L'école en libertéNon classé“Semaine bonheur à l’école : quelles ressources dans l’espace et le temps ?”

2 mars 20200
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Du bonheur dans l'éducation. Où l'on voit le rôle primordial des pédagogies alternatives, défendues par les écoles libres.

“Dans L’Histoire mondiale du bonheur (2020), le lecteur trouvera bien des pistes pour faire de la semaine du bonheur à l’école un temps fort mettant en lumière les évolutions survenues dans le monde scolaire et ce que peuvent nous apporter d’autres visions du bonheur et de l’école que celles qui nous sont les plus familières.

Du 16 au 23 mars prochain, la semaine du bonheur à l’école est l’occasion de mettre au premier plan la créativité pédagogique, le bien-être et la qualité de vie au travail des personnels  et des élèves dans les apprentissages.

Le laboratoire BONHEURS de l’Université de Paris-Cergy est à l’initiative dans ce domaine, avec le label « école du bonheur[1] » qui distingue les établissements qui mettent en place des dispositifs relevant du bien-être et de la qualité de vie des élèves et des enseignants.

En ce mois de février vient de paraître L’histoire mondiale du bonheur[2], qui permet notamment de poser quelques jalons historiques du bonheur en éducation, et de revisiter le dossier de la Revue internationale d’éducation de Sèvres consacré aux figures de l’éducation dans le monde[3].

Longtemps, on a considéré le bonheur individuel et collectif comme la fin l’éducation, non comme son moyen.

Selon Martine Méheut[4], Aristote accorde par exemple, un rôle capital à l’éducation pour parvenir au bonheur, l’homme étant son propre artisan, mais il s’agit d’obéir à la raison de l’éducateur et l’éducation reste un dressage. Pour les athéniens, l’éducation prépare le futur citoyen, par conséquent, apprendre à parler c’est apprendre à penser, d’où le rôle majeur de la rhétorique dans les études. On n’oubliera pas non plus la place de l’excellence dans la paideia grecque, qui en colore « l’horizon démocratique » selon Didier Moreau[5].

La découverte du nouveau monde conduit à opposer, selon Jean-Paul Duviols[6],  la vie libre et guerrière des indigènes du Brésil  de la vie des européens forgée par une éducation religieuse.

Rousseau, d’après Guy Lapostolle, Bruno Jay et Xavier Riondet[7], associe fortement bonheur et éducation. Pour lui aussi, il s’agit, dans Emile, de faire de l’élève le citoyen non de la société actuelle mais d’une société « dans laquelle l’homme sera à la fois libre et heureux ». Il définit donc une éducation qui rend heureux : « Le travail de l’éducateur, nous dit-il, s’il veut rendre le sujet qu’il éduque épanoui et heureux, consiste d’abord, paradoxalement, à le frustrer, ou plus précisément à lui apprendre à accepter la frustration, à faire avec elle sans en pâtir plus qu’il ne faut ».

