EDUCATION NATIONALELe Monde – Grève du 27 janvier : « La manière la plus simple de mesurer le déclassement des enseignants est le salaire »

28 janvier 20220
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Le déclassement, notion complexe, mais qui permet de mieux appréhender le sentiment d'abandon des enseignants par les pouvoirs publics. Non-revalorisation du métier, des salaires... un article pour faire le point, mieux cerner les maux et les attentes.

“Les salaires des enseignants français, appelés à participer à une journée de grève interprofessionnelle pour des revalorisations, sont parmi les plus faibles des pays de l’OCDE.

Alors que les enseignants sont appelés à participer, le 27 janvier, à une journée de grève interprofessionnelle pour réclamer des revalorisations salariales, Pierre Périer, professeur en sciences de l’éducation à l’université Rennes-II, explique le sentiment de déclassement qu’ont les professeurs.

Les enseignants se plaignent de rémunérations trop basses, pour lesquelles certains d’entre eux se mobilisent, ce 27 janvier, à l’appel des organisations syndicales. A-t-on des mesures objectives du déclassement salarial des enseignants ?

La manière la plus simple de mesurer le déclassement est le salaire, qui est lui-même un indicateur de la position sociale des enseignants par rapport à d’autres professions. En euros constants, il a baissé entre 15 % et 25 % depuis le début des années 2000. Et si les enseignants ont bénéficié de petites revalorisations, plutôt en début de carrière, elles ne suffisent pas à opérer un rattrapage. Le faible dynamisme des carrières, qui commencent à un niveau de rémunération faible et qui restent assez faibles en milieu de parcours, joue également.

L’écart se creuse aussi avec des professions à niveau de qualification comparable. Selon l’OCDE [Organisation de coopération et de développement économiques], les salaires des professeurs français sont inférieurs à ceux des travailleurs du privé, de 21 % dans le préélémentaire, de 23 % dans l’élémentaire et de 12 % au collège. Le lycée est moins concerné, du fait du poids des enseignants agrégés, qui sont mieux rémunérés.

Enfin, le décrochage n’est pas seulement national mais international : la France est le mauvais élève de l’OCDE, même si quelques pays font moins bien que nous.

Quand on parle de conditions du métier enseignant, on répète pourtant souvent que « le salaire ne fait pas tout »…

Outre le déclassement salarial objectif, il existe aussi un déclassement subjectif, qui tient à l’image du métier et au sentiment de reconnaissance par le reste de la société. Aujourd’hui, seuls 7 % des professeurs, au niveau collège, estiment que leur profession est appréciée dans la société, contre 27 % en moyenne dans les pays de l’OCDE. Dans une enquête menée auprès de 2 203 enseignants du secondaire, nous avons montré que la quasi-totalité d’entre eux estime être « peu » ou « pas du tout » reconnue par les politiques (92,9 %) et l’opinion publique (93,9 %). Ils ont également le même sentiment vis-à-vis des parents et des élèves.

Ce sentiment de déclassement n’est-il pas aussi le signe de transformations sociales plus profondes ?

L’école est considérée comme en crise et tenue comme responsable des inégalités. Les faibles performances du système français par rapport au reste de l’Europe – démontrées par les enquêtes PISA de l’OCDE – pèsent sans doute sur le moral des professeurs. Sur ce point, on peut comparer avec la Finlande : à niveau de rémunération comparable, les professeurs finlandais ont un sentiment de reconnaissance beaucoup plus fort. On peut émettre l’hypothèse que c’est, en partie, parce que leur système est performant.

D’autre part, au fil des années, la figure de l’enseignant détenteur des savoirs s’est ternie. Son autorité dans la connaissance est remise en cause par les parents mais aussi par les élèves. Les savoirs scolaires sont davantage interrogés, les attentes sociales s’étant déplacées du côté des compétences utilitaires, qui préparent à l’insertion professionnelle. La manière de faire la classe, encore assez traditionnelle dans le modèle français, est elle aussi discutée, comme en témoigne l’attrait pour les pédagogies alternatives.

Il y a donc une forte tension entre le décrochage du salaire et un métier plus exigeant, qui pour autant n’apporte pas tous les résultats souhaités.

Pourquoi cette question du déclassement professionnel des enseignants, si elle est ancienne, peine-t-elle à mobiliser la profession pour obtenir des améliorations ?

Le déclassement, le manque de reconnaissance sont des sentiments difficiles à quantifier. Ils n’ont donc pas été portés, en tant que tels, par les syndicats enseignants. En outre, si les salaires n’ont pas été un objet de lutte ces dernières années, c’est sans doute parce que la capacité de la communauté enseignante à porter des revendications et à gagner des combats est plus faible qu’auparavant.

Le monde enseignant est aussi plus fragmenté, moins unitaire, notamment parce que des contrastes forts se sont installés. La condition des enseignants du premier degré varie géographiquement, selon les académies. Dans le second degré, elle varie selon les niveaux – les enseignants du collège étant globalement plus en souffrance que ceux du lycée.

Il y a aujourd’hui des « mondes enseignants », pour reprendre les mots de la sociologue Géraldine Farges, y compris dans les conditions d’exercice du métier. Ce monde fragmenté est plus difficile à mobiliser, y compris sur les revendications salariales, qui diffèrent d’un corps à un autre. Les agrégés n’ont pas le même salaire, à la fois à l’entrée et dans la progression au fil de la carrière. Ils n’ont pas non plus les mêmes perspectives professionnelles que les professeurs des écoles, ni même que les certifiés.”


Source : lemonde.fr, “Grève du 27 janvier : « La manière la plus simple de mesurer le déclassement des enseignants est le salaire »”, publié le 27.1.22 par Violaine Morin. https://www.lemonde.fr/societe/article/2022/01/27/greve-des-enseignants-le-salaire-est-un-indicateur-de-la-position-sociale-et-mesure-le-declassement_6111141_3224.html#xtor=AL-32280270-%5Bmail%5D-%5Bios%5D

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