L'école en liberté« L’enseignant peut aussi apprendre de ses élèves » (Le Monde)

12 janvier 20210
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Inspecteur d’académie et agrégé de lettres, Frédéric Miquel publie « Quand les élèves nous élèvent. De nouvelles voix éducatives » (L'Harmattan). Dans cet entretien accordé au Monde, il explique ce que les enseignants peuvent apprendre des élèves.

« La relation éducative est encore trop souvent transmissive et descendante, quelquefois réciproque, et très rarement ascendante », affirme Frédéric Miquel, inspecteur d’académie et agrégé de lettres, qui publie chez L’Harmattan « Quand les élèves nous élèvent. De nouvelles voix éducatives ». 

En 2018, Frédéric Miquel, inspecteur d’académie et agrégé de lettres, lançait dans l’académie de Montpellier « Ces élèves (qui) nous élèvent ». Le dispositif invite les enseignants à raconter précisément les élèves et les situations de classe qui les ont fait évoluer professionnellement et personnellement. Une façon d’inverser la perspective alors qu’on demande plus souvent aux élèves de témoigner des enseignants qui ont marqué leur scolarité. Dans Quand les élèves nous élèvent. De nouvelles voix éducatives (L’Harmattan, décembre 2020, 208 pages, 20,50 euros), cet amoureux des mots propose une réflexion et un témoignage plus personnels sur les conditions dans lesquelles un apprentissage « réciproque » est possible entre un élève et son professeur, sans jamais remettre en question l’« autorité » de ce dernier. Entretien.

Quel est le lien entre le dispositif académique « Ces élèves (qui) nous élèvent » et cet ouvrage ?

Depuis sa création en 2018, « Ces élèves (qui) nous élèvent » continue sur sa lancée : nous en sommes à près de 300 témoignages recueillis auprès des professionnels de l’éducation. Ces récits sont en train d’être exploités scientifiquement par l’université Montpellier-III et le programme sert dorénavant à faire de la formation auprès des enseignants.

Avec ce livre, j’ai souhaité poursuivre parallèlement ma réflexion sur la façon dont les élèves contribuent profondément à l’évolution professionnelle et personnelle des enseignants, en partant de mon expérience de professeur, de formateur académique, d’inspecteur et d’animateur d’atelier d’écriture. Je propose de passer d’une éducation encore souvent « descendante » à une éducation « réciproque », et même parfois « ascendante » quand le professeur se met en position d’apprendre de ses élèves. La devise républicaine « Liberté, Egalité, Fraternité » peut-elle pleinement s’incarner dans l’acte éducatif ? Que serait une pédagogie « fraternelle » ? Il est possible de se poser ces questions sans tomber dans l’idéalisme ni abandonner « l’autorité » de l’enseignant.

Dans quelles circonstances éducatives l’enseignant apprend-il de l’élève ?

Il faut d’abord rappeler que l’enseignant est d’une certaine manière un élève comme un autre, parce qu’il apprend de ses expériences et de ses épreuves, professionnelles entre autres, parce qu’il cherche à « s’élever » en permanence, parce qu’il a conscience de ses ignorances, etc. Mais de même qu’il n’y a pas de parents sans enfants, il n’y a pas d’enseignant sans élèves. « A quoi ça sert ce qu’on fait ? A quoi ça sert de lire ce poème ? », demandait récemment un élève à son enseignant lors d’un cours auquel j’assistais. « C’est un texte dont la lecture pourra peut-être t’aider à grandir », lui-a-t-il joliment répondu. L’élève « engendre » ainsi l’enseignant à travers les questions qu’il lui pose, en l’obligeant à s’interroger en permanence sur le sens de ce qu’il fait, sur sa mission et sur la fonction de l’école.

Au quotidien, l’effet de l’élève sur l’enseignant se mesure aussi au bonheur que celui-ci ressent lorsqu’un cours fonctionne bien et que cela le rassure sur son approche pédagogique et didactique. A l’inverse, il l’élève lorsqu’il lui pose une interrogation à laquelle l’enseignant n’a pas de réponse immédiate et qu’il est obligé d’élaborer une nouvelle stratégie pédagogique, voire de se former pour répondre à un échec éducatif.

