Les chemins de la pensée“Nous avons fait la découverte d’une communauté de destin et d’une fragilité partagée” (Mona Ozouf)

9 août 20200
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Dans un entretien à Ouest-France, l'historienne et philosophe Mona Ozouf revient sur la manière dont notre pays a vécu la crise du Coronavirus, et évoque plus largement notre vision des événements, nos attentes collectives. Elle recommande la diffusion d'une éducation à la nuance.

ENTRETIEN. Mona Ozouf : « Nous avons besoin d’une éducation à la nuance » (Ouest France)

“Sa liberté de parole sur le féminisme ou la Révolution française donne un écho particulier à la voix de Mona Ozouf, historienne et philosophe. Elle décrypte ici les leçons à tirer du Covid-19.

L’entretien avec Mona Ozouf a été réalisé lors d’une rencontre à l’École des filles de Huelgoat (Finistère), dans le cadre de L’Été des treize dimanches. L’échange s’est ensuite poursuivi sous forme de correspondance par courriel pour permettre aux nuances de s’exprimer et à chaque mot de trouver sa place. Avec justesse.

Le Covid-19 a changé nos vies ?

Nous avons tous vécu cet épisode avec le sentiment d’entrer dans un monde différent. Notre surprise est née de la rencontre entre deux événements apparemment incomparables : d’une part un virus arrivé d’un État lointain et d’autre part des conséquences qui, elles, sont planétaires. Ceci nous a mis dans un état de sidération absolu qui s’est nourri des images véhiculées par la télévision. Je pense par exemple à ces malades madrilènes agonisant à même le sol des hôpitaux ou encore à ces images de barbarie, mais de barbarie nécessaire ; comme l’intubation des malades.

Nous en sommes sortis grandis ?

Oui, car nous avons fait la découverte d’une communauté de destin et d’une fragilité partagée. Avec le coronavirus, la peur de la contamination nous a mis devant l’égalité des conditions humaines. Celle qu’évoquait Bossuet au XVIIe siècle lorsqu’il prêchait devant ses ouailles aristocratiques. Nous avons réalisé tout ce que nous devons à ceux qui ont continué à nous approvisionner, à nous soigner, à nous nourrir. Une armée des ombres qui jusque-là était méconnue nous a fait prendre conscience de notre dette et d’une solidarité à retrouver ou à inventer. Par ailleurs, les rues vides et les routes désaffectées nous ont rendu le chant des oiseaux et la splendeur du monde végétal. Même à Paris, les modestes plantations des balcons et des cours d’immeubles ont connu une forme d’exubérance à peu près inconnue jusque-là.

On vous sent inquiète cependant. Pourquoi ?

Le fait que nous ayons dû vivre loin de nos semblables nous a fait d’une certaine façon vivre à l’avance quelque chose qui nous menace dans le monde numérique qui s’annonce. C’est celui où il va désormais être possible d’enseigner à distance, de soigner à distance et même de mourir à distance. C’est-à-dire un monde veuf de la présence humaine. Et c’est ce qui peut nourrir le pessimisme. Aucun de nous n’a envie de vivre dans un monde virtuel.

Comment envisager l’avenir ?

Il y a deux sentiments antagonistes. L’un est inspiré par l’élan vital et la foi dans le progrès. L’autre est inspiré par un sentiment qu’on peut dire réactionnaire si on est mal disposé, ou conservateur si on l’est un peu moins. Ces deux récits antagonistes prospèrent sur une même vision, celle où dépérit la notion d’avenir. Depuis le confinement, nous vivons dans un monde où tous les projets, même à court terme, sont soumis à une incertitude impossible à lever. Que sera le mois de septembre ? Nous n’en savons rien. Quand on est privé de la dimension de l’avenir, on est aussi privé de la possibilité de dire quelque chose d’à peu près sensé sur ce qui va arriver. Et face à votre question, nous sommes tentés de rester silencieux.

Comment expliquez-vous qu’en France peut-être plus qu’ailleurs cette période ait été perçue comme l’entrée possible dans un monde radicalement nouveau ?

