ENSEIGNEMENT SUPERIEURLe Monde – « La bureaucratie nuit gravement à la recherche »

10 janvier 20220
https://educfrance.org/wp-content/uploads/2022/01/chemist-gf6fdb62f8_1920-1280x853.jpg

La compétitivité de l'Université française baisse. Cette tribune explique pourquoi, et montre comment notre recherche pourrait être plus performante, en rompant avec une logique de procédures à la fois lourdes, chronoghages et inutiles.

“L’alourdissement des tâches administratives, synonyme de perte de temps et d’énergie, conduira à un appauvrissement de la science française, prévient un collectif de directeurs de structure de recherche dans une tribune au « Monde ».

Alors que les sciences et les savoirs sont plus que jamais nécessaires pour faire face aux crises de notre temps, la recherche française est malmenée et menacée par l’intensification du nouveau management public. Après le renforcement de la logique compétitive et du financement par projet, entériné par la loi de programmation pluriannuelle de la recherche, voici l’apparition de nouvelles procédures d’évaluation des activités de recherche, instaurées récemment par le Haut Conseil de l’évaluation de la recherche et de l’enseignement supérieur (Hcéres), qui ne font qu’amplifier ce phénomène délétère.

En mars 2021, la Cour des comptes rendait public un rapport d’une grande sévérité sur les activités menées par le Hcéres entre 2014 et 2020 : « Les rapports d’évaluation du Haut Conseil ne jouissent pas, dans le milieu académique, d’une réputation à la hauteur de l’effort consenti. Menés sur la base de référentiels très normés et de procédures particulièrement longues, les travaux d’évaluation pèsent sur les établissements, et plus encore sur des unités de recherche déjà chargées en travaux non scientifiques. »

Que diraient les magistrats de la Rue Cambon un an après l’arrivée de Thierry Coulhon à la tête du Hcérès ? Ils constateraient certainement, à rebours de leurs recommandations, un alourdissement de la technostructure de cette autorité administrative indépendante, une complexification des procédures normatives et, en conséquence, l’accroissement mécanique de la charge de travail administratif, déjà phénoménale, demandée aux acteurs de la recherche.

Contre-pied

Lors de sa prise de fonctions, en novembre 2020, le nouveau président du Hcérès avait pourtant déclaré : « Il faut trouver un équilibre entre la simplicité, la légèreté de l’évaluation, et son efficacité. » En outre, le Hcérès vient de signer la Déclaration de San Francisco sur l’évaluation de la recherche (DORA), laquelle défend une évaluation qualitative, portant sur les contenus de la recherche, au détriment d’une approche quantitative recourant à des critères « scientométriques ».
Dans la pratique, le Hcérès fait donc tout le contraire de ce qu’il défend publiquement. Sans aucune concertation avec le terrain et en toute opacité, il vient de mettre en place une usine à gaz aux antipodes des principes du texte de DORA. Le Haut Conseil a décidé qu’il n’avait plus à évaluer les contenus scientifiques et les projets des laboratoires : il entend désormais uniquement procéder à un bilan « ex post », c’est-à-dire à une évaluation comptable suivant d’innombrables indicateurs (on n’en recense pas moins de 57 pour les structures de recherche)

Tandis que tous les personnels de la recherche font face à une dégradation croissante de leurs activités, le temps consacré à la recherche s’amenuise, accaparé par la recherche incessante de financements et la réponse à des appels à projets ultra-compétitifs déterminés par les « buzzwords » du moment. Alors que les structures de recherche ne disposent souvent même plus du personnel suffisant pour effectuer les tâches administratives, voici que le Hcérès ajoute, en pleine crise pandémique, une couche supplémentaire de procédures écrasantes et toujours plus déconnectées des réalités de terrain.
La Cour des comptes soulignait en outre que « les évaluations standardisées et uniformes, pour toutes les unités, offrent l’illusion d’un traitement égalitaire qui n’est pas satisfaisant ». Le Hcérès a décidé, là aussi, de prendre le contre-pied de ces recommandations et de renforcer la standardisation des procédures.

