L'école en débat«Nous sommes vraiment en manque de reconnaissance…», témoigne une enseignante lot-et-garonnaise.

30 décembre 20190
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Notre interlocutrice enseignante devait initialement être accompagnée d’un collègue. Ce dernier s’est finalement désisté. Elle souhaitait initialement témoigner à visage découvert et, finalement, elle s’est rétractée, préférant garder l’anonymat.

L’école de la confiance en manque sincèrement quand on cherche à interviewer un enseignant. On s’était déjà heurté au problème de l’anonymat, il y a quelques semaines lorsque nous avons voulu nous entretenir avec une professeure des écoles, rebelote plus récemment avec une enseignante d’un lycée agenais. ” Il y a trop de risque avec la hiérarchie si nous parlons à visage découvert “, nous a assuré notre interlocutrice. Cela dit déjà beaucoup du malaise des enseignants. Le droit de réserve auquel on les astreint questionne aussi la liberté de parole dans notre démocratie. C’est la raison pour laquelle, même s’il n’est pas dans nos habitudes de donner la parole de façon anonyme, il nous paraît important de donner la parole à une professeure afin de comprendre pourquoi les enseignants se sentent tellement en manque de reconnaissance. le mouvement contre la réforme des retraites semble, en effet, avoir été seulement un exutoire d’un ras-le-bol généralisé et d’une coupure avec la société.

Qu’est-ce qui vous amène dans la rue ?

Il y a d’une part cette réforme des retraites à points qui déplaît parce que, comme le gouvernement le reconnaît, les enseignants vont être les grands perdants. Cela vient s’ajouter à 10, 15, 20 ans de maltraitance, ou tout du moins ce qui perçu comme une forme de maltraitance par les enseignants de la part des gouvernements. Les conditions de travail se dégradent avec des classes surchargées et des programmes qui ne sont plus en adéquation avec les capacités des élèves. Nous avons des programmes qui sont extrêmement ambitieux et quand on a le public en face, on se rend bien compte que cela va être extrêmement difficile de les amener au taux de réussite espéré. Et puis il y a des salaires gelés depuis près de 10 ans, je passe sur les deux années où nous avons été revalorisés. Nous avons un changement de statut qui nous pend au nez. Quand je lis l’intervention de notre ministre récemment à Nancy, il a annoncé qu’il voulait un prof du XXIe siècle. Nous sommes donc très méfiants en termes de statut.

Il n’y a donc plus d’avantage à devenir prof, comme on pouvait le penser par le passé ?

Quand on est prof, on se dit qu’on a des avantages, certainement, comme la sécurité de l’emploi, même si on l’a de moins en moins, et une retraite, qu’on est en train de perdre. Et puis il y a la question des salaires. Personnellement cela fait dix ans que j’enseigne et je touche 1 735 euros net par mois. J’ai conscience qu’il y aura toujours des gens pour me dire qu’eux touchent moins, que c’est déjà bien. Il faut quand même se rendre compte que nous avons un Bac +5. J’espère que d’autres personnes ayant un Bac + 5 arrivent à mieux se débrouiller que les enseignants en termes de salaires. Je sais que je fais partie d’une catégorie de population qui n’a pas le droit de se plaindre. Les profs nous sommes des feignasses et il faut qu’on se taise, on connaît la rengaine.

C’est quoi votre charge de travail ?

Je suis professeur certifié, ce qui veut dire que j’ai eu mon Capes après 5 ans d’études. Je fais théoriquement 18 heures par semaine devant les élèves. Là, il se trouve que depuis septembre les chefs d’établissement peuvent nous imposer deux heures supplémentaires, qu’on ne peut pas refuser. Les dotations horaires globales attribuées aux établissements ne permettent pas de faire venir d’autres professeurs, donc les chefs d’établissement font appel aux profs qu’ils ont sous la main pour compléter les services. En plus de cela, il y a bien évidemment le travail à la maison, parce que les cours ne se préparent pas tout seul et que les corrections ne sont pas automatiques. Il y a aussi toutes les missions annexes. Il faut des professeurs principaux devant chaque classe. C’est de plus en plus difficile de trouver des professeurs pour assumer ces charges-là. Il y a encore les conseils d’administration, les conseils pédagogiques… On nous pousse aussi à faire des projets, ce qui est louable, mais c’est du temps, de l’énergie et de l’investissement. Je passe sur les réunions parents-profs, les réponses aux mails des parents liés aux cahiers de texte en ligne. Nous sommes plus accessibles, c’est bien, mais c’est aussi chronophage. C’est tout un tas de choses qui s’accumulent et qui font qu’au bout d’un moment on ne peut plus faire.

