École, écrans« L’éducation nationale n’était pas du tout prête à ce fait national total qu’a été le confinement »

16 juin 20200
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Pascal Plantard, maintes fois relayé sur Educ'France, revient sur les enseignements du confinement. Une vision aussi passionnante qu'éclairante sur le enjeux de cette période, comme pour l'avenir.

“Comment les professeurs se sont-ils emparés de l’enseignement à distance pendant le confinement et ensuite ? Premier bilan avec Pascal Plantard, professeur d’anthropologie des usages des technologies numériques.

Le 16 mars, lorsque les écoles, collèges et lycées ont fermé, le ministre de l’éducation nationale promettait que « tout était prêt »pour assurer la « continuité pédagogique ». Qu’en a-t-il été ? Avec le réseau de recherche M@rsouin, en Bretagne, Pascal Plantard, professeur d’anthropologie des usages des technologies numériques, étudie les pratiques et le rapport au numérique d’une cohorte de plus d’un millier d’enseignants et 3 500 familles.

Comment les enseignants se sont-ils emparés de l’enseignement à distance pendant cette période inédite ?

Dans nos analyses antérieures, on pouvait identifier un bon quart d’enseignants qui étaient déjà acculturés aux technologies numériques. Eux s’en sont plutôt bien tirés depuis le mois de mars pour recréer, même à distance, une dynamique de classe et inventer d’autres façons de travailler.

Il y a ensuite la moitié des professeurs qui a tâtonné pour faire au mieux. Au tout début du confinement, certains d’entre eux ont essayé de bien faire en mettant énormément de ressources en ligne, sans vraiment « scénariser », quitte à noyer les élèves et leurs parents sous les exercices. Après une phase d’adaptation, ils ont dépassé leurs appréhensions, se sont formés rapidement à cet enseignement à distance un peu particulier, pour revenir à quelque chose de plus raisonnable. Ils méritent largement les hommages qui leur ont parfois été rendus par leur ministre de tutelle, Jean-Michel Blanquer, et par les familles.

Les problèmes se concentrent sur le quart restant : des enseignants qui, d’ordinaire, ont un usage minimum du numérique en classe – un tableau blanc interactif, des diaporamas… – ou pas d’usages du tout. Eux ont rencontré plus de difficultés. Dans ce groupe, certains s’y sont finalement mis tant bien que mal, avec l’aide de leurs collègues ou de leur famille. D’autres, ultra-minoritaires, mais sur lesquels l’attention se porte depuis quelques jours, ont décroché malgré eux avec une casse psychologique forte, des conflits de valeurs et un sentiment d’inutilité.

Quelle a été la principale difficulté rencontrée par les professeurs ? Où ont-ils trouvé de l’aide ?

On a vu nombre d’enseignants s’essayer à reproduire, à l’identique, les pratiques scolaires qu’ils peuvent avoir en classe. Or cela ne peut pas fonctionner comme ça. La période inédite que nous venons de vivre, et qui n’est pas encore achevée, a été marquée par un éclatement complet des pratiques pédagogiques, avec, d’un côté, des enseignants tout à fait volontaires pour s’emparer des outils numériques, et, de l’autre, des enseignants pas du tout prêts.

es données qualitatives qui nous reviennent montrent encore une fois l’importance de la formation entre pairs. Parmi les 50 % d’enseignants qui ont fait du mieux qu’ils pouvaient, beaucoup se sont appuyés sur les compétences et conseils de leurs collègues déjà acculturés, ou sur ceux des référents « numérique » du premier ou du second degré qui existent dans chaque établissement. Encore faut-il que ceux-ci soient bien repérés comme personnes-ressources par les chefs d’établissement et les académies…

Soyons clairs : l’éducation nationale en tant qu’institution n’était pas du tout préparée à ce fait social total qu’a été le confinement. Le monde numérique glisse depuis quarante ans sur le monde enseignant. Malgré la succession des plans numériques, il s’articule encore mal avec l’univers scolaire.

On a beaucoup parlé des « élèves décrocheurs » que la période a particulièrement mis à la peine. On semble aujourd’hui ouvrir les yeux sur les ressentis du confinement et de l’enseignement à distance des « bons » élèves…

Avec le déconfinement, le temps est venu de mettre des mots sur cette expérience inédite. La parole des élèves, qu’on a très peu entendus tant qu’ils étaient enfermés chez eux, se libère. Or ce qu’ils ont vu d’hésitations ou d’insuffisances chez leurs enseignants peut nourrir une mise en cause – voire une mise en accusation – qu’ils verbalisent souvent sans filtre.

Ce sont des adolescents, ne l’oublions pas. Eux aussi ont entendu dire autour d’eux que « tout se passait au mieux ». Que l’enseignement était assuré « presque comme d’habitude ». Que le CNED [Centre national d’enseignement à distance] – qui était tout sauf un modèle avant la crise – les aiderait à surmonter l’épreuve. Ce discours volontariste, déconnecté de leurs difficultés quotidiennes, a pu être mal vécu.

