Entreprendre« Malgré mon bac +5, je suis payée au Smic » : pour les jeunes diplômés, la crainte du déclassement (Le Monde)

18 janvier 20210
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De nouvelles aides viennent d'être mises en place à destination des jeunes qui vont faire leur entrée sur le marché du travail. Elles tombent à point nommé.

“Lorsque ces jeunes trouvent un emploi, ils doivent souvent faire des concessions en termes de salaire, de secteur ou de type de contrat. De nouvelles aides financières entrent en vigueur ce lundi 18 janvier pour les aider à traverser cette période difficile.

Une mosaïque de visages apparaît sur l’écran de l’ordinateur. Ce lundi d’hiver, ils sont 11 participants à rejoindre l’atelier virtuel de l’Association pour l’emploi des cadres (APEC) animé par la consultante Florence Sequalino. Tous ont obtenu leur diplôme en 2020 et cherchent maintenant un premier emploi… en pleine tempête économique due à la crise sanitaire. « Il y a très peu d’offres, et quand il y en a, souvent les recruteurs demandent au moins cinq ans d’expérience, s’agace Julie, une participante. En revanche, il y a de plus en plus d’offres de stages. »

En deux heures, l’atelier vise à rassurer les participants en les aidant à identifier des axes afin de valoriser leur candidature : grille de questions pour préparer un entretien, révision des actions déjà menées, présentation des outils de l’APEC, des attentes des recruteurs, réflexion sur la prétention salariale, les modules s’enchaînent. Tout comme les bons conseils : travailler les mots-clés de son CV pour ressortir dans les logiciels, identifier ses compétences professionnelles, mais aussi personnelles, en lien avec le poste visé, se positionner sur les réseaux sociaux, rejoindre des groupes de discussion professionnels, partager des contenus pertinents, obtenir des lettres de recommandation… Mais aussi réfléchir aux alternatives à son projet initial. Chaque participant sera ensuite suivi individuellement sur son « plan d’action ». Lancés en septembre par l’APEC, les ateliers « Objectif premier emploi » doivent accompagner 50 000 jeunes bac + 3 ou plus dans leur insertion professionnelle d’ici à l’été 2021. Soit deux fois plus qu’habituellement.

De nouvelles aides

Ces diplômés en quête d’un poste peuvent aussi compter sur de nouvelles aides de l’Etat – et dont les décrets entrent en vigueur le 18 janvier 2021. Deux dispositifs existent. Une aide est réservée aux jeunes de moins de 26 ans inscrits à Pôle Emploi ou à l’APEC (cette aide peut aller jusqu’à 497 euros par mois, avec un plafond à 1491 euros sur une période de six mois). Une autre est destinée aux anciens boursiers de l’enseignement supérieur, égale à 70 % du montant de la bourse anciennement perçue. Une prime mensuelle de 100 euros est ajoutée pour ceux qui ne résident pas chez leurs parents.

Une béquille utile, car même si leur niveau de diplôme les protège plus que les autres, les bac + 5 sont également frappés par la crise. Ainsi, le nombre de diplômés bac+3 ou plus inscrits à Pôle Emploi a augmenté de 25 % en novembre 2020, par rapport au même mois en 2019. De son côté, l’Apec constate une chute importante du nombre d’offres destinées aux jeunes diplômés. « Même durant la crise économique de 2008-2009, nous n’avions pas eu un impact aussi important, appuie François Cousin, responsable opérationnel du centre APEC République, à Paris. En ce moment, si elles doivent absolument recruter, les entreprises privilégient des jeunes cadres avec trois à cinq ans d’expérience, car ils vont s’intégrer plus vite tout en coûtant moins cher que ceux qui ont plus de dix ans d’expérience. »

Manon, 25 ans, après 50 candidatures restées sans réponse : « Je ne sais plus comment faire pour débloquer ma situation »

