loin de la vie scolaire qu’ils ont connue les années précédentes. Lorsqu’arrive la rentrée 2020, six mois de semi-oisiveté anxiogène les auront marqués et je ne suis pas sûr que s’ils vont en sortir indemnes.

Car, encore une fois, les autorités éducatives semblent prises au dépourvu. Peu importe les 200 000€ promis par le Ministère de l’éducation pour « des vacances apprenantes » pour 1 million des 12 millions d’élèves que compte la France . Pense-t-il vraiment pouvoir combler les carences éducatives et séquelles psychologiques des 600 000 – 960 000 élèves (chiffres livrés le 6 juin par l’Education Nationale) qui ont « décroché » de toute étude, refusant ou bien étant privés des cours à distance pour des raisons qui ne peuvent pas leur être imputées ? Je peux observer le ballet des 15 milliards d’euros alloués à l’industrie aéronautique ou les 8 milliards euros consacrés à la filière automobile pour les tenir debout. Mais si nos élus et les responsables à Versailles ne se réveillent pas, il faudra aller à l’étranger pour trouver des ingénieurs, managers, stratèges et autre main d’œuvre qualifiée pour faire avancer ces industries d’ici 10 à 15 ans et diriger nos sociétés de pointe.

Cette génération en naufrage peut être sauvée uniquement si un plan à la hauteur des sauvetages industriels soit préparé et acté pour la pré-rentrée. De nouveaux enseignants, des assistants, des psychologues, des éducateurs spécialisés, des encadrants dévoués à la jeunesse, devraient être massivement embauchés pour épauler le corps éducatif qui, aussi, doit être récompensé et préparé pour une rude rentrée.

Car, ne nous leurrons pas : les décrochages, les pressions inédites, les incertitudes ont pesé sur les 800 000 enseignants dans l’éducation publique. 4-5 % d’entre eux, c’est-à-dire jusqu’à 40 000 professeurs se sont mis aux abonnés absent et la pression de jongler des cours à plusieurs vitesses sans soutien ou préparation préalable risque de les faire rechuter. Où est la réflexion pour les épauler ? Pourquoi ne pas les inviter à des cours préparatoires mi-août, rémunérés, et les aider à élaborer des outils essentiels pour faire face à des élèves qui ont oublié les réflexes scolaires, qui ont vécu des drames dans le cloisonnement à domicile, qui ont sombré dans le tout-écran addictif ?

Et, en attendant cette rentrée de tous les dangers, revenons à mon cas, un cas d’école, me semble-t-il. Vendredi 12 juin 2020, septième jour du ‘retour’ aux collèges, et les réalités dans le Collège XXX de l’Essonne (le nom ne me semble pas utile à dévoiler et pourrait nuire à mes enfants qui y seront à la rentrée) paraissent donner raison aux plus pessimistes parmi nous qui ne voyons rien de bien dans cette invitation à renouer avec l’éducation dans ces conditions. Une ambiance non d’une garderie mais d’examens pour les concours prépas. Enfants souvent isolés dans le silence total avec peu d’aide ou de soutien par l’enseignant du jour, suffoquant pendant six heures sous leur masque – et pourquoi un masque, d’ailleurs, puisqu’ils sont strictement tenus à respecter la distance sociale ? A la pause de mi-journée, un repas qui ne respecte aucun protocole d’équilibre régimentaire. Et, le comble, aucun soutien psychologique ou récompense – ne serait-ce que symbolique – car ‘les notes ne comptent pas’ en cette fin d’année. Bref, des journées désastreuses pour les enfants et les parents qui ont espéré briser cette isolement pesant et dangereux de « l’école à la maison » par de l’interactivité sociale essentielle pour l’équilibre de tout jeune.

Dangereux et pesant, oui, chers élus, à lire des articles dans des quotidiens nationaux couvrant une étude réalisée en Ile-de-France par 27 pédiatres, du 14 avril au 12 mai, sur 605 enfants. L’auteur de l’étude, le professeur Robert Cohen, évoque « la perte de lien social. » « Ce n’est pas un hasard si on voit arriver dans nos cabinets un nombre considérable d’enfants tellement anxieux qu’ils développent des maux de ventre ou de tête ».

