Apprivoiser les écrans ?L’enseignement post-Covid, entre continuité pédagogique et révolution numérique

10 novembre 20200
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Cet article évoque à juste titre "l'acculturation numérique à marche forcée" dont la communauté éducative et, plus largement, une grande partie de la société a fait face. Il dresse quelques perspectives, pour faire du numérique un outil positif au service de l'éducation et de l'inclusion.

“Pas de surprise : comme ailleurs, le Covid-19 a catalysé des tendances déjà à l’œuvre dans le secteur de l’éducation. Et en premier lieu, l’usage massif des technologies. Après l’acculturation numérique à marche forcée, quelles perspectives désormais ?

Huit mois après le premier confinement, nous savons désormais qu’il faudra vivre avec le virus et revisiter sous cette contrainte nos modèles de société, dont l’enseignement est un pilier fondamental. Comment renforcer nos stratégies éducatives dans ce monde en profonde mutation ? Comment repenser la formation des générations futures ? Le numérique est-il la solution à tout ? Quel nouveau rôle pour la figure tutélaire du professeur ?

La continuité pédagogique, à tout prix

Lorsqu’à la mi-mars, la fermeture des établissements scolaires français a été annoncée en réponse à la pandémie de Covid-19, 14 millions d’élèves, 800 000 professeurs et plus d’un million de personnel d’éducation, d’administration et de direction se sont alors retrouvés dans l’impossibilité de rejoindre leurs salles de cours. À l’échelle du globe, ce sont 1,5 milliard d’élèves et 63 millions d’enseignants dans 191 pays qui ont été touchés par les fermetures d’établissements, selon les chiffres de l’Unesco.

Dès lors, le numérique s’est imposé comme la seule planche de salut possible, afin d’assurer ce qu’on a très vite désigné sous l’expression « continuité pédagogique ». L’objectif ? Éviter le décrochage scolaire pour toute une génération, dont on sait par ailleurs qu’elle sera profondément marquée par l’épisode.

Nation apprenante

Au cœur de la crise, les enseignants et les professionnels du secteur – qu’on dit pourtant souvent rétifs au numérique – ont mis sur pied des protocoles inédits pour continuer à former et accompagner leurs élèves, usant de tous les formats rendus possibles par les technologies : cours en ligne, visioconférences, messageries instantanées, etc. sur les plateformes dédiées, comme ÉcoleDirecte, mais détournant aussi avec créativité d’autres supports ou réseaux, tels que Discord, Zoom, Skype ou WhatsApp, entre autres – ce qui interroge par ailleurs sur cette nouvelle prise de position des GAFAM, dont les modèles économiques et l’usage des données ne sont a priori pas exactement compatibles avec l’idéal que nous nous faisons de l’école.

Le retour de la télévision scolaire

Grâce à l’opération Nation Apprenante, montée en urgence avec le ministère de l’Éducation nationale et le concours des médias publics, tels que France Télévisions, Arte et Radio France, un corpus complet de contenus audiovisuels a été mis à disposition des élèves. En lien avec les programmes scolaires, accessibles en podcasts, streaming ou replay, ces contenus étaient accessibles sur Lumni, la plateforme éducative de l’audiovisuel public, mais aussi sur les sites des chaînes partenaires, sous le label « Nation apprenante » créé à l’occasion. Les plus anciens n’auront pas manqué, avec plus ou moins d’ironie, de rappeler leurs propres souvenirs de « télévision scolaire » – apparue dans les années 50 pour répondre à la massification de l’école d’après-guerre, comme Le Monde en fait la genèse.

Quant au dispositif « Ma Classe à la maison », mis en place par le CNED en janvier 2020 pour anticiper des situations ponctuelles de crise et rattrapé par l’actualité à peine quelques semaines après, il a permis d’offrir aux professeurs et élèves de la grande section à la terminale des exercices en autonomie et des classes virtuelles – même si selon L’Obs, le bilan post-crise montre l’usage relatif de l’outil, 12 millions de sessions, utilisées finalement pour reproduire dans l’urgence la classe traditionnelle avec des sessions linéaires de 50 minutes.

États Généraux

Des initiatives nées au cœur de la crise, mais qui cristallisent finalement des enjeux structurels dont il faut dès à présent tirer les enseignements pour renforcer le futur de l’enseignement. Car le consensus à ce sujet est général : l’école doit désormais s’emparer du numérique, pour éviter finalement que ce dernier ne s’empare d’elle, et donc réfléchir activement à sa place dans le projet pédagogique – en l’y intégrant étroitement, ou au contraire en s’opposant ouvertement à ce nouveau paradigme, comme les auteurs de l’ouvrage collectif « Critique de l’école numérique ».

Ainsi, les États Généraux du numérique pour L’Éducation, qui ont eu lieu à Poitiers les 4 et 5 novembre dernier, visaient à co-construire une stratégie pour l’avenir numérique de l’École, avec tous les acteurs de la communauté éducative – réunis en visioconférence pour l’occasion.

