INSTRUCTION EN FAMILLE IEFL’école à la maison fait de la résistance : « C’est quoi cette embrouille ? » (Nouvel Obs)

9 décembre 20200
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Le Nouvel Obs revient sur le projet gouvernemental d'interdiction de l'IEF pour faire valoir les préjugés pesant sur l'école à la maison, source d'innovation pédagogique mais, avant tout, liberté fondamentale dûment protégée par notre Constitution.

“Alors qu’Emmanuel Macron a annoncé sa volonté de rendre l’école obligatoire dès l’âge de 3 ans (sauf raisons de santé et exceptions), les parents qui ont choisi l’instruction en famille espèrent un rétropédalage total. Témoignages.

C’est le bon mot qui fuse en ce moment dans les conversations des parents adeptes de l’IEF, ou « instruction en famille » : Emmanuel Macron sait-il épeler les 25 lettres du fameux « anticonstitutionnellement » ? « Pour une fois qu’on peut l’utiliser ! » plaisante Céline sur le groupe Facebook Unschooling en France, qui compte près de 10 000 membres.

Alors que le président annonçait en fanfare, lors de son discours contre le séparatisme, prononcé le 2 octobre aux Mureaux (Yvelines), qu’il allait rendre la scolarisation obligatoire pour tous les enfants de France, il ne pensait sans doute pas se heurter à une fronde parentale, avec manifestations dans des dizaines de villes, pétitions et sondages maison à l’appui, et, surtout, à un avis défavorable du Conseil d’Etat, rendu le jeudi 3 décembre. « Il n’est pas établi, en particulier, que les motifs des parents relèveraient de manière significative d’une volonté de séparatisme social ou d’une contestation des valeurs de la République », prévenait-il. Avec, qui sait, le risque d’être retoqué par le Conseil constitutionnel ?

« J’ai pris la décision […], sans doute l’une des plus radicales depuis les lois de 1882 (celles de Jules Ferry) et de 1969 (mixité scolaire entre garçons et filles) : dès la rentrée 2021, l’instruction sera obligatoire pour tous dès 3 ans, l’instruction à domicile sera limitée, notamment aux impératifs de santé. Nous changeons donc de paradigme, et c’est une nécessité » a asséné le président le 2 octobre.

Jusqu’à présent, ce n’était pas l’école qui était obligatoire, mais l’instruction. La liberté d’enseignement est reconnue comme « l’un des principes fondamentaux de la République » depuis une décision du Conseil constitutionnel de 1977. 50 000 enfants ne sont pas des élèves classiques (sur 12 millions d’élèves) : environ 25 000 d’entre eux suivent l’enseignement à distance du Cned (centre national d’enseignement à distance) ; les autres 25 000 suivent un apprentissage alternatif, semi-dirigé par les parents, neuf fois sur dix par la mère, selon un sondage représentatif portant sur 6 295 enfants en IEF, réalisé par Félicia (Fédération pour la Liberté du Choix de l’Instruction et des Apprentissages) entre les 13 et 30 novembre 2020, dont « l’Obs » a pu consulter les résultats. L’IEF a actuellement le vent en poupe, notamment depuis le passage à l’instruction obligatoire dès 3 ans (au lieu de 6), à la rentrée 2019. Durant l’année scolaire 2014-2015, ils étaient un peu moins de 10 000 enfants en instruction à domicile, hors Cned (source DGESCO). Le confinement a aussi convaincu certains parents d’enseigner eux-mêmes à leurs enfants à l’avenir.

L’exécutif veut désormais éviter le camouflet d’une rebuffade du Conseil constitutionnel et tend déjà à annoncer plus de souplesse, c’est-à-dire de multiples dérogations à la scolarisation obligatoire : pour les sportifs, pour les familles itinérantes, pour les parents qui peuvent présenter un solide programme éducatif… « Il faudra trouver les bonnes exceptions », a déclaré le chef de l’Etat lors de son interview au média en ligne Brut, vendredi 4 décembre. le ministre de l’Education nationale Jean-Michel Blanquer, dans un entretien sur CNews, dimanche 6 décembre, a ainsi précisé :

« Cela doit être beaucoup plus encadré que cela ne l’était jusque-là, de façon à ce que l’on assure les droits de l’enfant. On a parlé du fondamentalisme islamique, mais ça peut être aussi des phénomènes sectaires, un trop grand laisser-aller des enfants… »Dans l’entourage du ministre, on indiquait hier vouloir finalement passer à « un système encadré, avec des demandes d’autorisation aurpès du rectorat » plutôt que le système « très libéral » actuel, et intégrer notamment dans les dérogations « un critère plus général qui sera fondé sur un projet pédagogique pour l’enfant  ». Les parents restent sur leurs gardes, choqués d’être soupçonnés de « mauvaise citoyenneté » voire de laxisme. « Pourquoi faire de l’interdiction la règle, alors ? clame Isabelle, ancienne pâtissière et mère d’une aînée de 13 ans et de jumelles de 9 ans et demi, dans la Creuse. « Quels seront les critères, les limites pour obtenir les dérogations ? Et un des enfants de la fratrie peut-il en avoir une, tandis que son frère ou sa sœur devrait aller à l’école, au risque de jalousies ? »