Il est d’autant plus urgent d’assouplir les règles que la situation actuelle présente d’autres dangers. Robert Cohen énumère en effet les risques liés à une fermeture prolongée des écoles, entre « décrochage scolaire, surtout chez les plus précaires » et « surexposition aux écrans avec des gosses qui restent cinq heures devant l’ordi… » Comble d’ironie, les dernières statistiques montrent que rester à la maison en temps normal (pré-confinement) représente le plus grand danger mortel pour les enfants de moins de 14 ans ! Et oui, « les enfants sont plus en danger chez eux qu’à l’école », dixitJean-Pierre Blanquère. Alors pourquoi semer d’embûches le chemin vers l’école ?

L’étude, selon le quotidien, pourrait entraîner un revirement de la part du gouvernement. Il était temps. La pédiatre et psychothérapeute enfant, Nicole Hervouet, interrogée par Centre Presse nous dit : « pratiquement 90 % des enfants reçus en consultation lors des quinze derniers jours de confinement connaissaient des troubles. Ce n’était pas une dépression mais une forme d’irritabilité ou un sommeil agité »

Ce qui me mystifie c’est comment le collège voisin, dans une autre commune proche, n’a pas attendu pour mettre en place un système qui me parait bien plus intelligent, en mobilisant tous les professeurs pour accueillir la majorité des élèves pendant deux jours hebdomadaires de cours classiques. Et pourtant, nous sommes membres de la même Communauté de Communes, des mêmes régime et décisions régissant cette crise.

L’étude du Docteur Cohen pointe du doigt l’attitude du corps enseignant aussi : « il n’y a pas eu non plus un enthousiasme débordant des enseignants », nous dit-il. « Je ne crois pas qu’on les applaudira tous à la fin de cette crise ». Cependant, dans un contexte anxiogène soutenu médiatiquement et politiquement (car « nous sommes en guerre »), nos enseignants sont trop peu informés et soutenus en ce qui concerne leur responsabilité civile en cas d’infection, infime qu’il soit.

La volonté ne manque pas, ma femme enseignante remplaçante au collège et volontaire est bien placée pour en témoigner. Mais comment demander aux enseignants de jongler avec un protocole sanitaire drastique et, selon le Dr Cohen « inapplicable », avec la double exigence d’enseigner sur place et à distance simultanément ? Ce professeur de médecine dénonce « les règles sanitaires trop strictes » car la probabilité de transmission du virus par les enfants serait infime. Il insiste sur le fait qu’avant quinze ans, les enfants sont très rarement porteurs du virus : « rien ou presque. »

« Mettre des marquages au sol dans la cour de récréation ? Ne pas consoler un enfant en le prenant dans les bras ? Vous vous en rendez compte, arriver à ce degré d’inhumanité », déplore le pédopsychiatre.

Ma fille en 5ème avait une grande réticence à oser ce retour en cours. Nous lui avons vendu les valeurs de la camaraderie retrouvée, d’une éducation par des professionnels et non des parents surmenés par leur télétravail, les exigences de leurs enfants à domicile, la transmission des cours, du flicage… Maintenant, elle nous implore de rester à la maison, elle amène des sandwichs en cachette, elle compte les minutes avant la sonnerie de 16.00 qui la libère de ce calvaire. De quoi l’écœurer de l’école à vie… !

Certains enfants sont face à un choix douloureux : un « degré d’inhumanité » à l’école ou une violence à domicile décriée par le Conseil national de l’enfance. Le conseil partage des statistiques effrayants sur les conséquences de maltraitances à domicile pendant le confinement, avec une hausse d’appel au 119 – numéro dédié à l’accueil téléphonique de l’enfance en danger – par plus de 30 %. Le conseil décrit un bond du syndrome dépressif d’un quart chez les 14-15 ans et qui nécessite une aide à long terme.

D’où l’urgence d’un plan de sauvetage de l’éducation nationale aussi important pour notre avenir que la garantie d’un tissu industriel français solide. J’en appelle aux pouvoirs publics pour qu’ils prennent leurs responsabilités devant l’enjeu qui est aussi le leur, à savoir d’œuvrer à une société juste et tournée vers l’avenir.”


Source : mediapart.fr, “SOS Education nationale en naufrage”, publié le 14/6/20 par Daniel Brown. https ://blogs.mediapart.fr/daniel-brown/blog/130620/sos-education-nationale-en-naufrage

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