C’est vraiment la règle générale ?

Ce que je veux dire, c’est que tous les professeurs que je connais sont très consciencieux. Nous avons le syndrome du bon élève. En général, un prof c’est plutôt un bon élève qui a décidé de devenir prof. Donc la majorité des collègues que je connais s’investissent énormément dans leur travail. Et en retour de cet investissement, nous n’avons rien. Nous sommes vraiment en manque de reconnaissance. On ne compte pas nos heures, on ne compte pas la fatigue. On est même content de le faire. On est devenu prof pour cela, parce qu’on est extrêmement attaché au service public, mais en retour notre hiérarchie nous donne des salaires qui n’évoluent pas. Mon pouvoir d’achat a régressé depuis dix ans, alors qu’il y a d’autres secteurs d’activité où on s’en sort peut-être un petit peu mieux.

Vous avez quand même des vacances en plus !

On se console en disant qu’on a des vacances. Je rappellerai qu’on ne choisit jamais les dates, que c’est difficile de partir en vacances parce qu’on est en zone pleine en termes de tarifs. Personnellement, si je pars une fois par an je m’estime heureuse et je ne fais pas le tour de la planète non plus. Et puis les vacances on les rogne depuis quelques années, sur les dates de sortie des classes et de rentrée. La sortie se fait le 5 juillet mais on doit rester disponible jusqu’à la mi-juillet pour les corrections de Baccalauréat et les rattrapages. Et on nous fait reprendre toujours un petit peu plus tôt. Avec les derniers textes qui sont sortis, on a des formations désormais qui vont se faire sur le temps dit “personnel”. Si on n’y va pas, on nous retire un trentième de notre salaire. Donc, finalement, les vacances sont de moins en moins un avantage dans le monde enseignant.

Qu’est-ce que vous reprochez à la réforme des retraites proposée ?

Le système à points nous pose question. Nous avons déjà un salaire à points. Cela ne nous rend pas trop service puisque l’augmentation des salaires on ne l’a pas. Il n’y a aucune garantie sur la valeur de ce point. Si j’ai bien compris, le montant total des retraites correspond à une certaine part prélevée sur le PIB. Ce qui veut dire qu’en fonction de la stagnation ou de la récession du PIB, le point des retraites va varier. Si la valeur de ce point est variable, l’argent qu’on va toucher va être variable aussi. On nous assure un minimum de 1 000 euros de retraite. Je rappelle que le seuil de pauvreté en France est estimé à 1 026 euros, donc le gouvernement nous donne l’assurance d’avoir une retraite en dessous du seuil de pauvreté. Je comprends que pour les métiers où ils touchent moins c’est un progrès mais la réalité est quand même là, cela reste en dessous du seuil de pauvreté.

Le ministre a bien parlé d’une revalorisation des salaires des enseignants ?

Il y a plusieurs questions qui se posent sur cette annonce. L’État a annoncé une revalorisation de 400 à 500 millions d’euros par an. Cette somme-là, de quelle façon elle va être redistribuée ? Cela va être des primes. Ce n’est pas notre salaire à tous qui va être augmenté. Si on fait le calcul sur une revalorisation pour tous on serait de l’ordre de 30 à 40 euros chacun par mois, ce qui n’est pas faramineux, mais en plus cela se fera par primes. On nous incite au sein de notre profession à nous mettre en compétition les uns contre les autres pour essayer de grappiller une part du gâteau. Cela n’est pas du tout dans notre état d’esprit. Nous sommes un service public. On est là pour rendre le même service pas pour s’écorcher les uns les autres.

Vous semblez craindre des effets d’annonce. Certains de vos collègues disent qu’ils ne veulent pas signer de chèque en blanc, ça veut dire quoi ?

Le ministre parle d’inscrire cela dans la loi mais on voit bien qu’une loi cela se change dans le temps. Nous avons déjà eu plusieurs gouvernements qui nous demandent de leur faire confiance. Jusqu’à présent cette confiance n’a jamais été payante. On nous demande de nous donner notre accord à une réforme dont on ne sait pas véritablement encore comment elle va être accompagnée pour nos métiers. Qu’il y ait des besoins de réforme, on peut le comprendre, mais ce qu’on voudrait c’est que, pour une fois, cela soit valorisant pour nous. Qu’on nous assure de quoi vivre.