Maeva, 22 ans, titulaire depuis juin d’un master édition et communication de l’université de Cergy-Pontoise, confirme : « Il n’y a que deux trois annonces par semaine sur mon secteur, et elles demandent plusieurs années d’expérience. » La jeune femme, qui n’a finalement pas eu le CDD espéré dans l’entreprise où elle était alternante, guette les offres tous les jours. « Je me demande si certaines publications ne sont pas là juste pour faire croire que l’entreprise va bien et continuer à faire voir son nom, mais sans réelle embauche derrière », s’interroge Ali, 27 ans, diplômé en novembre en développement et management des projets informatiques de l’école Elitech. Il a envoyé 80 candidatures et n’a reçu aucune réponse. De son côté, Manon, 25 ans, tout juste diplômée en marketing digital de Neoma Business School, affirme avoir répondu à une cinquantaine d’offres, sans succès. « J’arrive à un point de non-retour, je ne sais plus comment faire pour débloquer ma situation. Avec tout le reste, cela me pèse énormément. »

Face à cette crise, certains établissements ont créé des dispositifs pour la « Promo Covid ». L’université Paris-Dauphine-PSL a lancé un « diplôme universitaire d’aide à l’insertion professionnelle » d’un an, pour que les masters 2 puissent se réinscrire une année et obtenir une convention de stage. Il a vocation à disparaître une fois la crise économique passée. D’autres ont renforcé des dispositifs existants. A l’ICD Business School, les jeunes diplômés de 2020 ont accès à des groupes d’échange avec des alumnis et à des webinaires, notamment sur le moyen de booster sa recherche en ligne, réussir un entretien en visio, ou relancer un recruteur en période de Covid.

Bac + 5 et payé au smic

Entre les jeunes qui bénéficient d’un soutien financier familial et les autres, les inégalités se creusent. « Mes parents pouvaient m’aider jusqu’ici, mais là, je commence à chercher dans un autre secteur, même s’il me plaît beaucoup moins. C’est encore difficile pour moi à accepter, car j’ai fait six ans d’études, dont deux ans et demi de stages », confie Inès, 24 ans, diplômée de l’école de Management de Grenoble, qui voulait travailler dans le secteur de l’économie sociale et solidaire.

Diplômée d’un master en tourisme et projets culturels, Aline (son prénom a été modifié), qui préfère rester discrète, a sauté le pas : « Je suis boursière, mon dernier revenu datait de juin, il fallait donc que je trouve un job, n’importe lequel. » Ce sera un CDI d’assistante de direction : « Malgré mon bac +5, je suis payée au Smic. J’ai dû faire un deuil, je me retrouve à faire quelque chose qui ne me plaît pas, mais je n’ai pas le choix. Je serre les dents, et d’ici à six mois je me remettrai en recherche active pour trouver un poste dans mon secteur. Pour l’instant ça va car je vis chez ma mère, mais ça m’empêche de me projeter », souligne la jeune francilienne.

Clément, diplômé d’un institut d’administration des entreprises (IAE), a trouvé un poste de chef de secteur en région bordelaise rapidement. « Mais niveau salaire, avec mon bac +5, je ne m’attendais pas ça. Je gagne entre 1 450 et 1 800 euros nets, avec les primes. Cela m’est suffisant pour vivre, mais à l’école, on nous avait dit qu’on pourrait avoir sans problème 2 200-2 500 euros nets mensuels », confie-t-il. « Globalement, il est encore un peu tôt pour avoir le recul nécessaire pour voir si la crise a impacté les salaires des premiers emplois, nuance François Cousin, de l’APEC, mais effectivement, la disparité entre le salaire médian des cadres et le salaire médian des jeunes diplômés (38 000 euros bruts/an) pourrait se creuser. »

Et l’impact pourrait être durable. « Le premier emploi conditionne fortement le reste de la carrière. Si on se retrouve hors des clous, c’est difficile d’y retourner après », souligne Paul Mayaux, président de la Fédération des associations générales étudiantes (FAGE). « Ils vont commencer leur vie active en étant plus longtemps au chômage, avec le risque d’avoir des niveaux de salaire plus bas. A long terme, ils vont mettre plus de temps à trouver un emploi stable et leur évolution de carrière et de rémunération risque d’être ralentie », détaille Vanessa Di Paola, chercheuse à l’université d’Aix-Marseille, qui souligne que les femmes sont plus touchées par ces situations que les hommes, alors qu’elles sont plus diplômées.