J’ai en tête le cas d’élèves dont la confiance à l’égard du système a été bouleversée durant le confinement. Les écoliers ont été en partie épargnés. Les liens plus proches entre les enseignants du premier degré et les parents ont joué un peu comme un filtre. Les lycéens sont déjà, pour une majorité en tout cas, autonomes dans leur travail et suffisamment mûrs pour trouver un rythme, s’organiser, s’inventer des repères. Recréer un « collectif » par le biais des outils numériques qu’ils maîtrisent – quand ils en sont équipés.

Les problèmes se sont concentrés au collège, le niveau de tous les dangers ; le lieu du décrochage, celui où les inégalités se creusent, et où l’individualisation des enseignements est compliquée. C’est sur le collège que notre vigilance devra être particulière à la rentrée.

Quid de la « fracture numérique » entre les familles ?

Si le confinement a pu révéler des inégalités entre les familles, il a aussi montré que le concept de « fracture numérique » est une vision caricaturale et idéologique. Personne n’est véritablement in ou out face au numérique.

Résumer le décrochage des élèves de milieu populaire au manque d’équipement numérique, comme on l’entend parfois, c’est faire fi des autres problématiques – économique, sociale, immigration, etc. – qui touchent ces populations et qui expliquent, en grande partie, leur éloignement de l’institution scolaire. Autrement dit : on pouvait s’attendre à ce qu’ils décrochent.

Ce que la crise a mis en avant de manière plus surprenante, ce sont les fragilités numériques de tous les autres. L’envahissement du numérique par l’école à la maison et le télétravail a mis en difficulté nombre de familles traditionnelles, recomposées, monoparentales, des personnes modestes comme des « cadres sup » ayant fait de bonnes études. Et je ne parle pas que de ceux qui se sont aperçus que leur maison de campagne ne disposait pas d’assez de réseau… Si on exclut les jeunes adultes sans enfants des grands centres urbains, tous les Français ont été concernés.

Revenons-en aux enseignants. Près de 60 % ont repris les cours, selon les chiffres officiels. Comment mieux accompagner ceux qui continueront de travailler à distance ?

En ne les laissant pas seuls ! Car le télétravail ne s’improvise pas, pour les enseignants comme pour tout un chacun. Et répéter que « tout va bien » peut avoir un effet culpabilisant chez tous ceux qui ne sont pas à l’aise dans cette situation. On a entendu dire qu’ils avaient « perdu » des élèves : l’expression leur fait porter la responsabilité d’un effet qui est systémique. Nos retours du terrain décrivent qu’une partie des enseignants s’est sentie tellement délégitimée et bousculée dans ses pratiques pendant la période qu’on peut s’attendre à une épidémie de burn-out !

Une autre conséquence est à craindre : celle d’une exacerbation des clivages au sein du monde enseignant. Entre les professeurs qui n’ont pas réussi à maintenir le lien avec leurs élèves faute de compétences numériques, ceux qui se sont repliés sur eux-mêmes en rejetant le « tout numérique », et ceux, au contraire, qui se sont révélés durant la période. Sans accompagnement, on prend le risque d’exacerber les inégalités voire les conflits interpersonnels déjà à l’œuvre au sein du système éducatif.

Quels sont les autres leviers politiques à actionner pour l’avenir du numérique éducatif ?

Il ne faut pas abuser des contre-vérités ou des slogans à la mode sur le numérique, comme on a pu le voir pendant cette crise, et avant. Car ils tendent à cristalliser les résistances des uns comme l’engagement des autres. L’approche quantitative visant à dire qu’il faut « X % » d’enseignement à distance dans l’éducation nationale ou dans l’enseignement supérieur ne veut rien dire.

Une réflexion qualitative sur les usages pédagogiques du numérique doit primer en se demandant si, et comment, on hybride présentiel et distanciel en fonction des disciplines, des objectifs, des territoires, du profil des élèves, de l’acculturation des enseignants, etc. La crise a aussi montré l’importance de valoriser et d’organiser les enseignants qui peuvent être des ressources pour leurs collègues.

Enfin, d’ici à la fin de l’année doivent se tenir des « états généraux du numérique éducatif », « pour faire le point sur les enseignements » de la crise selon les mots du ministre Jean-Michel Blanquer. Espérons que, lors de ce rendez-vous, « toutes » les disciplines scientifiques qui s’intéressent au numérique auront leur mot à dire…”


Source : lemonde.fr, “« L’éducation nationale n’était pas du tout prête à ce fait national total qu’a été le confinement »”, par Mattea Battaglia et Séverin Graveleau. https ://www.lemonde.fr/education/article/2020/06/16/l-education-nationale-n-etait-pas-du-tout-prete-a-ce-fait-national-total-qu-a-ete-le-confinement_6042987_1473685.html

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