L'école en débatLes enjeux de la reprise généralisée des cours dans les écoles et collèges

22 juin 20200
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Pourquoi faire revenir les élèves à l'école ce lundi 22 juin, à quelques semaines seulement des vacances ?

“Seulement huit jours sont passés entre l’allocation présidentielle annonçant la reprise, le 14 juin, et la date de la reprise effective, lundi.

Peut-on, en l’espace d’une semaine, passer d’un petit quart des écoliers scolarisés à la quasi-totalité ? C’est en tout cas la mission qu’a assignée le chef de l’Etat au monde enseignant en annonçant, pour ce lundi 22 juin, la réouverture des écoles et des collèges « pour tous » et dans des « conditions normales ».

Une course contre la montre : huit jours sont passés entre l’allocution présidentielle, le 14 juin, et la date de la reprise effective. Cinq jours seulement, entre la diffusion du protocole assouplissant les règles sanitaires imposées dans les établissements depuis leur réouverture, à la mi-mai, et le retour annoncé de la totalité des enfants. A ce jour, près de 1,8 million d’écoliers – sur un total de 6,7 millions – ont pu retourner à l’école mais rarement à temps complet. Au collège, ils sont 600 000 sur 3,3 millions.

  • De nouvelles règles à appliquer

Pour faire à tous une place dans leur classe, les professeurs n’ont souvent eu qu’une après-midi, celle de vendredi, pour « se remettre dans une configuration normale », comme le résume Delphine, directrice d’une petite école du centre de la France. Ou presque.

Car si, en cette troisième étape du déconfinement, les règles de distanciation physique en maternelle sont levées, elles sont encore « recommandées » en élémentaire et au collège. Certaines équipes veulent s’en tenir « strictement » à la règle du « 1 mètre latéral » (contre 4 mètres carrés précédemment) désormais préconisée dans les « espaces clos ». D’autres n’excluent pas de s’en affranchir « On a ressorti les tables et les chaises rangées pour partie au grenier, pour partie dans une salle des fêtes, raconte ainsi Delphine. Assis sur leurs chaises, les élèves seront plus ou moins correctement espacés. Debout, c’est autre chose… Mais il faut bien se lancer ! »

Sabine, qui dirige une école en Seine-Saint-Denis, a elle aussi « remis en ordre » sa salle vendredi. Elle a pris « quelques libertés » avec le nouveau règlement  : « On a réorganisé les tables en rang d’oignon plutôt qu’en îlots, explique-t-elle. Mais soyons honnêtes : le 1 mètre latéral, ça ne sera pas forcément 1 mètre… On n’a pas le choix s’il faut accueillir beaucoup plus d’enfants. »

  • Une rescolarisation obligatoire

Car officiellement, les cours redeviennent obligatoires. « J’appelle vraiment tous les parents à avoir confiance dans l’institution de l’éducation nationale », a souligné la porte-parole du gouvernement Sibeth Ndiaye, dimanche 21 juin sur France 3. « Notre but, c’est qu’il y ait le plus d’élèves possible qui reviennent », a défendu le ministre de l’éducation dans les médias. Dans l’entourage de Jean-Michel Blanquer, l’optimisme prévaut : les « conditions sont réunies pour rescolariser 97 % des élèves », y affirme-t-on.

« Y arrivera-t-on ? », se questionne-t-on dans les rangs syndicaux. Au primaire, les enseignants dressent un même constat : à quinze jours des congés d’été, le 4 juillet, ils se heurtent à un « noyau dur » de parents d’élèves pour qui le « sens » de cette reprise ne va pas de soi.

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« Après avoir tenu le standard téléphonique pour les parents éconduits qui réclamaient leur place, on voit se manifester les familles réticentes qui céderaient volontiers la leur », résume le directeur d’une école dans les quartiers populaires de Marseille. « Ça me fait penser à ce qu’on a vécu au plus fort de la crise sanitaire avec les masques, observe un autre, près de Lyon : les Français en réclamaient, et quand ils en ont eu, ils ne les ont pas toujours portés. Et bien c’est la même chose avec l’école : maintenant que l’accueil est possible, ce sont les craintes qu’on entend. »

Craintes toujours présente du virus, pointe Rodrigo Arenas, porte-parole de FCPEexacerbées par l’« incompréhension des familles face aux volte-faces du gouvernement et des avis scientifiques », dit-il. Selon un sondage pour Franceinfo et Le Figaro publié le 18 juin, 55 % des parents ne renverraient pas leur enfant à l’école ou ne sont pas sûrs de le faire. Une estimation supérieure à ce que perçoivent, à leur échelle, les directeurs d’école, mais qui sur le fond ne les surprend pas. « On a laissé les familles s’organiser comme elles le pouvaient, témoigne une directrice à Paris ; certaines ont trouvé une solution de garde alternative ou ont déjà envoyé leurs enfants “au vert”On ne va quand même pas leur jeter la pierre ! »

  • Retisser un lien, retrouver un rythme

Pour lundi, cette enseignante veut pourtant croire en une « vraie reprise » : elle ne prévoit pas plus d’une douzaine d’enfants absents, sur les 120 qu’elle accueille habituellement. Dans l’école de Delphine, cinq familles qui n’ont pas donné de nouvelles – sur une cinquantaine – pourraient manquer à l’appel. Directrice en Seine-Saint-Denis, Sabine recense, elle, une dizaine de « parents hésitants » pour 183 enfants.

