L'école dans le mondeRegard politique sur les actualités | Le blog de Fabienne Freymond Cantone.

21 juin 20200
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SUISSE - Engagée en politique, Fabienne Freymond Cantone est économiste de formation. Elle livre ici sa vision de l'école d'après. L'occasion de comparaisons intéressantes avec la situation française.

“Méline, 10 ans, excellente élève, quand on lui demande si elle se réjouit de reprendre l’école, répond : « je n’en vois pas l’utilité ». Cette réponse déroutante me semble pleine de potentiels à explorer. Après presque deux mois de plongée dans l’inconnu d’une pandémie, puis d’adaptation à une nouvelle vie qui se limitait au jour le jour, il est enfin possible de se projeter plus loin que le souci de son immédiate sécurité et celle de ses proches. Et aussi, nous pouvons maintenant partager plus largement nos vécus ou réflexions. L’après-crise ne fait que commencer, et les politiques vont être amenés à faire des arbitrages ces prochains mois, capitaux pour notre pays et société ; visant le plus long-terme, ma réflexion touche à l’adaptation que l’école devrait entreprendre pour coller aux leçons apprises et valeurs mises en avant ces dernières semaines.

Qu’avons-nous pu tirer de positif de ces 2 mois hors du temps ?

Au sortir de cette étrange période de semi-confinement, les constats sont souvent les mêmes : le retour aux fondamentaux, à la simplicité, et la volonté de reconsidérer notre vie «d’avant», ont été expérimentés par beaucoup d’entre nous. Je suis prête à faire le pari que les photos et vidéos faites et reçues en cette période représentent très souvent des plats cuisinés ou des apéritifs maison, mais aussi des paysages, des arbres ou des fleurs, des exploits d’enfants ou des petits animaux… Respirer, faire la cuisine, manger, boire, faire des activités avec et dans la nature, communiquer et s’entraider sont redevenus des moments essentiels pour bien du monde. Nous avons vécu une sorte de réappropriation de nos propres vies, et de celles de nos proches, dans la proximité de nos foyers.

En parallèle, la communication entre nous a fonctionné plus que jamais, via le téléphone, les visioconférences, et Internet, mais aussi par des moyens plus « historiques », soit l’écoute des nouvelles à la radio ou à la télévision, la lecture des journaux, et les discussions sur les pas de porte, ou de « de café du commerce » via les réseaux sociaux. Des théories fumeuses, autant que des moments d’humour, de musique et de partage d’expérience, ont été échangés mondialement.

Bref, pour beaucoup, dont Méline, nous avons appris en moins de 2 mois plus qu’en des années de vie, collective, commune ou individuelle. Le constat de notre insertion dans un monde global, où tout est lié, n’est jamais apparu, à mon sens, aussi fortement que maintenant.

Qu’allons-nous faire de ces apprentissages maintenant ?

Si l’on tirera individuellement ou familialement les leçons que l’on veut ou peut de cette période, nous nous devons d’inscrire collectivement des changements pour le long terme. Bien sûr, les partis politiques se positionnent sur ces questions, c’est leur rôle : il y a des urgences sociales, économiques et environnementales à régler, des débats à mener de suite et des arbitrages à opérer. Pour moi, notre priorité absolue est le maintien de la belle unité qu’a montré notre pays au pic de la crise coronavirale ; il faut prévenir le retour de la division sociale.

Mais mon propos d’aujourd’hui n’est pas cela. J’aimerais plutôt partager quelques questionnements sur ce que l’école pourrait apprendre de ces expériences vécues pour s’adapter à notre société, aux risques qu’elle court, aux forces qu’elle a. Sans être spécialiste des questions de pédagogie, mais plus de questions politiques et économiques, je peux, nous pouvons affirmer que l’école doit être en lien avec le monde qui l’entoure. Si elle ne doit bien sûr pas suivre des modes, et toujours s’inscrire dans une continuité et la stabilité, elle doit aussi être en phase avec les valeurs partagées par la plupart d’entre nous autour de la société, de l’environnement et de l’économie.

Et quelles valeurs fondamentales ont-elles émergé au cours de ces dernières semaines ? Dans le désordre : l’interdépendance, la solidarité, l’alimentation, la proximité, la nature, la respiration, la santé, notre finitude, l’incertitude, l’imperfection, l’injustice et le poids de son choix professionnel. Sans tout réinventer de nos programmes scolaires, ni condamner des branches dites essentielles, ne pourrait-on pas les repenser en y incluant ces valeurs ou éléments essentiels, avec des apprentissages qui utilisent nos nombreuses ressources réelles, ou virtuelles, à disposition ? Plus concrètement :