L’élève permet aussi à l’enseignant de « grandir » en l’obligeant à se confronter à la diversité sociale et culturelle, en lui donnant ainsi des leçons humaines. Enfin, la réciprocité dans l’apprentissage existe quand l’élève apporte des connaissances, du savoir et des compétences à son enseignant, grâce à des talents dans un domaine précis, dans les arts, par exemple, ou dans le numérique, comme la période du confinement l’a souvent montré.

Derrière chacune des situations éducatives que vous décrivez, il y a un moment où la parole de l’élève questionne, s’oppose, confie ou transmet quelque chose. Cette parole est-elle aujourd’hui mieux écoutée à l’école ?

Celle-ci a certes pris plus de place avec les pédagogies dites actives ou nouvelles, même si elle est loin d’être absente des démarches plus traditionnelles. Mais la relation éducative est encore trop souvent transmissive et descendante, quelquefois réciproque, et très rarement ascendante.

Pour que les élèves deviennent source d’élévation au bénéfice de leur enseignant, il faut que la relation pédagogique permette cette possibilité, que le rôle d’acteur de l’élève soit reconnu et encouragé, et que celui de spectateur actif de l’enseignant ne soit pas dévalorisé. Il doit toujours fixer le cadre didactique et pédagogique du cours, en accord avec les programmes et objectifs nationaux. Mais il peut ensuite utiliser au maximum sa liberté pédagogique pour féconder la parole de l’élève. Non pas en la laissant s’exprimer sans filtre ou en étant violemment omniprésente, ce qui n’aboutirait à aucune action éducative, mais en partant de cette parole de l’élève pour y « accrocher » l’apprentissage, celui des élèves, et le sien.

Cette approche bouscule encore la « doxa éducative », selon vos mots. Certains enseignants ont peur de perdre leur autorité en se mettant ainsi au même niveau que leurs élèves. Comment dépasser cette crainte ?

L’autorité est toujours conférée par les élèves, ou par les subalternes, contrairement au pouvoir, qui est beaucoup plus ascendant et institutionnel. Tous les témoignages reçus dans le cadre de « Ces élèves (qui) nous élèvent » aboutissent justement à la conclusion que l’enseignant peut aussi apprendre de ses élèves sans voir son autorité remise en cause. Mais pour cela il faut du temps, les jeunes professeurs stagiaires sont donc souvent au début de leur carrière dans une transmission un peu plus directive. A force d’expériences, l’audace, le lâcher-prise et l’expérimentation pédagogique peuvent être au rendez-vous et permettre à la réciprocité et à la relation humaine de s’épanouir, tout en gardant chacun à sa place.

La formation initiale des enseignants aborde-t-elle suffisamment cet aspect humain du métier et de la relation éducative ?

Ce sont des dimensions que les périodes de stage et les premières situations de classe permettent d’appréhender, mais il est vrai que l’explicitation de ce qui se passe au quotidien en termes de relations humaines n’est pas prioritaire en formation initiale tant il y a déjà de notions à aborder. Avec les futurs professeurs en formation à l’Inspe [Institut national supérieur du professorat et de l’éducation] de Montpellier, nous commençons à travailler sur cette question pour qu’ils appréhendent dans sa globalité la relation éducative. Car, comme me l’a gentiment écrit Annie Ernaux après avoir lu le manuscrit de l’ouvrage, l’enseignant est « sans doute le seul acteur social aussi exposé, jugé, apprécié ou détesté, véritable personne publique, avec qui les élèves passent plus de temps qu’en famille. (…) Le premier message à donner aux enseignants en début de carrière serait de faire prendre conscience qu’ils ont à apprendre des élèves, que ces derniers les élèvent ».

Face à la crise des vocations, je suis d’ailleurs certain que la valorisation de cette éducation bilatérale si forte en classe entre les enseignants et leurs élèves est à même de revivifier le métier et de donner envie à des jeunes de devenir enseignants. Depuis le début de la pandémie, l’enseignement à distance, puis hybride, a rappelé en creux l’importance de cette relation humaine, de la communication non verbale en classe, de la présence, du corps, des échanges réciproques… En avoir été privé permet peut-être un peu plus qu’avant d’en avoir conscience.”


Source : lemonde.fr, “« L’enseignant peut aussi apprendre de ses élèves »”, publié le 12/1/21. Propos de Frédéric Miquel recueillis par Séverin Graveleau. https ://www.lemonde.fr/education/article/2021/01/12/l-enseignant-peut-aussi-apprendre-de-ses-eleves_6065945_1473685.html#xtor=AL-32280270

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