Toutes trois rivalisent d’arguments pour défendre cette réouverture « au plus grand nombre ». Même pour quinze jours ; même si le « risque zéro » n’existe pas du point de vue sanitaire. Parce qu’« il est urgent de retrouver un rythme », souffle l’une. Parce qu’« après l’interruption brutale mi-mars, on doit prendre le temps de retisser un lien avec l’école », souligne la seconde. Parce qu’« il est important d’évaluer comment les enfants ont vécu la crise ; un préalable, pour se projeter en septembre », explique la troisième.

Cela implique le retour en classe de davantage de professeurs, alors qu’un tiers continue de travailler à distance, de source ministérielle. Et que 1 sur 10 environ est considéré « à risque », de source syndicale. « Elèves, parents, enseignants : tout le monde a besoin d’un semblant de retour à la normalité », défend Laurent Klein, directeur à Paris, qui espère que la « joie de se retrouver, même pour quelques jours, prendra le pas sur la fatigue et les peurs partagées ».

« Même en maternelle, mes élèves ont compris que ce lundi symbolisait une étape importante », raconte Katia Philippe, enseignante dans l’arrière-pays niçois. Avec les huit enfants qu’elle accueille en classe depuis la mi-mai, elle a entouré sur un calendrier le « moment où on pourra retrouver les copains et jouer côte à côte dans la cour, raconte-t-elle. Ils ont compté chaque jour. »

  • Dépasser un « plafond » au collège

La montée en puissance semble plus complexe dans les collèges où, à écouter les chefs d’établissement, on aurait déjà atteint un « plafond ». « On peut s’attendre à accueillir plus d’élèves en valeur absolue, c’est-à-dire qu’on aura sur un jour, en une fois, tous les élèves qu’on avait jusqu’à présent par roulements et par niveaux, explique Philippe Vincent, du syndicat de proviseurs SNPDEN-UNSA. Mais le total ne fera sans doute jamais plus que la moitié des collégiens. »

A la tête du plus gros collège de l’académie de Toulouse, José Jorge confirme : il a déjà réussi à faire revenir 540 de ses 1 200 élèves, et il ne pense pas faire « beaucoup mieux ». Ce serait « trop difficile à vivre », dit-il : on recommande encore aux collégiens de porter un masque si la distance de « 1 mètre latéral » ne peut être respectée. « Avec les températures qui grimpent, ça promet… » Sans compter qu’en cette période de l’année, habituellement, les manuels sont rendus, les conseils de classe achevés.

« On peut imaginer que des élèves qui venaient en cours à effectif réduit ne reviendront pas à effectif complet, avance Philippe Donatien, proviseur à Montauban et porte-parole du syndicat ID-FO. La motivation s’envole, surtout depuis l’annulation des épreuves du brevet. »

D’autres chefs d’établissement confient, sous couvert d’anonymat, qu’ils ne « forceront pas le mouvement ». Ou qu’ils ne modifieront plus les emplois du temps. « On en est à notre troisième réorganisation, explique l’un d’eux, à Paris. On avait l’impression d’avoir retrouvé un rythme, et voilà qu’il nous faudrait tout remettre à plat… » Ce principal évoque des « consignes absurdes » qui circulent. « On nous dit que si les collégiens sont trop nombreux, on n’a qu’à enlever les tables… Jusqu’où est-on prêt à aller pour un bon bilan chiffré ? »

  • Se remettre au travail

« Il faut bien avancer, reprend Philippe Vincent. En rappelant dans leur classe tous les élèves, on leur signifie qu’il est temps de se remettre au travailCela a son importance : si tous sont invités à revenir le 22 juin, c’est qu’ils pourront tous reprendre en septembre. »

Reste une question : à quoi va-t-on occuper les quinze jours à venir, alors que les élèves ont diversement vécu le confinement et en sortent avec des niveaux disparates ? Les enseignants le disent : ils ne feront pas de « miracles pédagogiques », mais ils pourront identifier « là où en sont [leurs] élèves », distinguer ceux qui ont le plus « perdu » et ceux qui ont « tiré leur épingle du jeu ». Evaluer, réviser, échanger… avant de se replonger « dans le dur » des programmes scolaires. Ceux-ci ne devraient pas être aménagés pour septembre : il n’est « ni possible ni souhaitable » de les revoir, a affirmé Souâd Ayada, présidente du Conseil supérieur des programmes, dans une interview à l’agence spécialisée AEF.

« Deux semaines ça compte, (…) sur le plan pédagogique et psychologique », a souligné la semaine passée le ministre de l’éducation, ajoutant que « l’école ne doit jamais être une garderie ». Après trois mois à faire l’école chez eux, en tentant de concilier télétravail et devoirs, souvent jusqu’à l’épuisement, bon nombre de parents confient ne pas attendre « grand-chose » de cette fin d’année sur le plan strictement scolaire. Mais « beaucoup » sur le plan social et moral.

« Les enfants sont contents, les parents peuvent reprendre le boulot à plein temps, on en est là », souffle Charlotte, maman parisienne de trois enfants. « Je n’ai aucune attente pédagogique, reconnaît Géraldine, elle aussi Parisienne. Mais c’est bien de pouvoir clôturer l’année et dire au revoir aux copains et aux profs tout en permettant un petit bilan de cette période si compliquée. Il faut au moins ça pour pouvoir rebondir. »”


Source : lemonde.fr, “Les enjeux de la reprise généralisée des cours dans les écoles et collèges”, publié le 22/6/20 par Mattea Battaglia. https ://www.lemonde.fr/education/article/2020/06/22/ecoliers-et-collegiens-un-retour-en-cours-oui-mais-pour-qui-et-pourquoi_6043678_1473685.html

 

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