Il y a un précédent historique, l’irruption dans la vie des Français d’un phénomène inédit : la Révolution française. Le monde qui a précédé l’immense événement est immédiatement baptisé du nom infamant d’Ancien Régime et son évocation devient incongrue. Au début de la Constituante, certains députés évoquent encore un exemple historique en se référant soit à la Révolution américaine, soit au droit anglais soit à l’héritage de la philosophie des Lumières. Mais ils sont très vite discrédités. Tous ceux qui prennent la parole au nom du passé sont écartés du débat. On invente même un nouveau calendrier chargé de marquer la discontinuité radicale entre le monde d’avant et le monde d’après. Un état d’esprit résumé par ce mot peut-être apocryphe de Napoléon : « Je suis mon ancêtre », c’est-à-dire un homme qui s’est créé lui-même.

Ce qui expliquerait encore aujourd’hui cette singularité française ?

Oui, je me demande si ce n’est pas à cette expérience révolutionnaire que nous devons collectivement un trait de notre caractère national marqué par l’extrémisme et la tentation de la radicalité. Il suffit de penser à nos élections présidentielles. À chacune d’entre elles, nous sommes persuadés que tout va changer d’un coup de baguette magique. Comme si le seul changement d’homme suffisait. Les Français cultivent la croyance chimérique en un monde d’après qui aurait largué ses amarres avec le monde d’avant.

Nous nous rêvons toujours révolutionnaires ?

Oui, quand Emmanuel Macron décide d’écrire un livre consacré aux réformes qu’il projette, il l’intitule Révolution, ce qui est tout juste l’inverse. Et la crise sanitaire n’est pas finie que nous avons déjà commencé à instruire le procès de ceux qui l’ont gérée. Comme s’il n’y avait rien de plus urgent que d’épingler des coupables et de les punir de façon exemplaire. Tout ça nous montre à quel point nous sommes les héritiers de la radicalité révolutionnaire. Nous avons collectivement besoin d’une éducation à la patience, à la tolérance, à la nuance.

C’est une invitation à sortir de la dictature de l’urgence et de l’immédiat ?

Nous sommes un peuple maximaliste. « Chez les Français, tout ce qui n’est pas idéal est misère », écrivait Charles Renouvier au XIXe siècle. Notre discours politique fonctionne sur le mode binaire de l’élection/exclusion, du tout ou rien. Nous préférons la Révolution à la réforme. Pourtant, ce qui change, on ne s’en aperçoit souvent qu’après une longue période de maturation à petit bruit, presque silencieuse. Et dès qu’on a affaire à la médiation du temps, on sort de la magie du monde nouveau, de la fascination pour l’inouï, l’inédit. C’est ce qui saute aux yeux quand on examine notre histoire nationale. Il a fallu cent ans pour digérer l’événement révolutionnaire. Est-ce qu’on va mettre un siècle pour assimiler ce qui vient d’arriver ?

« Il y a une passion justicière qui me semble néfaste »

L’art et la littérature peuvent nous aider à sortir de ce fracas et de cette tentation du tout ou rien ?

Oui, je le pense. C’est ce que Françoise Livinec a voulu illustrer en ouvrant contre toute attente et peut-être contre toute raison L’Été des treize dimanches (à l’École des filles de Huelgoat) et en consacrant sa première séance au monde de l’art comme éducation à la nuance. La littérature peut nous aider à déchiffrer nos vies ainsi que les événements qui, contre notre volonté, les scandent.

Comment est-ce possible ?

La littérature n’est pas le domaine des idées mais celui des affects et des émotions. Elle nous préserve de la généralité théorique pour nous faire partager des vies particulières. Ce qui change tout.

Pourquoi ?