Continuités pédagogique et éducative, nouvelles modalités de travail hybrides ou distanciels, désynchronisation et porosité des temps et lieux d’apprentissage font partie des défis majeurs de l’École aujourd’hui.

Dans le contexte de la crise sanitaire, un volet participatif valorisait notamment les retours d’expérience, les pratiques inspirantes, les innovations issues de la période afin d’en juger le potentiel de généralisation dans une vision systémique de la question. Des thèmes comme les continuités pédagogique, éducative et administrative, les nouvelles modalités de travail, hybrides (mélange de distanciel et de présentiel) ou full-remote, la désynchronisation des temps d’apprentissage et la porosité des lieux d’apprentissage, qu’on aurait pu croire circonscrits au seul contexte pandémique, sont désignés par le ministère comme faisant « pleinement partie des défis majeurs rencontrés par l’École aujourd’hui ».

Révélateurs de disparités

Malgré l’agilité remarquable des acteurs de la communauté éducative à se saisir des outils digitaux dans un contexte de crise aigüe, tout n’a pas été parfait. La longue séquence du printemps dernier a aussi été révélatrice des nombreuses disparités sociales, technologiques et territoriales qui frappent l’école en France – dont l’un des fondements est pourtant l’accès équitable.

Inégalités des équipements individuels, d’une part : selon Médiamétrie, en 2020, 14,6 % des Français n’avaient pas de connexion Internet, et 33 % des familles ne possédaient pas de smartphones. Logiquement, ces inégalités matérielles sont aussi le reflet des écarts sociaux. Comme le rappelle Jean-François Cerisier, professeur de sciences de l’information à l’Université de Poitiers, dans une interview au Livre des Tendances 2021 de L’ADN, « le numérique a été efficace surtout pour les enfants qui étaient bien préparés à cela, et pour qui le numérique ne représentait pas une difficulté supplémentaire. »

Photos de copies manuscrites

Si l’on met de côté la question, encore très discutée par les scientifiques, du rôle des enfants dans la propagation du virus (alors, « super-contaminateurs » ou pas ?), c’est aussi l’une des raisons qui ont poussé à garder les écoles ouvertes pendant le deuxième confinement : car c’est un fait, l’école à la maison réussit mieux aux enfants issus de milieux aisés. Selon une étude britannique, relayée par France TV Info, ces derniers ont consacré 30 % de temps supplémentaire à leur apprentissagependant le premier confinement, par rapport aux enfants les plus modestes, soit sept jours complets sur un mois.

Contrairement aux idées reçues, le déficit de compétences numériques ne concerne pas seulement les seuls adultes, et posséder un smartphone ne signifie pas pour autant maîtriser les compétences bureautiques de base.

Avec l’obligation de faire école à la maison, la figure du parent est ainsi revenue en force dans le binôme professeur-élève, ouvrant de fait celui-ci à une nouvelle forme d’alliance dans le contrat pédagogique. Et contrairement aux idées reçues, le déficit de compétences numériques ne concerne pas seulement les seuls adultes, qu’ils soient enseignants et / ou parents : avoir un smartphone, objet fétiche de la jeune génération, ne signifie pas pour autant maîtriser les compétences bureautiques de base : un professeur, interrogé par le Journal du Dimanche, racontait avoir reçu des devoirs sous forme de photos de copies manuscrites ou d’écrans d’ordinateur.

Un ordinateur pour 12,5 élèves en primaire

Inégalités entre établissements, ensuite, variables selon les degrés scolaires : selon le Cnesco (Centre national d’étude des systèmes scolaires), si l’équipement dans les collèges et lycées est qualifié de convenable par l’étude avec respectivement un poste informatique pour 4,5 et 3,4 élèves, on dénombre seulement un ordinateur pour 12,5 élèves dans le primaire. C’est inférieur à la moyenne européenne, qui compte 8 élèves par poste. Pour ne rien arranger, cette inégalité se double aussi d’un facteur social : quand les 20 % des écoliers scolarisés dans les écoles les mieux équipées disposent d’un poste pour 3,7 élèves, les 20 % des élèves dans les écoles les moins bien équipées se disputent un ordinateur pour presque 33 élèves.

Enfin, la fracture numérique est aussi affaire d’un dimensionnement inégal des réseaux sur le territoire : dans son étude, le Cnesco estime ainsi que, tandis qu’un écolier sur quatre avait accès à la fibre dans son école en 2019, cette proportion varie de 14 % en milieu rural à plus de 40 % dans l’agglomération parisienne.

Afin de s’attaquer à ces inégalités, le ministère a lancé à la rentrée 2020 les « Territoires numériques éducatifs ». L’Aisne et le Val d’Oise sont les deux premiers départements pilotes de cette stratégie qui vise à tester le déploiement d’équipements numériques, de contenus pédagogiques et de dispositifs de formation des professeurs et des familles. Un projet qui bénéficiera du Programme d’investissements d’avenir à hauteur de 27,3 millions d’euros.

Aller plus loin que la simple classe à distance

Mais nombreux sont ceux qui pensent que les pratiques éducatives mises en place pendant le premier confinement ne constituent qu’une vue très rudimentaire de ce doit être la révolution numérique appliquée à l’école.

