Pédagogies alternatives«Les grandes pédagogies se sont fabriquées dans les marges»

16 mai 20200
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L'expérience du confinement a stimulé la créativité pédagogique. L'a-t-elle vraiment fait au profit d'une réduction des inégalités ? Faut-il systématiquement évaluer l'innovation pédagogique en fonction de sa capacité à changer les règles du jeu social ? Ne faut-il pas (d'abord) examiner d'autres paramètres, pour mesurer les conséquences (réelles) de l'innovation sur les inégalités ensuite ?

“Ce spécialiste en sciences de l’éducation constate un engouement créatif des enseignants. Mais qui n’aura pas empêché les inégalités de se creuser.

Sylvain Connac est enseignant-chercheur en sciences de l’éducation à l’université Paul-Valéry de Montpellier. Il voit dans cette crise une période propice à l’innovation pédagogique.

Que retenez-vous de ces mois de confinement ? Quelles conséquences cela a pu avoir sur les enfants ?

Le confinement a montré de façon très nette l’importance des relations, pour apprendre comme pour transmettre. Quand on est empêché d’être ensemble, comme ce fut le cas pendant toutes ces semaines, c’est bien plus compliqué d’accéder aux apprentissages. Le numérique ne résout pas tout. Certes, cela aurait été pire sans, mais on touche aussi ses limites. Pour l’enseignant, rien ne remplace le contact, pour capter un regard, une attitude qui permet de savoir si l’enfant a compris une notion ou non. Pour les élèves aussi, il est beaucoup plus facile d’apprendre quand on est en classe, au sein d’un groupe, que seul devant une vidéo. Les étudiants s’en rendent compte, ils savent qu’aller dans un amphi bondé est plus simple que d’être seul à distance. Le sentiment d’appartenance à un groupe sécurise, et en cela favorise les apprentissages. Avec le retour à l’école aujourd’hui, il faut plus que jamais mettre en avant ces relations entre élèves et avec l’enseignant. C’est ainsi qu’on luttera contre les inégalités entre enfants, qui se sont évidemment creusées.

Les règles sanitaires imposées ne sont-elles pas un frein ?

Il ne faut pas confondre la distanciation physique, obligatoire à cause de ce virus, et la distanciation sociale. On peut se tenir loin les uns des autres tout en s’entraidant. Dans le contexte actuel, c’est, à mon sens, une obligation morale que d’encourager les liens et l’entraide entre les élèves. Créons une école de la solidarité.

Mais comment, en se tenant loin les uns des autres ?

Les professeurs sont inventifs. Ils l’ont montré pendant le confinement, ils vont s’adapter aujourd’hui à nouveau. Cela a déjà commencé. Ça cogite dans tous les sens, les idées fusent et circulent. La pédagogie, c’est du bricolage. Au sens premier du terme. Je pense à cette enseignante qui a installé au milieu de sa classe une table, avec des murs de séparation en papier transparent. Celui que l’on utilise pour couvrir les livres. Elle l’appelle «la table d’aide», les enfants peuvent s’y rendre quand ils bloquent sur quelque chose et des camarades viennent les aider. Il existe aussi plein de jeux à faire ensemble mais en se tenant à distance. Le Kaleidos, par exemple. On projette une image avec plein de détails au tableau. Les enfants doivent trouver le plus de mots qui commencent par la lettre P, par exemple, puis on partage la collecte. Pour les ados, pourquoi ne pas utiliser le téléphone portable en classe pour qu’ils s’entraident tout en restant éloignés ? Même avec les règles sanitaires, la coopération est possible. Dans l’histoire de l’éducation, les grandes pédagogies se sont fabriquées dans les marges, comme aime le dire Philippe Meirieu. La pédagogie Freinet s’est construite pour aider les enfants pauvres. Celle de Montessori visait les enfants abandonnés… La contrainte oblige à être créatif. Cette période est propice à l’inventivité.

N’est-ce pas très optimiste ?

La plupart des enseignants adhèrent à cette philosophie, ce principe de l’éducabilité, cette idée que c’est toujours possible. Même s’il est vrai que certains sont un peu découragés par les discours politiques. Il faut que les professeurs se sentent capables, ils peuvent y arriver. Ils vont tâtonner pendant les prochaines semaines. Chacun fait ce qu’il peut. Avec la rentrée de septembre en ligne de mire. C’est là que va se jouer un nœud important de l’avenir de l’école.”

Marie Piquemal


Source : liberation.fr, “Les grandes pédagogies se sont fabriquées dans les marges”, publié le 15/5/20 par Marie Piquemal. https ://www.liberation.fr/france/2020/05/15/les-grandes-pedagogies-se-sont-fabriquees-dans-les-marges_1788553

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