Apprivoiser les écrans ?Ne pas idéaliser la formation à distance à l’Université

29 septembre 20201
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Faire sa juste place à la formation à distance (FAD), telle est l'ambition de cette tribune : pas de rejet systématique, mais une évaluation qui se veut plus juste, et sans concessions.

Université : il faut « profiter de la crise sanitaire que nous traversons pour (re)penser la formation » (Le Monde)

“La formation à distance s’est imposée avec une grande brutalité, à l’occasion d’une situation sanitaire exceptionnelle, comme un substitut à l’enseignement présentiel, alors même que l’immense majorité des enseignants et des étudiants n’avaient auparavant ni la volonté, ni les besoins, ni les moyens de l’utiliser, constate un collectif d’universitaires.

Au cours des derniers mois, les acteurs de l’enseignement supérieur ont été confrontés à la nécessité de déployer dans l’urgence et, souvent, avec une grande impréparation, la formation à distance (FAD). Il est trop tôt pour appréhender toutes les conséquences de cette conversion forcée.

Il nous semble cependant utile d’interroger dès à présent ce qui justifierait, aujourd’hui plus qu’hier, le fait de pérenniser, voire de généraliser cette modalité d’enseignement, tel que le souhaiteraient certains décideurs.

Plus d’abandons et d’échecs

Contrairement à d’autres outils qui ont marqué la formation universitaire, la FAD ne s’est pas invitée comme une modalité novatrice, susceptible d’améliorer les pratiques professionnelles. Elle s’est imposée avec une grande brutalité, à l’occasion d’une situation sanitaire exceptionnelle, comme un substitut à l’enseignement présentiel, alors même que l’immense majorité des enseignants et des étudiants n’avaient auparavant ni la volonté, ni les besoins, ni les moyens de l’utiliser.

Or, sur le plan pédagogique, aucune théorie de la cognition ne permet de soutenir que la FAD soit associée à une quelconque valeur ajoutée par rapport à la formation présentielle. Il est de surcroît largement documenté que la formation à distance génère plus d’abandons et d’échecs.

Ce constat fut de nouveau dressé il y a une dizaine d’années, lorsque les formations en ligne ouvertes à tous (les MOOC, Massive Open Online Course, ou « cours en ligne »), dynamisées par l’essor des nouvelles technologies et une affiliation à de prestigieuses universités, firent une entrée fracassante en incarnant, selon certains, l’avenir de l’enseignement supérieur. La plupart des MOOC étaient pourtant le stéréotype de l’ancestral et désuet paradigme d’enseignement, dans lequel un expert parle à des gens qui l’écoutent, sur un mode strictement expositif et transmissif.

De surcroît, de 5 % à 10 % seulement des participants à un MOOC en suivaient l’intégralité. Les MOOC se sont ainsi révélés être avant tout un outil marketing, imaginé et porté par des institutions, essentiellement nord-américaines, désireuses d’augmenter leur nombre d’étudiants et leurs revenus (être certifié à l’issue d’un MOOC pouvait coûter très cher).

Certains avanceront qu’une « bonne » formation à distance sera toujours préférable à une « mauvaise » formation présentielle, dont l’archétype est le cours magistral. C’est certainement vrai, si tant est que la « bonne » FAD, dont la forme est très éloignée du désormais populaire diaporama sonorisé, s’impose, dans le futur, comme la norme. Cette perspective paraît très peu probable au regard des ressources financières et de l’investissement pédagogique considérables nécessaires pour y parvenir, tant de la part des institutions que des enseignants.

L’argument économique

Si la raison n’est pas pédagogique, qu’est-ce qui pourrait légitimer le développement de l’enseignement à distance à l’université ? L’argument économique est souvent tangible dans les rares plaidoyers en faveur de la FAD. Les promoteurs de cette posture, d’inspiration néolibérale, parient sur une diminution des besoins en locaux et en personnels, associée à une augmentation du nombre d’étudiants (et donc, à des revenus supplémentaires). Ils semblent ignorer que concevoir une (bonne) FAD est bien plus coûteux qu’animer une formation présentielle.

“Apprendre est avant tout une démarche de coconstruction impliquant l’étudiant, l’enseignant, mais aussi – et surtout – les pairs.”

Dans le même registre, un argument socio-économique pourrait être avancé quant à la nécessité d’accueillir, à moyens constants, le surcroît considérable de néobacheliers – estimé aux alentours de 35 000 –, qui, dans quelques jours, vont affluer sur le marché de la formation universitaire, sans doute déjà inhabituellement saturé par tous les étudiants désireux de retarder leur entrée sur le marché du travail, en raison du contexte économique. Il faudra alors parvenir à résoudre l’équation, des plus complexes, associant enseignement de masse et apprentissage de qualité.