Parmi eux, les acteurs de l’Edtech. Même s’ils se félicitent des freins et barrières tombés sous l’effet détonateur de la crise – l’association Edtech France a d’ailleurs contribué à la solidarité nationalité, en mettant à disposition 200 outils numériques pendant la durée du confinement – ces professionnels du numérique éducatif militent pour une remise à jour complète du système. On estime à environ 500 le nombre d’entreprises de la filière en France.

La filière EdTech veut dépasser l’approche mimétique de la classe, consistant à poser un professeur devant une caméra, pour chercher à développer des outils numériques personnalisés et engageants.

Leur conviction est qu’il faut dépasser l’approche mimétique, et aller autrement plus loin que la simple classe à distance, posant un professeur devant une caméra et son élève devant un PDF. Pour Marie-Christine Levet, présidente et fondatrice du fonds d’investissement spécialisé Educapital, dans un entretien au Point, il faut développer ce qui fait l’intérêt du numérique à l’école : des « outils d’apprentissage plus personnalisées, plus engageants, plus ludiques et immersifs ».

Netflix pédagogique et centralisé ou partenariats public-privé ?

Réalité augmentée ou virtuelle, intelligence artificielle, adaptative learning… les possibilités offertes par le numérique doivent au contraire permettre de s’adapter à chacun et simplifier la vie des enseignants. Pour la dirigeante, la réponse ne consiste toutefois pas en une approche centralisée – comme celle défendue par Stanislas Dehaene, président du Conseil scientifique de l’Éducation nationale, prônant dans Le Monde un « Netflix centralisé et gratuit » des ressources pédagogiques – mais plutôt pour des partenariats public-privés, avec des startups innovantes et laissant aux professeurs le choix de leurs outils.

La percée de l’apprentissage à distance s’est jusqu’à maintenant faite du côté des particuliers et de la formation professionnelle, et le potentiel de croissance est donc bien réel. Selon HolonIQ, le marché global de l’Edtech pourrait représenter 342 milliards de dollars en 2025 (représentant 4,4 % des dépenses éducatives), contre 152 milliards en 2018 (2,6 % des dépenses éducatives).

Le meilleur des deux mondes

Alors quel visage prendra demain la transmission des savoirs ? Comme pour le télétravail, 2020 marquera un moment-charnière dans le déploiement de l’enseignement à distance. Sous réserve de l’évolution de la pandémie, et des possibles stratégies de « stop and go » tant qu’un vaccin ou un traitement ne seront pas trouvés, l’une des questions sera de savoir où placer le curseur entre présentiel et distanciel.

Car à bien des égards, l’enseignement co-modal bien conçu pourrait permettre de réunir le meilleur des deux mondes. D’une part, parce que cette hybridation sera aussi celle qui régira les réalités professionnelles de demain et à ce titre, doit être enseignée. Mais aussi parce que le numérique bien pratiqué peut aussi être facteur d’inclusion : en réglant par exemple les problèmes d’accessibilité, pour les élèves en situation de handicap, en favorisant l’accès aux ressources quand les établissements sont fermés, ou en ouvrant les campus sur le monde avec la possibilité d’attirer à eux les meilleurs intervenants et conférenciers.

Sortir de l’empilement de savoirs académiques et développer les soft skills

Le développement du numérique sera aussi l’occasion de repenser les façons de faire cours, et la figure du professeur évoluera en conséquence. Tandis qu’en classe, la gageure consiste souvent à personnaliser l’enseignement de groupe, le distanciel impose au contraire de développer un effort particulier pour faire corps, et créer un sentiment d’appartenance à un groupe éclaté.

Il s’agira aussi de chercher à sortir des approches strictement descendantes et des empilements de savoirs académiques, pour développer chez les élèves des soft skills tels que l’autonomie, l’organisation, le travail par projet. Le succès croissant rencontré par la « classe inversée » (on étudie le cours chez soi, pour approfondir collectivement en classe) en est une bonne illustration.

« La formation, c’est aussi le partage »

Mais ne nous y trompons pas : le besoin d’interactions dans la « vraie vie » entre élèves et professeurs, mais aussi entre pairs, est essentiel. On pense bien sûr à l’enseignement primaire et secondaire, où l’accompagnement au plus proche des enfants ne fait pas débat. Mais même dans le supérieur, où les étudiants sont capables de l’autonomie nécessaire pour organiser leur travail, seuls et à distance, la rencontre est cruciale. Comme nous le confiait Valérie Moatti, doyenne de l’ESCP Business School, dans une interview à paraître pour Et Demain Notre ADN, « la formation, ce n’est pas juste l’apprentissage, c’est aussi le partage, le réseau, l’expérience. »”


Source : demain.ladn.eu, “L’enseignement post-Covid, entre continuité pédagogique et révolution numérique”, par Carolina Tomaz, publié le 10/11/20. https ://demain.ladn.eu/secteurs/education/lenseignement-post-covid-entre-continuite-pedagogique-et-revolution-numerique/

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