L'ACTU DES REFORMESRéforme de la formation des enseignants : « Un retour au passé » (Le Monde)

10 mai 20210
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La réforme de la formation des enseignants entre en vigueur en septembre prochain. Maître de conférences en sciences de l'éducation, Vincent Troger livre son point de vue sur la question.

“La refonte de la formation des enseignants, qui entrera en vigueur à la rentrée 2021, « solde définitivement l’héritage des Instituts universitaires de formation des maîtres », explique le chercheur Vincent Troger, rappel historique à l’appui.

Parmi les réformes initiées par Jean-Michel Blanquer, celle de la formation des enseignants n’attire que peu l’intérêt des médias, accaparés par les conséquences de la pandémie. Devant entrer en vigueur à la rentrée 2021, il s’agit pourtant d’une réforme importante qui allonge d’un an la préparation aux concours, met en concurrence les nouveaux Instituts nationaux supérieurs du professorat et de l’éducation (Inspé) avec les universités, et transforme radicalement les stages en formation. C’est en réalité une réforme qui solde définitivement l’héritage des Instituts universitaires de formation des maîtres (IUFM), créés il y a trente-deux ans. Pour tenter de comprendre le sens d’une telle réforme, il est donc nécessaire de prendre le recul de l’histoire.

Dès leur naissance, en 1991, les IUFM ont été sous le feu des critiques. Lionel Jospin, alors ministre de l’éducation nationale, avait l’ambition de transmettre à tous les futurs enseignants une culture professionnelle commune, adaptée aux exigences de la scolarisation de masse et centrée sur les dimensions à la fois pédagogique, sociale et culturelle du métier. Il a donc rompu avec tous les dispositifs antérieurs pour réunir à l’intérieur d’une seule institution les formations jusque-là totalement indépendantes les unes des autres : celle des instituteurs et des institutrices dans les écoles normales, celle des professeurs de lycées et collège à l’université, celle des professeurs des lycées professionnels dans leurs propres institutions.

Complexes IUFM

Le ministre et son équipe prenaient donc le risque de faire cohabiter des formateurs de statuts et de cultures radicalement différents qui n’avaient jusque-là jamais collaboré. Le résultat a été sans surprise : dès la première année, même les plus fervents partisans des IUFM ont critiqué une mise en œuvre brouillonne. Dans Les IUFM et la formation des enseignants aujourd’hui (A. Robert et H. Terral, PUF, 2000), Philippe Meirieu lui-même, pourtant figure emblématique des réformateurs pédagogiques, décrit les débuts des IUFM comme « une négociation sans fin livrant l’institution aux aléas des événements et des rapports de forces du moment ».

Les IUFM ont donc toujours été des organisations complexes dans lesquelles les étudiants et les professeurs stagiaires ont parfois eu du mal à se repérer. Pourtant, en vingt ans d’existence, ils ont réussi à améliorer l’efficacité de la formation des enseignants : meilleurs taux de réussite aux concours d’enseignement, meilleure préparation à l’exercice du métier par une analyse collective des pratiques de classes, rédaction d’un mémoire qui permettait aux professeurs stagiaires de formaliser une question professionnelle en l’enrichissant des apports de la recherche en éducation. Mais la complexité de leur fonctionnement les avait rendus à la fois opaques aux non-initiés et facilement critiquables, notamment par tous ceux qui les accusaient d’avoir participé au déclin de l’école républicaine en introduisant du « pédagogisme » dans la formation des enseignants.

En juin 2008, Nicolas Sarkozy donnait raison aux critiques et annonçait la suppression des IUFM. En fait, son ministre de l’éducation nationale, Xavier Darcos, dont l’un des proches collaborateurs était alors Jean-Michel Blanquer, ne les a pas formellement supprimés. Mais il a allongé le cursus de formation en exigeant que les candidats au concours soient titulaires d’un master et non plus d’une licence, et a simultanément supprimé le statut de professeur stagiaire rémunéré.

Le résultat était prévisible : deux ans de formation en plus et un an de rémunération en moins ont créé une pénurie de recrutements sans précédent. Le nombre des candidats aux concours a baissé de moitié, et dans certaines disciplines, les candidats sont devenus moins nombreux que le nombre de postes disponibles.

Des « ESPÉ » aux « Inspé »

Dès son retour au pouvoir, la gauche a donc proposé une nouvelle réforme. En 2013, les IUFM sont devenus les Ecoles supérieures de professorat et de l’éducation (ESPÉ). L’essentiel de cette réforme a consisté à rétablir une année de stage rémunérée pour les lauréats au concours. Les candidats sont revenus, mais les cursus et calendriers de formation sont devenus singulièrement chargés : préparation du concours et du master 1 en première année et, pour les lauréats, stage rémunéré à mi-temps en seconde année, simultanément à la finalisation de leur master, mémoire compris. Une réforme qui n’aboutissait pas à une meilleure lisibilité du cursus de formation. Après tant de difficultés et de bouleversements, on aurait pu s’attendre à une tentative de simplification et de clarification du dispositif de formation. Mais ce qui est pour l’instant compréhensible de la réforme en cours ne va pas dans ce sens.

Les ESPÉ deviennent donc les Inspé. Le principal changement concerne la place du concours, qui au lieu de se passer en fin de première année de formation, se passera désormais en fin de seconde année, en même temps que le master. Le statut de professeur stagiaire disparaît à nouveau en seconde année et est reporté après la réussite au concours, hors de la compétence des Inspé.

Mais contrairement à la réforme Darcos, les étudiants de seconde année qui seront affectés à tiers-temps dans des établissements percevront une rémunération de 865 euros brut. Pas tous les étudiants cependant, puisque le nombre de places disponibles dans les établissements est inférieur au nombre d’étudiants préparant les concours. Les rectorats choisiront donc les heureux élus, selon des critères qui restent pour l’instant indéterminés. En outre, la réforme prévoit que tous les titulaires d’un master peuvent se présenter aux concours sans passer par la formation en Inspé.

Si on tente une synthèse de ce que l’on perçoit de la réforme, on aboutit à peu près à ceci : il faut désormais un minimum de cinq ans d’études pour accéder à un concours d’enseignement ; certains étudiants pourront bénéficier d’une année d’alternance rémunérée dans les Inspé mais pas tous ; les Inspé ont pour fonction de former les futurs enseignants mais on peut aussi se présenter aux concours sans passer par ces institutions, les lauréats aux concours auront de toute façon une année de stage après leur succès.

Que cherche Jean-Michel Blanquer en initiant une réforme aussi chaotique que les précédentes, qui attire aussi bien des critiques sur la baisse supposée des exigences disciplinaires dans la formation que sur le risque d’une nouvelle pénurie de recrutements ? Peut-être revenir à la situation antérieure aux IUFM, en redonnant plus de poids aux universités pour la préparation des concours de l’enseignement secondaire, et aux corps d’inspection pour la formation des professeurs stagiaires.

Dans ce schéma, les Inspé seraient prioritairement consacrés à la formation des professeurs des écoles, comme du temps des écoles normales. Ce retour au passé ferait sans doute plaisir à tous ceux qui avaient fait des IUFM et du « pédagogisme » la cause de tous les problèmes de l’école. Mais l’esprit de revanche peut-il tenir lieu de projet politique ?”


Source : lemonde.fr, “Réforme de la formation des enseignants : « Un retour au passé »”, par Vincent Troger. Publié le 4 mai 2021. https://www.lemonde.fr/education/article/2021/05/04/reforme-de-la-formation-des-enseignants-un-retour-au-passe_6079002_1473685.html#xtor=AL-32280270

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