Depuis plus d’un demi-siècle, nul ne peut en effet ignorer qu’apprendre est avant tout une démarche de coconstruction impliquant l’étudiant, l’enseignant, mais aussi – et surtout – les pairs, réunis au sein d’un environnement qui joue un rôle déterminant et dont la reproduction, à distance, constitue un défi majeur dès lors que l’on veut respecter les principes éducatifs issus des courants cognitivistes et socioconstructivistes de l’apprentissage.

Nullement un rejet massif

Faut-il pour autant faire comme si rien ne s’était passé ? Non, évidemment. Nul n’excuserait les universités de ne pas être prêtes, en cas de deuxième vague. Faut-il renforcer la formation pédagogique des enseignants autour de la FAD ? Probablement, oui. Les étudiants ne pardonneraient pas aux intéressés de ne proposer de nouveau que des diaporamas sonorisés.

Faut-il consacrer la FAD comme une voie à privilégier dans l’avenir ? Certainement pas, pour tous les motifs que nous venons d’exposer. Nous exprimons le souhait, à l’université comme ailleurs, qu’à l’issue d’une période très marquante sur les plans psychoaffectif et socio-économique la raison et la rationalité scientifique transcendent les réactions émotionnelles excessives et guident les décisions politiques en matière d’éducation, en inscrivant la FAD dans le cadre de scénarios pédagogiques construits.

Notre prise de position ne traduit ainsi nullement un rejet massif et aveugle de la FAD. Profiter de la crise sanitaire que nous traversons pour (re)penser la formation est une opportunité qu’il convient de saisir. La porte d’entrée ne doit cependant pas tant être l’outil, que les méthodes éducatives, à un niveau bien plus holistique.

Il faut donc (re) donner sa juste place à une approche qui, le plus souvent, est déployée comme une solution par défaut, liée à l’impossibilité qu’enseignants et étudiants soient réunis dans une même unité de temps ou d’espace. La formation à distance constitue, de fait, une ressource potentiellement utile à des fins éducatives, dans des circonstances bien définies et réfléchies sur le plan pédagogique.

Liste des signataires : Bernard Charlin, professeur titulaire, directeur recherche et développement au Centre de pédagogie appliquée aux sciences de la santé (Cpass), faculté de médecine de l’université de Montréal, Canada ; Anne Demeester, maîtresse de conférences, chercheuse à l’unité Apprentissage, didactique, évaluation, formation de l’Institut national supérieur du professorat et de l’éducation (Inspé), Aix-Marseille Université, France ; Jean-François Denef, professeur émérite, président du comité exécutif Formation pédagogique des enseignants de la Conférence internationale des doyens et des facultés de médecine d’expression française (Cidmef), Louvain, Belgique ; Rémi Gagnayre, professeur des universités, directeur du laboratoire Educations et pratiques de santé (LEPS-UR 3412), université Sorbonne-Paris-Nord, Bobigny, France ; Hubert Maisonneuve, maître d’enseignement et de recherche, chercheur à l’Unité de développement et de recherche en éducation médicale (Udrem), faculté de médecine de l’université de Genève, Suisse ; Ahmed Moussa, professeur agrégé, directeur du Centre de pédagogie appliquée aux sciences de la santé (Cpass), faculté de médecine de l’université de Montréal, Canada ; Mathieu Nendaz, professeur ordinaire, directeur de l’Unité de développement et de recherche en éducation médicale (Udrem), faculté de médecine de l’université de Genève, Suisse ; Thierry Pelaccia, professeur des universités, praticien hospitalier, directeur du Centre de formation et de recherche en pédagogie des sciences de la santé (Cfrps), faculté de médecine de l’université de Strasbourg, France.


Source : lemonde.fr, “Université : il faut « profiter de la crise sanitaire que nous traversons pour (re)penser la formation »”, publié le 29/9/20. Tribune. https ://www.lemonde.fr/idees/article/2020/09/29/universite-il-faut-profiter-de-la-crise-sanitaire-que-nous-traversons-pour-re-penser-la-formation_6054005_3232.html

1 commentaire

  • Pasbete

    3 octobre 2020 à 8 h 28 min

    BRAVO tribune très lucide et très posée qui change du discours ambiant mode frenchtech du tout à distance. Félicitations aux auteurs !!

    Répondre

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