Apprivoiser les écrans ?L’enseignement catholique pourrait-il être « disrupté » par les Gafam ? (La Croix)

11 décembre 20200
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La tribune de Laurent Tessier pour La Croix : comment préserver la liberté des établissements face aux Gafam, sans renoncer aux apports du numérique ?

“Tribune. Laurent Tessier est professeur à l’ICP au sein de l’unité de recherche « Religion, Culture et Société ». Il nous explique qu’imaginer une alternative viable aux solutions proposées par les géants du numérique n’a rien d’évident pour les établissements scolaires.

Anglicisme courant dans le monde des technologies, une disruption désigne une innovation de rupture qui bouleverse un secteur d’activité. On connaît les exemples d’Uber avec le transport de personnes, ou d’AirBnB avec le monde de l’hôtellerie. Mais un tel phénomène pourrait-il se produire dans le monde de l’enseignement ? En tant qu’observateur des usages scolaires du numérique depuis une quinzaine d’années, une telle question m’aurait encore fait sourire il y a quelques mois. Elle me semble aujourd’hui devoir être regardée avec plus d’attention.

Le confinement du printemps 2020 et le contexte pandémique que nous continuons à vivre a en effet poussé nombre d’établissements scolaires à renforcer significativement leur dispositif numérique en faisant appel aux solutions proposées par Microsoft (Office 365, Teams, tablettes Surfaces), Google (la suite Google Education, Gmail, Chromebooks) ou l’environnement Apple (tablettes iPad, applications dédiées via l’Appstore). Il faut le souligner, chacun de ces acteurs propose non pas un outil mais tout un écosystème intégré, incluant à la fois des solutions logicielles, des plateformes collaboratives en ligne et un appareillage physique. Ils offrent aux établissements des solutions globales, efficaces, ergonomiques, censées répondre à tous les besoins numériques des élèves et des enseignants.

Pour autant, tous les établissements ne font pas ce choix d’affiliation globale à l’un des Gafam (1). Certains adoptent au contraire la stratégie dite du BYOD (Bring Your Own Device) : chaque élève et chaque enseignant choisissant alors de manière libre ses propres outils numériques. Dans ces établissements, la situation quotidienne est par définition plus complexe, à la fois pour les élèves et pour les enseignants. Ceux-ci doivent jongler avec une multiplicité d’outils qui ne sont pas toujours aussi ergonomiques ni fiables que ceux des GAFAM et qui ne communiquent pas de manière « transparente » les uns avec les autres.

Le jeu de l’indépendance vis-à-vis des Gafam en vaut-il alors la chandelle ? Y a-t-il vraiment un danger pour les établissements scolaires à se laisser coloniser par les géants du numérique ? Ou est-il possible de considérer les Gafam comme des « symbiotes » au sens biologique du terme, qui parasitent leur hôte sans le tuer, créant une association dont les deux organismes tirent finalement bénéfice ?

Face à la tentation du recours généralisé aux Gafam, certains collègues enseignants opposent d’abord à raison les motifs de l’incursion de ces entreprises dans le monde éducatif : la collecte des données des élèves et surtout leur fidélisation en vue de futurs usages professionnels. Mais en plus de ces externalités subies par les élèves, il me semble qu’il existe également un risque systémique pour l’École, et en particulier pour l’enseignement privé catholique et sa multitude d’établissements associatifs.

À mesure que les établissements mettront en avant leur affiliation à l’un des Gafam, il est possible que ce paramètre prenne une importance prépondérante dans le choix des parents. De manière très pragmatique, il sera plus facile pour un parent de choisir un établissement qui a fait le choix global d’Apple (par exemple) si lui-même est déjà utilisateur et détenteur de ces produits : il n’aura pas besoin de racheter de nouveaux équipements et il lui sera plus facile de suivre le travail de son enfant et de l’aider en cas de problème. Les options incarnées par les géants de la Silicon Valley pourraient s’avérer plus parlantes et plus attractives que les charismes et les philosophies éducatives ancestrales de l’enseignement « catho ».

À moyen terme, le risque pour l’enseignement privé associatif est donc de voir les établissements Lassaliens ou Montessori disruptés par des établissements qui se présenteront plutôt comme des « écoles Google », « Apple » ou « Microsoft ». Et on comprend qu’une fois ces établissements identifiés comme tels, devenus de fait les supplétifs d’entreprises leur imposant leurs outils, leurs méthodes de travail, mais aussi leurs principes pédagogiques et leurs valeurs, il leur sera bien difficile de revenir en arrière.

Imaginer une alternative viable aux solutions proposées par les géants du numérique n’a rien d’évident. Mais en termes éducatifs, faire le choix de l’autonomie évitera de rendre les élèves encore plus dépendants de tel ou tel géant du numérique. On observe en effet que les établissements qui font le choix de la complexité peuvent plus facilement accompagner leurs élèves dans le développement d’un regard critique vis-à-vis des technologies numériques. Autrement dit, tout en diminuant le risque de disruption à moyen terme, la recherche de solutions alternatives à celles des Gafam ouvre la possibilité de faire de l’espace numérique scolaire un lieu d’émancipation. Or des écoles qui se revendiquent « libres » ne devraient-elles pas l’être aussi vis-à-vis des Gafam ?”

(1) Google, Apple, Facebook, Amazon, Microsoft.”


Source : La-croix.com, “L’enseignement catholique pourrait-il être « disrupté » par les Gafam ?”, tribune de Laurent Tessier. https ://www.la-croix.com/Debats/Lenseignement-catholique-pourrait-etre-disrupte-Gafam-2020-12-10-1201129380

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