Les révolutionnaires français accordent à l’éducation une place majeure pour réaliser le bonheur public. Mais, pour Condorcet, qui, selon Alain Boissinot, figure au panthéon de l’école républicaine française avec Rousseau et Ferry[8], l’instruction publique vise à « préparer de loin le bonheur des générations futures ». Au même moment, en Angleterre, William Godwin pense à « créer une génération du bonheur ». Comme l’écrit John Erik Hansson[9], « le véritable but de l’éducation, qui est le même que celui de toute autre entreprise morale, c’est de générer du bonheur ». Godwin propose donc une pédagogie anti-autoritariste, « anarchisante », visant le bonheur individuel et collectif : « pour que l’espèce [humaine] soit heureuse, il faut non seulement apprendre aux enfants à être heureux individuellement, mais aussi utiles, c’est à dire vertueux ».Aussi, « l’éducation la plus efficace et la plus éthique, écrit J-E Hansson, est celle qui maximise l’autonomie de l’apprenant. » Comme, pour Godwin, « toute éducation est despotisme », pour éviter une emprise trop forte du mentor sur son élève, mieux vaut un enseignement collectif, fondé sur le dialogue, qui ne procède pas par inculcation, mais qui répond à la demande de chaque élève.
Il est bon de rappeler, comme Laurent Jeannin, Alain Jaillet et Béatrice Mabilon-Bonfils[10], l’interdiction du travail des enfants à 8 ans et du travail de nuit jusqu’à 13 ans en France en 1841, l’adolescence commençant à devenir une classe d’âge au début de la 3e République, avec la scolarité obligatoire jusqu’à 13 ans ; « En cent ans, l’âge moyen de fin d’études est passé de 11,5 à 18,5 ans en France ». La convention internationale des droits de l’enfant en  1989 consacre des principes fondamentaux de protection de tous les enfants du monde. Il faut aussi observer comment s’imposent progressivement, au cours du 19e  puis du 20e  siècle les règles qui vont peu à peu constituer un code de l’hygiène scolaire, en Suisse comme en France, prescrivant des locaux salubres, aérés et  bien éclairés (tous les enfants doivent être droitiers ave la lumière naturelle venant de gauche), et un mobilier adapté (tous les enfants ont la même taille, avec les blocs table-banc).

Il faut s’attarder, avec Fabienne Serina-Karsky[11], sur la révolution de l’éducation nouvelle fondée sur le respect de l’individualité et des rythmes de l’enfant, qui avec Piaget, Wallon, influence l’école dès les années 20 du 20e siècle. « L’attention au bonheur de l’enfant en est un point central ». De Freinet en France à Dewey aux Etats-Unis, les idées de coopération dans l’apprentissage ou de démocratie de la pédagogie  visent à promouvoir le respect du rythme de l’enfant, le droit à l’erreur, l’élaboration de règles en commun, dans un milieu sécurisant. C’est le siècle de l’émancipation de l’enfant dans le respect des autres, via la pratique du self-government. Les écoles nouvelles, d’abord privées, se développent aussi au sein du service public après la deuxième guerre mondiale en France. Plusieurs contributrices et contributeurs au dossier de la Revue internationale d’éducation de Sèvres (RIES) évoquent les figures de l’éducation nouvelle : Piaget, Lev Vigotski, John Dewey, Freud, Montessori[12].

L’exemple de l’Equateur, aux 19e et 20e siècles, illustre, selon Emmanuelle Sinardet[13], la place du bonheur  dans l’histoire de l’éducation sud-américaine. Passer d’un Etat théocratique promu par les conservateurs, qui confient le monopole de l’éducation à l’Eglise catholique au 19e siècle à sa sécularisation par les libéraux à la fin du 19e siècle, se traduit, grâce à l’éducation, par la conquête d’une dignité et d’une autonomie bafouées par l’Eglise, comme par les superstitions. Ce n’est qu’à partir des années 30 que le bonheur n’est plus seulement une fin de l’école, mais y entre avec la diffusion des idées de Dewey et Decroly, qui promeuvent un élève acteur de ses apprentissages. A la fin du 20e siècle, les mouvements amérindiens revendiquent des droits politiques, économiques et culturels, battant en brèche l’uniformisation par la langue et la culture dominante hispano-coloniale. L’éducation a été l’instrument de l’homogénéisation culturelle sur le modèle colonial, mais le bonheur désormais change de sens : il s’agit de vivre en harmonie avec son environnement et non plus de le dominer… Cet éclairage sud-américain fait écho à l’article d’Anis Barnat qui évoque, dans le dossier de la RIES, l’expérience « El sistema », née au Vénézuela[14].