« Dans le labo où j’ai décroché un CDD, je suis entouré de jeunes diplômés ayant, comme moi, un niveau d’ingénieur, mais employés en tant que techniciens »

Le déclassement – quand on occupe un emploi à des niveaux de qualification et de salaire inférieurs à son diplôme – pourrait aussi affecter les moins diplômés, par effet domino. « Dans le labo où j’ai décroché un CDD, je suis entouré de jeunes diplômés ayant, comme moi, un niveau d’ingénieur, mais employés en tant que techniciens », explique David (son prénom a été modifié), diplômé de l’université d’Aix-Marseille. Il s’inquiète : « Quand je vais candidater, ce n’est pas une expérience qui va me valoriser. Il va falloir que les entreprises jouent le jeu et comprennent la situation dans laquelle nous avons été. » Pour Xavière, diplômée en cybersécurité et monétique de l’Ecole nationale supérieure d’ingénieurs de Caen, « le vrai challenge est de réussir à trouver un poste stable avant l’arrivée de la promotion 2021, pour ne pas se retrouver en concurrence avec eux qui, en plus, pourront sûrement faire un stage de fin d’études, contrairement à nombre d’entre nous ». La jeune femme est parvenue à décrocher récemment un CDI.

L’impact de la crise est en effet variable selon les secteurs. Certains, comme l’industrie (automobile, mécanique, équipement électronique, aéronautique, spatial), le tourisme, la culture et l’hôtellerie-restauration sont fortement secoués. Les recrutements y sont très ralentis, voire stoppés depuis mars. Une baisse des offres dans les services (communication médias, ingénierie, ingénieur R&D, communication, ressources humaines) est aussi à noter, selon l’APEC. D’autres s’en sortent bien, comme l’informatique et le commercial, la grande distribution, ou encore tout ce qui touche à la digitalisation des services. C’est d’ailleurs ce qui a poussé William Schlouch, 24 ans, juste sorti de l’ICD Business School de Toulouse, à lancer son projet de marketplace en ligne de fournitures de matériel médical : « Le peu d’offres d’emploi que je voyais ne me convenait pas et cette pandémie joue en faveur du digital. »

« Les embauches repartiront vite quand ça ira mieux, donc profitez de ce temps pour vous préparer, travailler à valoriser votre savoir-être, ou entreprendre », conseille Gaëtan de Sainte Marie, président fondateur de Qantis, une centrale d’achat collaborative pour les PME. « Il existe de nombreuses formations accessibles gratuitement en ligne, apprenez par exemple à vous mettre en avant virtuellement », ajoute Jérémy Lamri, directeur de la recherche et de l’innovation de JobTeaser, plate-forme de recrutement de jeunes talents. Souvent en distanciel, les modalités de recrutement ont évolué, et il n’est pas inutile de s’y entraîner. D’autant plus que certaines pratiques pourraient perdurer. Cela tombe bien : l’APEC propose aussi des simulations de visio-entretien.”

Source : lemonde.fr, “« Malgré mon bac +5, je suis payée au Smic » : pour les jeunes diplômés, la crainte du déclassement”, publié le 18/1/21 par Léonor Lumineau. https ://www.lemonde.fr/campus/article/2021/01/18/malgre-mon-bac-5-je-suis-payee-au-smic-pour-les-jeunes-diplomes-la-crainte-du-declassement_6066620_4401467.html

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