L'école en débatL’Université à l’épreuve de la culture entrepreneuriale

14 juillet 20200
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Dans "Business Model. L’Université, laboratoire de l’idéologie entrepreneuriale", Olivia Chambard décrit l'épanouissement de la culture entrepreneuriale à l'Université. On ne peut que se réjouir de ce que l'enseignement supérieur public songe enfin à préparer plus systématiquement les étudiants au marché du travail et à l'esprit d'entreprise. Il en faudra plus, semble-t-il pour mieux lutter contre les inégalités à la sortie.

“L’Université, si jalouse de sa liberté de pensée, se voit, loi après loi, en dépit des résistances nombreuses, de plus en plus contrainte de promouvoir, sur le fond comme dans la forme, la culture entrepreneuriale.

Frédérique Vidal reconduite au ministère de l’Enseignement supérieur et de la Recherche, le projet de Loi pluriannuelle pour la recherche (LPPR) entre dans sa dernière ligne droite.
Ce texte fait écho à deux autres lois qui, la première plutôt passée inaperçue, la seconde très contestée, visaient déjà à convertir – de gré ou de force – l’Université à la culture entrepreneuriale.
« La loi de juillet 1999 sur l’innovation, rappelle la sociologue Olivia Chambard, traduit la volonté de son auteur, Claude Allègre, de copier le modèle américain en encourageant les chercheurs à déposer des brevets et à créer des entreprises. La loi LRU (loi relative aux libertés et responsabilités des universités) d’août 2007, défendue par Valérie Pécresse et censée donner plus d’autonomie aux universités, promeut surtout un financement de la recherche par projet, obligeant les chercheurs à penser en chef d’entreprise. Et il ne faudrait pas oublier une circulaire ministérielle de 2013 instituant un statut d’étudiant entrepreneur mis en place l’année suivante ».

« Bonnes pratiques »

« Dans les années 2000, insiste la sociologue, conformément aux recommandations de la Commission européenne et de l’OCDE (Organisation de coopération et de développement économiques), les études se professionnalisent à travers le rapprochement du système éducatif et du monde de l’entreprise. Le premier se veut à l’écoute des besoins du second. »

Les nombreux chercheurs et universitaires hostiles à la Loi de programmation pluriannuelle de la recherche toujours très mobilisés

Mais il ne s’agit plus, seulement, de fournir des cerveaux et des bras, mais aussi l’« audace » qui serait la marque de fabrique d’une modernité assumée : « Le développement de l’enseignement de l’entrepreneuriat transforme le monde universitaire, tant du point de vue des contenus d’enseignement que du point de vue institutionnel, sous couvert du “transfert des bonnes pratiques” du monde économique et du pôle économique du monde académique que représentent les écoles de commerce. À son tour, donc, l’Université qui, hier, depuis 1968 tout au moins, faisait figure de lieu de la critique sociale, est gagnée de l’intérieur par l’idéologie néolibérale sous les atours séduisants de l’esprit d’entreprendre. Jugés trop théoriques, pas assez appliqués, les savoirs universels sont remplacés par des savoirs pratiques, des compétences techniques. L’attention désormais portée à la personnalité et aux talents va de pair avec une vision psychologisante de la société qui réduit le collectif à une question managériale. »

Marché des dupes

Après l’État et les fonctionnaires, c’est au tour de la grande entreprise et du salariat d’être « ringardisés » : « L’éducation à l’entrepreneuriat ouvrirait des alternatives professionnelles et existentielles au salariat et à la grande organisation qui entretiendraient la dépendance, dilueraient les responsabilités, brideraient les initiatives sous le poids d’une hiérarchie pesante. À l’échelle “humaine” de la petite entreprise, la start-up idéalement, les salariés seraient plus libres et plus impliqués. Ils ont, dans les faits, moins de droits au regard de la taille de l’entreprise. »

Et si, derrière le monopole revendiqué par « l’esprit d’entreprendre » sur la créativité et la prise d’initiative, se cachait un marché de dupes ? La sociologue en démonte le ressort : « La rhétorique entrepreneuriale nourrit l’illusion d’une égalité des chances. Car, si ce projet éducatif prépare bien les jeunes des milieux plus favorisés à accéder à des positions nouvelles et valorisantes, dans l’univers des start-up notamment, il destine les jeunes des milieux populaires aux positions les plus précaires, au micro-entrepreneuriat dont on peut, quelque part, voir les prémices dans la montée des CDD et de l’intérim dans les années 1970. Consacrées par un décret de 2008, beaucoup des micro-entreprises qui se sont créées depuis, attestent, quand elles n’ont pas disparu, des difficultés à survivre aux marges du salariat. »

Jérôme Pilleyre”


Source : lamontagne.fr, “L’Université à l’épreuve de la culture entrepreneuriale”, publié le 13/7/20 par Jérôme Pilleyre. https ://www.lamontagne.fr/paris-75000/actualites/l-universite-a-l-epreuve-de-la-culture-entrepreneuriale_13810681/

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