De ce rapide survol, on pourra retenir le fait que progressivement, l’éducation n’est plus seulement la condition du bonheur futur, mais que le bonheur de celles et ceux qu’on éduque est la clé de leur réussite dans les apprentissages. On retiendra aussi combien des peuples longtemps méprisés sur les continents colonisés ont une conception du bonheur beaucoup plus adaptée aux enjeux du 21e  siècle, parce que l’importance de la relation aux autres, de l’harmonie avec la nature ou de la culture du rêve sont autant de clés pour faire face aux défis de notre siècle. Après avoir prétendu les mettre à notre école de la performance, il est urgent de les écouter et de s’inspirer de leur conception du bonheur et de l’apprentissage.

Que la semaine du bonheur à l’école soit l’occasion de cultiver la relation aux autres, le partage comme chez les Peuls, l’harmonie avec la nature, mais aussi la gaité fondement de la sagesse des Amérindiens, de dépasser l’horizon comme chez les Touaregs, d’introduire une part de rêve dans la relation à l’inconnu comme chez les Aborigènes, serait aussi et surtout une belle manifestation de fraternité humaine.”

 

[1] https ://www.u-cergy.fr/laboratoireBONHEURS/fr/ecoles-du-bonheur.html

[2] François Durpaire (dir), Histoire mondiale du bonheur, Cherche-midi, 2020

[3] Revue internationale d’éducation de Sèvres, « Figures de l’éducation dans le monde », n° 79, décembre 2018 https ://journals.openedition.org/ries/6726

[4] Martine Méheut, « Qu’est-ce qu’être heureux ? Une question athénienne » in Histoire mondiale du bonheur, p. 61-75

[5] Didier Moreau, « Platon eut la paideia : l’horizon démocratique » in Revue internationale d’éducation de Sèvres, n° 79

[6] Jean-Paul Duviols « Le bonheur sauvage. Indiens d’Amérique (XVe-XIXe siècles) » » in Histoire mondiale du bonheur, p. 123-138

[7] Guy Lapostolle, Bruno Jay, Xavier Riondet, « Jean-Jacques Rousseau, père du bonheur pour tous » in Histoire mondiale du bonheur, p. 147-152

[8] Alain Boissinot, « Rousseau, Condorcet, Ferry :un panthéon pour l’école républicaine » » in Revue internationale d’éducation de Sèvres, n° 79

[9] John Erik Hansson, « L’Angleterre de William Godwin : un bonheur anarchiste pour les nouvelles générations », in Histoire mondiale du bonheur, p. 183-188

[10] Laurent Jeannin, Alain Jaillet, Béatrice Mabilon-Bonfils, « le bien-être des plus petits », », in Histoire mondiale du bonheur, p. 203-207

[11] Fabienne Serina-Karski, « le bonheur à l’école », in Histoire mondiale du bonheur, p. 209-213

[12] Etienne Bourgeois, « Le développement de l’enfant : la contribution de Piaget au champ de l’éducation »,

Veronika Tasner, Slavko Gaber « Lev Vigotski, initiateur du constructivisme social et penseur insaisissable de l’éducation »

Sarah M Stitzlein, « L’apprentissage comme processus social et démocratique chez John Dewey »

Mireille Cifali, « Freud et l’approche psychanalytique : un autre regard sur la relation éducative »

Livia Cadel, Chiara Sità,  « Maria Montessori : penser l’éducation des jeunes enfants »

in Revue internationale d’éducation de Sèvres, n° 79

[13] Emmanuelle Sinardet, « Bonheur et éducation en Amérique latine : le cas équatorien aux XIXe et XX e siècles » in Histoire mondiale du bonheur, p. 231-239

[14] Anis Barnat, « El sistema ou l’éducation musicale pour tous, un mouvement mondial » in Revue internationale d’éducation de Sèvres, n° 79


Source : mediapart.fr, “Semaine bonheur à l’école : quelles ressources dans l’espace et le temps ?”, billet de blog, publié le 1/3/30 par Jean-Pierre Veran, Inspecteur d’académie et expert associé France-Education international. https ://blogs.mediapart.fr/jean-pierre-veran/blog/010320/semaine-du-bonheur-l-ecole-quelles-ressources-dans-l-espace-et-le-temps

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