L’instruction en famille victime de nombreux préjugés

Océane, comptable à temps partiel à Saint-Etienne, maman de deux enfants de 5 ans et demi et 3 ans et demi, ironise : ces enfants « enfermés entre quatre murs », dont parlait le chef de l’Etat dans son discours [il faisait allusion à des enfants découverts dans une école islamiste clandestine, démantelée à Saint-Denis (93), NDLR], la font surtout penser aux écoliers classiques. « Ceux qui sont le plus entre quatre murs, ce sont quand même eux ! Nos enfants sont très souvent dehors, en contact avec la nature, et ont de multiples activités extérieures, avec une vie sociale riche. Ils ne sont pas du tout enfermés ni désociabilisés, bien au contraire ! » clame-t-elle. Selon le sondage, 94 % des enfants non-scolarisés ont une ou des activités extra-familiales.

Pour elle aussi, il y a donc maldonne, avec beaucoup de préjugés sur l’instruction en famille. « J’en avais moi-même au début, je pensais qu’il s’agissait de familles un peu marginales, avec des enfants trop gâtés. » Sa petite fille de 5 ans et demi a donc commencé par aller à l’école. Mais Océane et son mari ont tiqué quand ils se sont rendu compte que leur enfant, qui savait lire à 4 ans, se mettait à régresser volontairement pour être au niveau de ses camarades. « Alors qu’elle avait une lecture fluide, elle s’est mise à déchiffrer, en me disant que c’était comme ça qu’il fallait faire avec la maîtresse. Le soir et le week-end, nous devions sans arrêt répondre à ses incessantes questions car l’école ne la nourrissait pas assez intellectuellement, même si elle y était heureuse. » Finalement, sa fille a été diagnostiquée à « très haut potentiel intellectuel » (THPI).

Pédagogies alternatives

Ces parents sont souvent des adeptes des méthodes pédagogiques alternatives, type Montessori. Un tiers d’entre eux ont par ailleurs une profession en lien avec l’éducation ou l’enfance. Ils s’appuient plus sur le concret, l’expérience, le sensoriel, le mouvement. « En ce moment, mon fils apprend les maths en construisant un meuble avec un menuisier ébéniste », se réjouit Eléonore, maman de deux enfants de 4 ans et demi et 18 mois, en Gironde. « Des écoles alternatives existent, sauf qu’elles coûtent 500 euros par mois, donc nous préférons le faire nous-même », explique Isabelle.

Les associations et multiples groupes sur les réseaux sociaux permettent des échanges de conseils pédagogiques. Ces parents, souvent calés, jonglent avec les termes, parlent de la méthode des « Alphas » pour apprendre à lire, du « socle commun » à acquérir, des « fenêtres attentionnelles » pour se concentrer, se penchent sur les neurosciences pour comprendre l’épatant petit cerveau de leur enfant.

« Et puis, on adapte le programme à l’humeur du jour, ce qui n’est évidemment pas faisable à l’école, note Eléonore. On finit par faire tout le programme de l’année, mais pas dans le même ordre. » L’instruction en famille pointerait avant tout les défauts de l’institution scolaire, et c’est ce qui dérange, pensent ces parents. « Quelque part, nous mettons en exergue les problèmes de l’école, pointe Erika. Il faudrait une vraie grande réforme. Dans les pays nordiques, l’école est obligatoire mais pas avant 6-7 ans, et pas l’après-midi. Il y a des matières à la carte, et une vraie éducation à l’humanité. » Et combien d’enfants à difficultés particulières patientent pour obtenir un auxiliaire de vie scolaire (AVS) ? « Il faut du temps pour avoir un diagnostic. Et il faudrait laisser l’enfant en souffrance en attendant, avant d’obtenir les certificats médicaux ? » interroge Isabelle. Car l’IEF n’est pas toujours un choix, mais aussi une décision prise en catastrophe, pour préserver un élève qui va mal, notamment pour des problèmes de harcèlement.

Cette maman qui fait de l’artisanat sait de quoi elle parle. Isabelle a dû sortir sa fille de l’école, en CE1.

« Céline faisait beaucoup de crises d’angoisse, de cauchemars. Une fois, elle avait eu, comme toute la classe, une pastille orange en comportement. Elle s’est mise dans un état hallucinant. Elle ne voulait plus dessiner. Elle s’est même mise à bégayer. » Depuis qu’elle reste à la maison, la petite fille a retrouvé sa joie de vivre. Elle apprend sans pression. Elle est désormais suspectée de « troubles du spectre autistique » (TSA) avec haut potentiel. « Cette nuit, il y a eu les premières neiges. Donc ce matin, c’était neige au programme. »”


Source : nouvelobs.com, “L’école à la maison fait de la résistance : « C’est quoi cette embrouille ? »”, publié le 9/12/20 par Cécile Deffontaines. https://www.nouvelobs.com/education/20201209.OBS37261/l-ecole-a-la-maison-fait-de-la-resistance-c-est-quoi-cette-embrouille.html

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