Les chemins de la penséeNos ados, ces « surdoués », « hypersensibles », « hyperactifs » (Le Point)

14 mai 20210
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Faut-il diagnostiquer les surdoués à tout prix ? Si votre enfant est précoce, lisez cet article.

“Mon enfant a des troubles de l’attention ? Des difficultés en classe ? Une solution : « Il est précoce ! » Un (auto)diagnostic rassurant qui n’est pas sans danger.

orsque la série HPI, sur TF1, qui met en scène Audrey Fleurot, une femme de ménage surdouée, rencontre un succès d’audience, nombreux sont les enfants et adolescents dont les parents décrètent, sans réel diagnostic, qu’ils sont « hauts potentiels intellectuels », « empathe », « hypersensibles », ou encore « TDAH[1] ». Le problème de ces « autodiagnostics maison » se fait alors sentir à l’école, notamment durant cette période de classes en demi-jauge.

« Sa maîtresse n’avait jamais vu un enfant aussi intelligent ! »

Grégoire, la trentaine, est professeur contractuel d’histoire-géographie dans un collège du 92. Depuis le début de l’année scolaire, il se heurte à ce qu’il qualifie de « nouvelle mode » : les élèves présentant des troubles ou des facilités qui nuisent à leur apprentissage. Problème : si certains d’entre eux ont bel et bien une véritable prise en charge et un diagnostic établi par des professionnels, la plupart tirent ces conclusions de leurs parents. « En début d’année, une mère a voulu prendre rendez-vous avec moi, car je suis le prof principal de sa fille. Elle m’a d’emblée dit que Nina était surdouée, ce qui pouvait lui causer beaucoup de difficultés à suivre correctement en classe à cause de ses troubles de l’attention. J’ai pris évidemment cela en compte sans chercher trop à creuser, jusqu’à ce que le comportement de l’enfant m’intrigue. » Grégoire, dubitatif, a du mal à déceler chez son élève une quelconque particularité, malgré le fait qu’il soit très attentif aux copies de Nina. «  J’ai demandé à mes collègues, qui n’en savaient guère plus, puis j’ai finalement interrogé le psychologue de l’établissement – qui n’en avait jamais entendu parler. Nous avons reçu Nina et sa mère, et c’est là qu’elle nous a dit que sa fille était surdouée, car, je cite : “Sa maîtresse n’avait jamais vu une enfant aussi intelligente, et sa cousine qui, elle, a été diagnostiquée, fonctionne comme elle.” »

 

Sans aucune « preuve »

Mais établir un diagnostic n’est pas une mince affaire et peut présenter non seulement un coût, mais également plusieurs années d’investissements. Beaucoup de parents préfèrent donc s’y substituer en se reposant sur des tests Internet ou encore des livres. « Pendant la période de cours en visio, j’ai eu trois élèves de la même classe dont les pathologies spécifiques nuisaient à leur suivi des cours en ligne. Troubles de la concentration, hyperactivité, surdoués, j’ai eu droit à tout ! Quand j’ai fini par exiger qu’ils assistent quand même aux cours que je donnais en visio, deux des parents m’ont écrit pour m’expliquer l’inconfort que cela représentait pour leurs enfants. Mais pourtant, aucun diagnostic médical n’avait été réellement posé, les parents n’avaient finalement que des suppositions et nous, nous devions nous plier à leurs exigences ! » raconte Dounia, professeur d’anglais dans un lycée technologique du 91.

 

Effet barnum ?

« Maman a lu un livre sur l’hypersensibilité et elle a compris pourquoi elle réagissait des fois de manière extrême. Elle en a parlé avec sa psychologue, qui a dit qu’effectivement, elle comme moi on serait certainement hypersensibles et empathe. Ça nous a permis de mieux comprendre pourquoi on se prend souvent la tête et que tout est difficile à digérer. On est pareilles, elle et moi, et ça nous a aidées à mieux nous accepter », explique Solène, élève de troisième. La jeune fille explique avoir eu beaucoup de mal à s’entendre avec sa mère, toutes deux vivant seules dans un petit appartement de banlieue rennaise. Ce duo mère/fille explosif s’est assagi depuis qu’elles ont posé un nom sur leur trouble : « On a fait plusieurs tests en ligne qui nous ont confirmé ça, c’était rassurant et on en refait souvent pour bien se comprendre. Maman lit également beaucoup sur le sujet et c’est ouf comment c’est trop nous quand elle me lit des extraits ! »

Pourtant, pour Cécile, infirmière scolaire dans un collège/lycée du Val-de-Marne, cela ressemble plus à un « effet barnum » : « Le problème de l’effet Barnum, c’est que tout ce que l’on va lire de plutôt vague va abonder dans le sens de ce que l’on pense. C’est le cas, notamment, avec l’horoscope. Dans l’un des deux collèges où j’exerce, nous avons eu quelques cas avérés d’élèves HPI ou hyperactifs, mais ils étaient très rares et le diagnostic a été extrêmement long à poser ! Cependant, si j’écoutais les parents, il y aurait facilement une dizaine d’élèves par classe présentant des différences cognitives… Comme si c’était un gage d’originalité ! »

 

Risques collatéraux

À l’heure où il est coutume de mentionner dans sa bio Twitter une neuroatypie, pléthore de groupes Facebook pour les « zèbres »[2] reçoivent des témoignages de parents perdus à l’idée de faire diagnostiquer ou non leur enfant. « Même si un diagnostic est rebutant, il est pourtant impératif, martèle Cécile. Attribuer une étiquette à un enfant, c’est lui imposer un bagage lors de sa construction. S’il s’agit, pour le parent, de se gargariser, la pression qui pèse sur l’enfant est totalement mise de côté. À cet âge où il est intéressant de se mêler au groupe, créer une différence chez un enfant, c’est ériger une barrière entre lui et ses camarades ».

La culture de la différence, à quel prix ? En France, on décompte environ 200 000 enfants surdoués et entre 300 000 et 500 000 enfants hyperactifs[3]. Si l’errance diagnostique est indéniable, le regard que le professeur porte sur l’enfant peut être d’autant difficile qu’il fonctionne sans certitude : « On avance avec des pincettes pour ne pas bouleverser l’enfant et on se sent presque trahis quand on apprend que l’élève n’a jamais vu un neuropsy, mais seulement une hypnothérapeute qui a conforté les parents dans leurs espérances. Sauf que l’enfant souffre du poids du regard du prof, mais également de la pression dans la cellule familiale, il a peur de décevoir », reconnaît Dounia avec tristesse.”


Source : lepoint.fr, “Nos ados, ces « surdoués », « hypersensibles », « hyperactifs »”, publié le 14/5/21 par Nora Bussigny. https://www.lepoint.fr/societe/nos-ados-ces-surdoues-hypersensibles-hyperactifs-page-2-13-05-2021-2426308_23.php#xtatc=INT-500

 

 

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