L'école en débatL’école face à la crise sanitaire : principe républicain ou loterie ?

9 juin 20200
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Le point de vue de la directrice de la Revue des deux mondes, Valérie Toranian, sur l'école après la crise.

“S’il y a bien un sujet sur lequel toute la France est jacobine, c’est celui de l’école. Partout sur le territoire, de façon égalitaire, chaque enfant doit recevoir l’instruction que la République a rendue obligatoire. Le système est perfectible, il n’est pas à la hauteur de toutes nos ambitions mais le principe n’a jamais été remis en cause. Sauf depuis la crise sanitaire où il a volé en éclats.

Jamais l’école n’aura été plus inégalitaire que depuis trois mois. Le confinement et la gestion de crise ont révélé des fractures sociales, numériques, géographiques, dont on a abondamment parlé. S’y sont ajoutées des inégalités liées aux qualités des enseignants qui se sont révélées (ou pas) durant la crise. La nouvelle carte scolaire c’est : bonne pioche ou mauvaise pioche. La différence de la prise en charge est énorme d’un chef d’établissement à l’autre, d’une classe à l’autre, d’un prof à l’autre. Bonne pioche ou mauvaise pioche. On a plus de chance d’avoir une bonne pioche dans le privé mais pas toujours ; le public a révélé des enseignants de maternelle, de primaire, de collège exemplaires. Certains, très à l’aise avec le maniement des outils numériques, ont été prodigieux : créatifs, ingénieux, attentifs à chacun dans leurs classes, ils ont transformé l’expérience en tremplin pédagogique et ont fait des merveilles. Osons dire qu’ils n’ont pas été les plus nombreux. Osons dire que cette description idyllique correspond à un pourcentage infime des scénarios de l’école au temps du confinement.

« Qui aurait pu prévoir une telle crise ? Mais la faute à pas de bol également : entre deux enseignants, deux établissements, vous pouvez récolter le meilleur ou le pire. »

Une grande partie des enseignants a essayé de faire correctement son travail en se débattant avec des outils qu’elle ne maîtrisait pas. Un surplus de stress et de travail, mais une conscience professionnelle jamais prise en défaut. D’autres ont abandonné la partie pour s’occuper de leurs propres enfants (même s’ils étaient prioritaires dans l’accueil des écoles…). D’autres se sont mis en retrait, d’autres avaient mille bonnes raisons de ne pas faire cours.

On ne dira jamais assez le calvaire qu’a constitué et constitue toujours, pour les parents qui travaillent, cet enseignement à distance. Aucun parent n’y est préparé. Enseigner est un métier qui ne s’improvise pas. Accompagner, gérer, surveiller les devoirs avec la complexité inédite des outils numériques n’est pas donné à tous. Pour les familles défavorisées, maîtrisant mal le français, vivant dans un logement exigu, c’est tout simplement une impossibilité. Mais ne croyons pas pour autant que c’est une partie de plaisir pour les autres. Pour un foyer bien équipé en ordinateurs, avec des parents pour suivre l’emploi du temps d’enfants dociles et un enseignant maîtrisant parfaitement le cours à distance, combien de familles où le numérique dysfonctionne, les parents sont désemparés, les enfants livrés à eux-mêmes, les cours chaotiques et les enseignants débordés ou aux abonnés absents ? Et que dire des parents qui ne bénéficiaient pas des « nationalisations des salaires », sans chômage partiel, tous les artisans, commerçants, professions libérales, etc., qui devaient jongler entre leur travail et l’enseignement à distance ?

Sans oublier les enfants à handicaps pour qui l’absence d’école, de socialisation, de contacts avec des personnels formés aura des conséquences bien plus lourdes que pour les autres ? La faute a pas de chance, certes. Qui aurait pu prévoir une telle crise ? Mais la faute à pas de bol également : entre deux enseignants, deux établissements, vous pouvez récolter le meilleur ou le pire.

« La folie bureaucratique a fixé un protocole sanitaire tellement contraignant qu’on se demande s’il n’a pas été soufflé par des syndicats jusqu’au-boutistes pour ensuite faire valoir qu’il était impossible à appliquer et donc préconiser… l’arrêt de l’enseignement jusqu’à la rentrée scolaire. »

La situation était tendue. Depuis le 11 mai et la reprise progressive des cours, la cacophonie est indescriptible. Logiquement, les parents qui reprenaient le travail attendaient que les établissements scolaires se mettent en quatre pour reprendre le flambeau, même avec des restrictions compréhensibles au niveau des règles sanitaires. C’était sans compter sur la folie bureaucratique qui a fixé un protocole sanitaire tellement contraignant qu’on se demande s’il n’a pas été soufflé par des syndicats jusqu’au-boutistes pour ensuite faire valoir qu’il était impossible à appliquer et donc préconiser… l’arrêt de l’enseignement jusqu’à la rentrée scolaire. (Sauf bien sûr si le virus reprenait…)

Reconnaissons que la tâche était compliquée. On a commencé par nous dire que les enfants étaient hautement contaminants. Qu’ils allaient transmettre le virus à leurs grands-parents et les tuer… Finalement il s’avère que c’est faux. Le professeur Robert Cohen, vice-président de la Société française de pédiatrie, a produit une étude qui prouve que les enfants sont très peu impliqués dans la propagation du virus. Trop tard. Tout cela avait provoqué une belle panique au sein du corps enseignant. Elle n’est plus légitime mais elle a du mal à disparaître.