Songez au grand roman de Vassili Grossman, Vie et Destin. Parmi les nombreux personnages, il y a celui d’un physicien qui est en révolte contre l’ordre totalitaire. Il est mis en demeure de rédiger son autocritique. Il est accusé de pensées « idéalistes ». Ce qui lui vaudrait, s’il ne faisait pas cette autocritique, la Sibérie et le bagne à vie. Mais il résiste. Nous sommes donc en face d’un héros. Mais on apprend aussi que ce résistant a eu des faiblesses. Il a été ému et même ébloui le jour où Staline en personne lui a téléphoné. Si on le regarde à travers cet épisode, ce n’est plus un héros, mais un niais aisément berné. On apprend encore qu’il a cédé autrefois à la satisfaction grégaire d’être en accord avec un groupe de collègues et qu’il a signé une pétition contre les médecins accusés d’avoir assassiné Gorki. Cette fois, il serait donc un lâche. Le lecteur est mis en demeure de choisir. Et confronté à une indécidabilité du jugement. La fréquentation des romans éteint chez nous la passion de juger.

Aujourd’hui les procès se font sur les réseaux sociaux…

Les temps que nous vivons sont au rebours de ce que je décris. Ils sont marqués par l’impatience, le désir de prononcer dans l’instant un jugement, une sentence, de découvrir des coupables. Il suffit de penser à cette crise sanitaire sur laquelle une armée de moralistes, de politologues, d’épidémiologistes s’est déjà abattue. Il y a là une passion justicière qui me semble incroyablement néfaste pour notre vie publique. Elle laisse sceptique sur la possibilité du monde d’après. Reste à mettre son espoir dans le commerce des livres.

Aborder tous les points de vue à travers une galerie de personnages ?

Prenez Tolstoï et la façon dont il raconte les guerres napoléoniennes. Très souvent, il adopte plusieurs points de vue à la fois. Il y a celui de l’officier sur une colline qui avec une longue-vue voit les accidents du terrain, le mouvement des troupes et croit pouvoir prédire l’issue du combat. Mais il y a un autre point de vue possible : celui qui se tient au ras du champ de bataille. Ce domaine, c’est celui de la confusion : un cri, une remarque intempestive peut tout à coup changer la donne. Qu’un exalté crie : « On les aura » et il peut entraîner un bataillon. Qu’un autre s’écrie : « Nous sommes perdus » et la panique peut alors se répandre. Le plus merveilleux des plans de bataille reste à la merci des circonstances.

C’est une invitation à profiter de l’été pour ouvrir un roman ?

Oui, parce qu’en déchiffrant des vies de papier, nous comprenons mieux les nôtres, nous les rendons à de plus justes proportions. Ce qui rend immédiatement la vie plus légère, formule que j’emprunte à mon dernier livre, qui réunit des entretiens avec Alain Finkielkraut. Je suis sûre que la littérature romanesque nous apprend à voir le monde dans sa complexité et nous éloigne des prétoires où nous sommes si contents de nous ébattre. Mais je ne suis pas sûre que mon remède fasse autant d’adeptes que la chloroquine du professeur Raoult…

Quels livres vous accompagnent cet été ?

Mes lectures de l’été sont des lectures contraintes, pour l’essentiel : la centaine (au moins !) de romans du prix Femina, et je ne peux évidemment pas vous livrer mon sentiment sur tel ou tel d’entre eux. Je réserve quand même un peu de temps pour mes lectures personnelles, et en ce moment, je relis le merveilleux Balzac et son monde, de Félicien Marceau, qui donne envie de se replonger dans l’œuvre, mais ce sera pour plus tard !

Mona Ozouf en quelques dates

1931. Elle naît dans les Côtes-d’Armor, dans une famille d’instituteurs dont le père était un défenseur de la langue bretonne.

1952. Elle entre à l’École normale supérieure, dont elle sort agrégée de philosophie en 1955.

1956. Elle quitte le Parti communiste après la répression de l’insurrection de Budapest.

1993. Publication du Dictionnaire critique de la Révolution française, en collaboration avec François Furet (Flammarion).

2009. Mona Ozouf revient sur son enfance avec Composition française, retour sur une enfance bretonne (Gallimard).

2020. Elle publie Pour rendre la vie plus légère : les livres, les femmes, les manières (Stock).”


Source : ouest-france.fr, “Mona Ozouf : « Nous avons besoin d’une éducation à la nuance »”, publié le 1/8/20. https ://www.ouest-france.fr/sante/virus/coronavirus/confinement/entretien-mona-ozouf-nous-avons-besoin-d-une-education-a-la-nuance-6925410 ?connection=true

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