  • Ne serait-ce pas juste que les cours de cuisine et d’économie ménagère soient dispensés à tous et pas seulement aux degrés dits « généraux » ? Maths, chimie, physique, sciences de l’environnement, finances, français (ou une autre langue), culture, histoire et géographie : tout peut passer par cette activité essentielle de vie, de santé, d’économie, d’environnement et de communauté.
  • J’ai le même raisonnement pour l’approche du monde professionnel, réservée sur Vaud en tous cas, aux seuls élèves de la voie générale ; toutes et tous sont concernés ; la mixité des genres dans tous le métiers doit aussi être en ligne de mire.
  • Si les voyages d’études ou courses d’école au loin sont toujours source d’apprentissage et de connaissances, pourquoi ne pas remettre au goût du jour les camps en forêt, les marches dans nos régions, ou du temps d’école à la nordique, dehors, avec le jeu ou le développement de projets en communauté ?
  • Dans la même veine d’illustration en mode réel, les visites des musées, d’institutions variées et diverses de nos cantons devraient être privilégiées pour visualiser des époques historiques, des points forts de notre patrimoine ou d’environnements particuliers. Et quid d’échanges systématiques avec des classes de Suisse allemande et Suisse italienne, pour « pratiquer » notre pays et nos langues ? (1)
  • Et la philosophie ne redevient-elle pas capitale, avec la question de notre finitude et de notre mortalité, que l’on a eu tendance à oublier ces dernières décennies ? L’esprit critique et le tri des informations est aussi vraiment à développer, à l’heure où tout et n’importe quoi se dit et se diffuse sans filtre sur les réseaux sociaux.
  • Le fonctionnement politique de notre pays, avec le pouvoir qu’ont les diverses autorités de nous changer la vie du jour au lendemain doit être un thème remis au goût du jour, et traité à l’école à tous les degrés. De même, la compréhension et la pratique des mécanismes de débat, de lobbying, de pouvoir, d’arbitrages et de décisions sont tellement importantes : l’instruction aux médias, avec des journaux en papier, des rencontres physiques dans des bibliothèques, cinémas, ou dans des rédactions, la fabrication de nouvelles, devraient devenir courantes tout au long de la scolarité.
  • Dans un autre domaine, pourquoi pas un sport scolaire qui oublie la compétition, pour des moments collectifs de vie et d’expériences, bref, qui ne soit pas un bon moment que pour les seule-s doué-e-s en sport ?
  • Ne devrait-on pas parler botanique, nature et santé au global, dans le cadre de toutes les branches abordées ? Les préventions parcellaires et épisodiques liées à la santé qui sont faites actuellement sont mieux que rien, mais manquent de lien avec les contextes plus larges.

Je suis convaincue que nombre de professeur-e-s pratiquent un enseignement global et ont marqué leurs élèves de par leur capacité à faire des liens entre leur vie et les matières étudiées à l’école. Cependant, on ne peut qu’être interpellé-e-s par cette école qui, à l’image de notre société, raisonne le plus souvent en silos, par branches, par périodes de cours, sans faire de liens, en manquant souvent de se référer à leur sens dans la vie ou notre monde.

Ces ouvertures vers l’interdisciplinarité ne devaient pas être laissées exclusivement à l’initiative individuelle ; trop rares, elles sont exposées à la critique de nombre de parents et d’autorités. Il faut une injonction forte ou une décision supérieure qui les légitime et les suscite. C’est le moment ou jamais. M. Olivier Maradan , dans son blog du Temps, (2) a développé différemment, plus pédagogiquement et plus techniquement, ces réflexions post- ou para-covidiennes. Mais, dans le fond, il ne dit pas autre chose ; je le cite : Beaucoup échafaudent déjà des plans pour les “jours d’après”, avec plus ou moins d’espoirs et d’appréhensions, d’utopies et de pragmatisme. Les écoles vont réouvrir, la plupart de leurs acteurs trépignent. Elles devront en priorité gérer un retour à la “normale” et la réalisation des procédures simplifiées d’examens et de passages aux degrés subséquents. Mais, plus tard, à la rentrée d’automne, quelque chose aura-t-il changé dans les contenus et les approches pédagogiques ? Je fais le pari que oui.

Autonomie cantonale, quand tu nous tiens…

Il y a des questions connexes à cette pédagogie à revisiter : le plan d’études romand (PER) d’abord, sur lequel nos cantons se sont mis d’accord politiquement. Il s’agit comme son nom l’indique d’un cadre, de lignes directrices, avec des contenus à disposition du personnel enseignant. Mais ne serait-ce pas logique que l’on s’assure dans un premier temps que ce PER, qui contient tous les éléments programmatiques que j’ai mentionnés ci-dessus, soit vraiment et bien appliqué, et aussi évalué supracantonalement ? Le cantonalisme de l’enseignement arrive en bout de course, me semble-t-il ; l’équité de traitement entre élèves de notre petite région romande doit aller plus loin que l’existence d’un simple « accord ».

De même, la formation du personnel enseignant, différente dans 4 cantons sur les 6 romands, ne devrait-elle pas viser à les ouvrir à de nouvelles pratiques – dans leur formation initiale et continue ? Si les institutions de formation collaborent et échangent beaucoup entre elles, elles devraient être plus impliquées dans les nécessaires réflexions pour mieux lier éducation et préparation à la vie. De fait, la spécialisation demandée initialement et obligatoirement aux professeurs dans une branche ou l’autre me semble à rebours de ce que nous vivons.