De mauvais esprits disent que la peur de la contamination est le motif invoqué par un certain nombre d’enseignants pour refuser le « présentiel » depuis la fin du confinement ; ils optent pour le distanciel, sans qu’on puisse vraiment contrôler l’effectivité de leur travail. Parmi les 45 % d’enseignants qui n’ont pas repris les cours, combien assurent les cours à distance (avec combien d’heures) ? Combien sont en congés pour problème de santé ou parce qu’ils comptent une personne vulnérable parmi leurs proches ? Le flou demeure. Pour ceux qui gardent leurs enfants chez eux, le ministère exige désormais qu’ils fournissent une attestation montrant que leurs enfants n’ont pas de place à l’école. Preuve que, rue de Grenelle, on soupçonne quelques abus.

« L’école, depuis trois mois, n’est plus un principe républicain, c’est une loterie. Si la mairie peut affecter du personnel supplémentaire pour nettoyer régulièrement les locaux, bonne pioche pour l’école de votre enfant. Si le chef d’établissement suit à la lettre les réglementations sans une once de souplesse, mauvaise pioche. »

Certains profs grincent des dents : ceux qui se sont démenés et ceux qui sont restés chez eux, sans enseigner, pour des motifs « flous », toucheront au final le même salaire. Même si l’enseignement est une vocation, la pilule est parfois amère…

Au ministère de l’Éducation nationale, certains poussent pour une accélération du déconfinement, d’autres, inquiets, freinent le processus et s’abritent derrière les autorités sanitaires. Après avoir était partisan de mesures draconiennes, Jean-François Delfraissy, président du Conseil scientifique, préconise un assouplissement des règles sanitaires à l’école, dans la cour et à la cantine. Mais pas en classe. Pourquoi ? Les enfants belges reprennent l’école avec abolition de la mesure de distanciation d’un mètre entre chaque élève, mesure de toute façon intenable. Pourquoi pas nous ? Si les enfants sont censés se laver les mains toutes les heures, pourquoi leur interdire de courir ensemble ou de jouer au ballon ou de faire du toboggan alors que les autorités sanitaires nous disent que le virus est sous contrôle ?

L’école, depuis trois mois, n’est plus un principe républicain, c’est une loterie. Si la mairie peut affecter du personnel supplémentaire pour nettoyer régulièrement les locaux, bonne pioche pour l’école de votre enfant. Si le chef d’établissement suit à la lettre les réglementations sans une once de souplesse, mauvaise pioche. S’il est sensible aux discours des syndicats qui, après avoir hurlé qu’on ne sacrifierait pas les profs face au Covid-19, s’indignent parce que les mesures sanitaires sont inapplicables et qu’il faut suspendre l’école, mauvaise pioche encore.

« Nous avons tous célébré nos hussards blancs de l’hôpital durant la crise sanitaire, rendons aussi hommage à nos hussards noirs de l’école qui tiennent la République à bout de bras. »

Les parents se rebiffent. On les comprend. Parfois ils menacent de poursuivre en justice les municipalités qui ont fermé les écoles jusqu’en septembre. C’est le cas à Aubervilliers où la maire PCF Meriem Derkaoui a dû faire machine arrière devant la colère des parents à bout de nerfs. Il est vrai que n’ayant récolté que 18 % de votes au premier tour des municipales, elle a tout intérêt à ne pas exaspérer ses électeurs.

Les enfants doivent retourner à l’école le plus vite possible et en plus grand nombre possible. C’est crucial pour les plus vulnérables, urgent pour tous les autres, indispensable pour l’économie qui doit reprendre, et fondamental pour l’équilibre psychologique des parents et des familles. La seule vertu de cette période chaotique aura peut-être été de souligner à quel point nous avons besoin d’enseignants, et de bons enseignants. Ils doivent être mieux rémunérés. Leur salaire doit être réévalué, surtout si l’on exige désormais d’eux qu’ils soient encore plus souples, performants et parfaitement formés au numérique. Nous avons tous célébré nos hussards blancs de l’hôpital durant la crise sanitaire, rendons aussi hommage à nos hussards noirs de l’école qui tiennent la République à bout de bras. Ne les oublions-pas M. le Président.”


Source : revuedesdeuxmondes.fr, “L’école face à la crise sanitaire : principe républicain ou loterie ?”, publié le 8/6/20 par Valérie Taronian, directrice de la Revue des deux mondes. https ://www.revuedesdeuxmondes.fr/ecole-crise-sanitaire-principe-republicain-ou-loterie/#comments

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