Apprivoiser les écrans ?Reconfinement : le pays des facs fantômes (L’Opinion)

17 novembre 20200
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Des difficultés concrètes rencontrées dans l'enseignement supérieur.

“Amphis fermés, campus déserts et cours à 100 % en distanciel : les universités sont vidées de leur substance par la crise sanitaire. Pire, elles s’enfoncent dans ce mode « survie » qui pourrait durer jusqu’à l’été.

C’est l’heure du bilan de mi-semestre dans les facs où commencent les examens, en principe en présence des étudiants. Ministère de l’Enseignement supérieur, présidences des universités et administrations tentent de maintenir une année « aussi normale que possible », mais les étudiants savent déjà que la crise de la Covid nuira à leur cursus. La ministre Frédérique Vidal affronte par ailleurs la première grève en ligne des enseignants-chercheurs. Plusieurs centaines d’universitaires pratiquent ainsi « l’écran noir  » pour protester contre les dispositions de la loi de programmation pour la recherche qui doit être adoptée mardi par l’Assemblée nationale.

Des paquebots à la dérive, masses sombres sans lumière et sans âme : voilà ce que sont devenues les universités. Quasi désertes, maintenues sous respiration artificielle et sans perspective après neuf mois de crise sanitaire. Pire, elles semblent s’habituer à cette demi-vie, s’installer dans ce tunnel du « tout-distanciel ».

A la différence du premier confinement, où le travail fut très chaotique, voire inexistant, les facs ne sont pas au régime sec cet automne. La plupart des cours sont assurés, certes totalement à distance depuis le reconfinement fin octobre et les profs se sont améliorés dans les visios, PowerPoint ou autres mises en ligne. Cahin-caha, le 1,5 million d’étudiants répond présent par écran interposé. Beaucoup a été fait pour assurer la « continuité pédagogique », des dizaines de millions dépensés – 35 millions du plan de relance doivent « accélérer le déploiement numérique et l’hybridation des formations » et des milliers de réunions ont été organisées pour caler tout cela. La machine administrative s’est déployée pour fabriquer un ersatz de fac. Sans toujours se préoccuper du savoir qu’on allait transmettre.

Chaque semaine, la ministre, Frédérique Vidal, dirige une visioconférence avec les représentants des enseignants et des étudiants. Mais, d’une certaine façon, le cœur n’y est plus. « On a bataillé pour éviter une fermeture totale. On a plaidé notre cause auprès de la ministre, qui était déjà convaincue. Mais, au fond, on sait que c’est toute l’année qui sera particulière. Alors, il y a une forme de lassitude et de résignation », relate avec franchise Olivier Laboux, vice-président de la Conférence des présidents d’université.

Détresse psychologique. De fait, depuis septembre, l’étau s’est resserré : jauge à 50 % d’abord puis, à compter du 30 octobre, nouvelle fermeture complète. Seuls de rares travaux pratiques ont encore lieu dans les salles, mais sur autorisation expresse du rectorat. En réalité, rien ne tourne plus vraiment rond malgré les efforts de chacun. « Beaucoup de jeunes dépriment profondément, constatait récemment la ministre de l’Enseignement supérieur. Interrogée sur le confinement du printemps, une large majorité nous a dit “Plus jamais cela !” Le distanciel, c’est évident, fait beaucoup de ravages ». Selon une enquête de l’Observatoire de la vie étudiante, la moitié des étudiants affirmaient avoir souffert de l’isolement au printemps et 31 % présentaient « des signes de détresse psychologique ».

Chacun déploie donc son système D. Telle l’université d’Avignon, dont une partie des étudiants, vivant en zone rurale, ont une mauvaise connexion Internet, a distribué des clés 4G pour qu’ils aient accès aux cours en streaming. A Reims, trois millions ont été dépensés pour l’équipement numérique. A La Rochelle, la fac a sollicité les communes environnantes pour qu’elles permettent aux étudiants d’avoir accès à des salles dotées de wi-fi. Car, en dépit de ces nombreuses parades, la précarité reste une réalité. Des étudiants isolés, sans ordinateur, sont souvent à la limite de décrocher.

C’est en première année de licence que les risques se concentrent. « Certains n’ont jamais mis physiquement les pieds à l’université, ne savent pas travailler en autonomie. Ce sont eux notre priorité », explique Olivier Laboux. Des fonds de solidarité sont mis en place, des aides d’urgence aussi. Insuffisant. « En mars, le confinement a concerné des étudiants qui avaient déjà une habitude de la fac. Là, pour les premières années, c’est très dur. Ils ne se connaissent pas entre eux, n’ont aucune expérience de l’université ou des examens », abonde François Germinet, qui, à la tête de CY Cergy Paris Université, doit veiller sur 25 000 étudiants.