Pour l’enseignement à distance, nous avons pu constater de visu que l’école a tenté tant bien que mal de continuer à exister durant cette période de crise pandémique, avec des succès variables selon les cantons, les degrés, les établissements, les enseignant-e-s, les familles, et les élèves. Ainsi, un regroupement des forces pour faire front, lors de la prochaine crise qui obligera les études depuis la maison, ne ferait-il pas là aussi sens ? Dans un premier temps, une analyse complète des coûts-bénéfices de l’emploi de l’informatique (y compris les coûts environnementaux et sociaux) est indispensable. Il y a une question importante à se poser en parallèle : avant de fournir du matériel informatique à tous, ne devrait-on pas simplement s’assurer de l’aptitude des élèves et des professeur-e-s à traiter les informations que contient le « web », voire à simplement manipuler cet équipement, plutôt que d’enseigner du codage dans les hautes écoles pédagogiques ou aux petits élèves ?

Le futur a été créé pour être changé (Paulo Coehlo)

Nous sommes nombreux à avoir appris une autre manière de vivre, de travailler, de manger, de bouger, nous concentrant sur les priorités, avec une nouvelle souplesse et une simplicité retrouvées dans la gestion des temps et des ressources. Beaucoup de certitudes se sont envolées, et des nouvelles incertitudes sont apparues… C’est un tournant que nous avons vécu, une véritable opportunité à saisir, pour se projeter autrement, globalement, ensemble.

Bref, n’y aurait-il pas lieu de repenser les liens, tous les liens … aussi à l’école ? Et ne plus faire tout fonctionner en silos, en spécialités, en branches phare et en branches secondaires, en cantons ? Les essais en Belgique d’écoles publiques à pédagogie active – pour rendre les élèves acteurs de leurs apprentissages, et donner plus de sens à l’enseignement -, ou le système scolaire finlandais qui a aboli les branches pour aborder des thèmes en approche transdisciplinaire peuvent, doivent, être matière à inspiration ; là-bas est pratiquée une école qui reflète le fonctionnement de notre monde.

Car n’est-ce pas ce que nous avons appris de plus « bête » en ces dernières semaines ? Tout est uni, économie et société, environnement et santé, histoire et géographie, philosophie et communication ; nous dépendons et avons besoin des uns et des autres, et fonctionnons de la même façon … L’école de demain devrait en prendre de la graine, maintenant, et par là même « faire envie » afin que les Méline ne s’interrogent plus sur son utilité.

(1) Pour l’année scolaire 2020-2021, toutes les sorties de l’enseignement obligatoire et postobligatoire vaudois se dérouleront en Suisse selon une récente décision du Département de la formation et la jeunesse du Canton de Vaud.

(2) Ayant exercé de multiples fonctions dans l’encadrement et la coordination de la formation, dont 21 ans au service des conférences intercantonales nationale et romande (notamment en tant que responsable d’HarmoS), Olivier Maradan s’est établi comme consultant indépendant et travaille depuis l’automne 2019 dans la gestion de projets et le conseil sur le plan institutionnel, de même que comme rédacteur et chargé de cours.

 

Annexe : Le plan d’études romand recense un ensemble de connaissances et de compétences dont le développement est attendu chez tous les élèves de la scolarité obligatoire, ensemble réparti en trois entrées :
1. Cinq Domaines disciplinaires (Langues, Mathématiques & Sciences de la nature, Sciences humaines et sociales, Arts, Corps & Mouvement) ;

2. Formation générale (MITIC, Santé et bien-être, Choix et projets personnels, Vivre ensemble et exercice de la démocratie, Interdépendances) ;

3. Capacités transversales (Collaboration, Communication, Stratégies d’apprentissage, Pensée créatrice, Démarche réflexive)

Le PER fixe, pour la fin de chaque cycle (trois au total) au plus tard, des attentes fondamentales que chaque élève doit atteindre en regard de ces entrées respectives. Il prévoit un pourcentage minimal du temps scolaire par domaine et réserve un pourcentage au libre usage des cantons (15 %) pour des compléments et pour des disciplines non prévues par le PER.

Le PER est évolutif, il fera périodiquement l’objet de mises à jour selon les besoins et sur la base des observations issues d’épreuves romandes communes. Aucune mise à jour ne sera faite avant les années vingt.

Formes disponibles du PER
Destiné aux enseignants, le PER est disponible sous forme d’un coffret par cycle (cinq brochures présentant le projet, les Domaines disciplinaires, la Formation générale et les Capacités transversales) et en version électronique sur une plateforme Internet (www.plandetudes.ch)”


Source : blog.letemps.ch, “Après la crise, l’école doit se réformer”, publié le 20/6/20 par Fabienne Freymond Cantone. https ://blogs.letemps.ch/fabienne-freymond-cantone/2020/06/21/apres-la-crise-lecole-doit-se-reformer/

 

 

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