Procédures caricaturales

Amateurisme total ou bureaucratie forcenée ? On peut s’interroger, tant ces nouvelles procédures sont caricaturales : tableurs et questionnaires contraignants jusqu’à la bêtise ; montagnes de données administratives, gestionnaires et financières à compiler et à reformater entièrement alors qu’elles sont par ailleurs connues par les tutelles (la très grande majorité des informations demandées sont renseignées dans les logiciels de gestion, la plupart des opérations étant désormais totalement « dématérialisées ») ; mobilisation de panels réduits d’« experts », guidés par des vues plus technocratiques que scientifiques ; calendrier chaotique et désynchronisé par rapport à ceux des universités et des organismes de recherche (CNRS, Inserm, etc.). Bref, un gâchis d’énergie, de temps et de ressources dont la recherche française se passerait bien.

Pour nous, directrices et directeurs de structures de recherche, qui faisons vivre au quotidien des collectifs dans un environnement international complexe, le temps perdu, l’énergie dissipée et l’intelligence gaspillée dans toutes ces procédures inutiles sont devenus dramatiques. Nous appelons solennellement le Hcérès et nos établissements de tutelle à une simplification drastique et immédiate des procédures : abandon de référentiels bureaucratiques ; élaboration de formats plus adéquats pour le rapport d’activité, conjoignant en particulier projet scientifique initial, bilan effectif et nouveau projet ; réinstauration des visites dans les locaux des laboratoires par des comités coconstruits par les structures de recherche et les instances nationales d’évaluation des chercheurs et des enseignants-chercheurs.

La bureaucratie du Hcérès nuit gravement à la recherche française : sa nouvelle politique d’évaluation va se traduire par un épouvantable gaspillage de moyens humains, intellectuels et financiers. Cette bureaucratisation doit être corrigée sans délai pour que l’évaluation de la recherche soit véritablement utile aux acteurs de la recherche et au service des sciences et des savoirs.

Premiers signataires : Jean-Luc Autran (physique et chimie, IM2NP, Aix-Marseille Université) ; Marc Aymes (histoire, Cetobac, EHESS, CNRS) ; Valérie Boussard (sociologie et histoire, Idhes, université Paris-X-Nanterre) ; Baptiste Buob (anthropologie, LESC, CNRS) ; Sandrine Costamagno (archéologie, Traces, CNRS) ; Sandrine Etienne-Manneville (biologie, DC2P, CNRS) ; Giancarlo Faini (physique et ingénierie, C2N, université Paris-Saclay) ; Frédéric Hélein (mathématiques, RNBM, CNRS) ; Thomas Lamarche (économie, Ladyss, CNRS) ; Geneviève Lameul (sciences de l’éducation, Cread, université Rennes-II) ; Mathis Plapp (physique, LPMC, CNRS) ; Franck Rebillard (sciences de l’information et de la communication, IRMECCEN, université Paris-III-Sorbonne-Nouvelle) ; Sophie Roux (philosophie et littérature, ED540, ENS) ; Régine Scelles(psychologie, Clipsyd, université Paris-X-Nanterre) ; Makis Solomos(musicologie, Musidanse, université Paris-VIII-Vincennes-Saint-Denis) ; Isabelle Théry-Parisot (archéologie, Cepam CNRS) ; Fabrice Vavre(écologie et évolution, LBBE, université de Lyon-I-Claude-Bernard).
Retrouvez la liste complète des signataires sur le site de l’Assemblée des directions de laboratoires


Source : lemonde.fr, “« La bureaucratie nuit gravement à la recherche »”, tribune. Parue le 10.1.22. https://www.lemonde.fr/idees/article/2022/01/10/la-bureaucratie-nuit-gravement-a-la-recherche_6108818_3232.html#xtor=AL-32280270-%5Bmail%5D-%5Bios%5D

Leave a Reply

Your email address will not be published. Required fields are marked *

Nous utilisons des cookies pour vous offrir la meilleure expérience en ligne. En acceptant, vous acceptez l'utilisation de cookies conformément à notre politique de confidentialité des cookies.

Privacy Settings saved!
Paramètres de confidentialité

Lorsque vous visitez un site Web, il peut stocker ou récupérer des informations sur votre navigateur, principalement sous la forme de cookies. Contrôlez vos cookies ici.

Veuillez noter que les cookies essentiels sont indispensables au fonctionnement du site, et qu’ils ne peuvent pas être désactivés.

Pour utiliser ce site Web, nous utilisons les cookies suivant qui sont techniquement nécessaires
  • wordpress_test_cookie
  • wordpress_logged_in_
  • wordpress_sec

Refuser tous les services
Accepter tous les services