Mission Impossible. Même en master, des étudiants perdent pied : « J’essaie de m’accrocher. Des profs font ce qu’ils peuvent, montent des Zoom chacun de leur côté mais on n’a très peu d’informations d’ensemble, témoigne Cyprien, arrivé cette année à La Sorbonne après une licence à l’Institut catholique de Paris. Je n’ai de contact avec personne. Ni avec les autres étudiants que je n’ai pas eu le temps de connaître, ni avec l’administration. En fait, j’ai le sentiment de ne pas être intégré. Et avancer sur mes recherches quand les bibliothèques sont fermées ou qu’il faut prendre rendez-vous, c’est un peu mission impossible ».

Sur les campus, la vie n’a jamais vraiment repris. On y croise de rares groupes de jeunes vivant en résidence universitaire, d’autres qui viennent se ravitailler dans les cantines du Crous qui ne fournissent plus que des plats à emporter. Dans les laboratoires, quelques lampes sont allumées, là où des travaux de recherche restent autorisés. « Que voulez-vous ? Les facs ont été accusées d’être des clusters. Alors, on a appliqué le protocole à la lettre. Fermer davantage si la deuxième vague ne parvient pas à être endiguée ? Je ne vois pas bien comment. Il n’y a déjà plus rien… », souffle le responsable d’un établissement dans le Sud-Est qui prédit : « On rouvrira les commerces avant les amphis…»

Pourtant, la période est critique. A mi-premier semestre, c’est d’habitude l’heure d’un bilan dans les facs. « Normalement, nous menons des entretiens avec les étudiants et faisons beaucoup de réorientation pour ceux qui se sont trompés de voie ou ne peuvent répondre aux exigences de leur cursus. C’est un moment clé pour lutter contre le décrochage, explique François Germinet. Or, cette année, avec un taux de succès au bac exceptionnel (95,7 %, au lieu de 88 % en moyenne), des bataillons supplémentaires de jeunes (35 600) se sont inscrits en fac. Ce qui multiplie les erreurs d’aiguillage. » Le président de CY Cergy Paris Université poursuit : « En temps normal, 20 à 30 % de nos effectifs changent d’orientation. Là, il faudra attendre la fin du semestre pour tenter de faire ce bilan. »

Précarité. Le parcours académique n’est cependant pas la seule inquiétude tant la « précarité étudiante » est préoccupante. « Dans mon département, la distribution de colis alimentaire destinés aux étudiants est multipliée par trois. Privés des petits boulots habituels, ils ne s’en sortent pas », remarque un préfet en Auvergne-Rhône-Alpes. D’où le dispositif des « référents » annoncé jeudi par le Premier ministre qui prévoit le recrutement de 1 600 jeunes pour accompagner les étudiants en difficulté ou leur servir de tuteur au cours de leur première année.

Dans ces conditions, les examens du premier semestre qui commencent ont tout d’une gageure. Pas question de recommencer l’expérience de juin dernier, une « catastrophe », à bien des égards. Passées en distanciel, les épreuves ont confiné au fiasco : tricherie massive, interrogations bâclées, condensées en QCM, évaluations très peu en rapport avec les exigences du cursus. Résultat ? Un succès aux examens de juin supérieur de 10 à 15 points à la moyenne. Des bases non acquises et des désillusions programmées.

La période d’évaluation « sera le vrai test du décrochage et des effets délétères de cette crise sanitaire », estimait début octobre Jeanick Brisswalter, président de l’université Côte-d’Azur, cité par l’AEF.

Cette fois, en théorie, les étudiants sont donc convoqués dans leurs facs qui poussent les murs pour aménager des salles d’examen respectant la distanciation sociale. Mais, déjà, beaucoup d’établissements basculent une partie des épreuves en distanciel ou optent pour le contrôle continu. Une facilité, un pis-aller qui ne permet pas, comme le résume un universitaire, de « mettre les étudiants sous tension, ce qui est nécessaire ». Pour l’heure, l’université est au bord de l’encéphalogramme plat.”


Source : lopinion.fr, “Reconfinement : le pays des facs fantômes”, par Marie-Amélie Lombard-Latune. Publié le 17/11/20. https ://www.lopinion.fr/edition/politique/reconfinement-pays-facs-fantomes-covid-229177 ?utm_source=newsletter&utm_medium=email&utm_campaign=matinale&actId=ebwp0YMB8s3YRjsOmRSMoKFWgZQt9biALyr5FYI13OqE_nvkiFZ3qqZSaaR5RIUb&actCampaignType=MAIL&actSource=5312

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