Qu’attendez-vous du mouvement ?

Je n’ai pas confiance dans ce système à points. Honnêtement, jusqu’à il y a peu je ne me posais pas de questions sur la retraite, mais là, j’ai fait mon calcul. Pour partir à taux plein, avec la réforme, je partirais à 67 ans. Et pourtant, par rapport à d’autres collègues, j’ai commencé très jeune, mais il a fallu faire ces cinq années d’études après le Bac. Je ne pouvais pas commencer plus tôt. On nous parle d’âge pivot à 64 ans, mais c’est pour une carrière pleine. À 67 ans, je ne sais pas encore si je serais en état de tenir une classe, parce que cela demande de l’énergie, une attention constante. Quand on est face à 30 élèves. Parfois les gens ne se rendent pas compte. Quand on est dans un bureau, on peut s’accorder parfois 5 minutes pour rêvasser, nous, on ne peut pas.

« Des élèves consommateurs et des parents hyperprotecteurs »

Quand on évoque les relations qu’entretiennent les enseignants avec les élèves et les parents d’élèves avec notre interlocutrice, on comprend qu’elles ont sacrément évolué ces dernières années.« Les élèves restent attachants. Ce sont eux qui nous donnent encore une part de reconnaissance parce qu’ils progressent. Jusqu’à l’an dernier, je n’avais jamais eu de souci. Et puis en l’espace de quelques mois, j’ai eu quatre à cinq accrochages. Pourtant, je travaille dans un établissement où les élèves accueillis viennent plutôt de classes moyennes sans problème particulier. Il y a plusieurs symptômes qui apparaissent. Les parents sont, comme les élèves, de plus en plus consuméristes. On en vient à des élèves qui refusent de faire des activités parce que le sujet ne leur plaît pas. Les élèves remettent en cause des enseignements parce qu’ils ne leur plaisent pas. On a vraiment ce sentiment de consommation. Il y a aussi une perte de goût de l’effort, ce qui nous oblige à donner davantage encore. Avec des élèves qui ne prennent plus de notes pendant les cours, donc on va être obligés de taper un polycopié pour compenser cela. Dans la relation aux parents, il y a une séparation entre service public et public. Nous avons de nombreux parents qui nous disent qu’eux, ils travaillent. L’idée que les profs ne travaillent que 18 heures par semaine, elle est intégrée dans l’esprit des gens. Par exemple, sur une demande de rendez-vous avec un parent d’élève, il n’est pas rare d’avoir pour réponse : « Je ne peux pas venir à ces heures-là, moi je travaille ». Nous avons aussi des parents qui deviennent hyperprotecteurs par rapport à leurs enfants. J’ai vécu des cas où les parents arrivent remontés comme des pendules à des rendez-vous parce qu’ils ne remettent pas en cause la parole de leurs enfants. Le fait que nous ayons désormais une relation avec les parents avec des mails, je vous passe le nombre de messages désobligeants reçus. Certains ont tendance à oublier qu’ils ont en face d’eux un être humain auquel ils n’auraient jamais parlé de cette façon en face-à-face. Nous avons des parents qui nous donnent des ordres : « On part en vacances au mois de juin parce que les billets sont moins chers par contre vous nous transmettrez les cours pour que mon enfant n’ait pas de lacunes en septembre… » Nous avons désormais des cahiers de texte en ligne. C’est très bien, pour les absents notamment, mais on vient à des élèves qui ne notent jamais leurs devoirs en classe, parce qu’ils se reposent sur le système des devoirs en ligne. Le jour où j’ai oublié de le remplir ou le jour où j’ai été dans l’incapacité de le remplir techniquement, les élèves qui n’ont pas fait leur travail vont nous le reprocher à nous « Ce n’était pas sur le cahier de textes ». Sauf que ce dernier, il existe pour les absents, pas pour les élèves qui étaient en cours. À l’heure des réseaux sociaux, ils sont toujours au courant si un collègue est absent, par contre pour récupérer un cours qu’ils ont manqué. »
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Source : ladepeche.fr, “Nous sommes en manque de reconnaissance… témoigne une enseignante lot-et-garonnaise”, par Baptiste Gay, publié le 29/12/2019. https ://www.ladepeche.fr/2019/12/29/nous-sommes-vraiment-en-manque-de-reconnaissance,8631705.php

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