Vivre ensemble ?Laïcité à l’école : “Les entraves ne se cantonnent plus à certains établissements” (L’Express)

7 janvier 20210
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Il dirige la Fondation Jean Jaurès, à qui l'on doit la révélation de chiffres inquiétants sur le respect de la laïcité à l'école publique dans la journée de mardi. Les enseignants comptent d'abord sur eux-mêmes et sur leurs collègues, face à une hiérarchie souvent silencieuse.

“Iannis Roder, directeur de l’Observatoire de l’Éducation de la Fondation Jean-Jaurès, révèle les résultats d’un sondage Ifop sur les revendications religieuses en classe.

Près de trois mois après l’attentat contre Samuel Paty, un sondage Ifop, commandé par la Fondation Jean-Jaurès et Charlie Hebdo, se penche “les contestations de la laïcité et les formes de séparatisme religieux à l’école”*. Le panel de questions soumis aux enseignants interrogés est large : Afin d’éviter de possibles incidents provoqués par certains élèves, vous est-il déjà arrivé de vous autocensurer dans votre enseignement ? Au cours de votre carrière, avez-vous déjà observé, au moins une fois de la part d’élèves, des formes de contestation au nom de la religion ? Avez-vous relevé des injures ou provocations lors des cérémonies organisées en l’honneur de Samuel Paty ? Ce dernier a-t-il eu raison ou tort de faire un cours sur la liberté d’expression en s’appuyant sur des caricatures de presse ?… Iannis Roder, professeur d’histoire-géographie et directeur de l’Observatoire de l’Éducation de la Fondation Jean-Jaurès, livre à L’Express les principaux enseignements de cette enquête réalisée sous son égide.

Ce sondage Ifop démontre que la gestion de la question religieuse dans la vie scolaire apparaît de plus en plus comme une source de tension. Comment s’exprime ce constat ?

Les enseignants sont, en effet, plus d’un tiers (36 %) à avoir rencontré, durant leur carrière, des contestations d’enseignements ou de contenus d’enseignements au nom de convictions religieuses, philosophiques ou politiques. Et 34 % d’entre eux disent s’être heurtés à des contestations d’activités pédagogiques. Autre donnée plus éloquente encore : 24 % des personnels du secondaire – soit pratiquement un professeur sur quatre – sont confrontés, plusieurs fois par an, à des incidents dans l’établissement où ils exercent. En 2018, une étude Ifop, réalisée pour le Comité national d’action laïque (Cnal), démontrait qu’ils n’étaient alors que 15 % dans ce cas. Cette différence de 9 points a de quoi nous interpeller.

Comment expliquez-vous cette envolée des chiffres dans le secondaire ?

Après l’assassinat du professeur Samuel Paty, la parole s’est libérée sur ces sujets. Ce qui nous permet sans doute d’avoir une vision plus précise de ce qu’il se passe dans les classes. Le fait que le ministre de l’Éducation nationale, Jean-Michel Blanquer, insiste autant sur l’importance “d’arrêter de mettre la poussière sous le tapis” et d’en finir avec le fameux “pas de vagues” a sans doute également joué. Malheureusement, il faut bien reconnaître aussi que la situation va en s’aggravant. Autre révélation importante de ce sondage : les entraves à la laïcité, et les revendications liées aux questions religieuses, ne se cantonnent plus à certains établissements scolaires. Ce phénomène semble aujourd’hui toucher tous les territoires. Même si quelques points particuliers de crispation sont encore un peu plus marqués en certains endroits. Prenons, par exemple, la question de l’autocensure : 27 % de la totalité des enseignants interrogés disent s’autocensurer “régulièrement” ou “de temps en temps”. Alors que ceux qui exercent en réseau d’éducation prioritaire sont 28 % à le reconnaître. Dans les banlieues populaires, ce chiffre monte à 35 %.

Vers qui les enseignants se tournent-ils en cas de conflit lié à la laïcité ou aux questions religieuses avec leurs élèves ?

Les professeurs ayant signalé une contestation se sont tournés en priorité vers les personnels de direction de leur établissement. Mais ce chiffre reste tout de même très faible car ils ne sont que 56 %, soit à peine un peu plus de la moitié, à s’en être remis à eux. 5 % seulement des enseignants confrontés à ce type de problème ont, quant à eux, fait la démarche de contacter le rectorat. On voit bien que ce qui devrait normalement être automatique ne l’est pas. Cela traduit sans doute un manque de confiance et une méfiance des enseignants à l’égard de leur hiérarchie. Par conséquent, le soutien vient plutôt de leurs pairs puisque 73 % des professeurs mis en difficulté ont reçu un soutien total de la part de leurs collègues. Même si ces derniers n’ont pas autorité pour agir au nom de l’établissement ou de l’institution, cette cohésion des équipes pédagogiques est importante. Les élèves savent bien que, si les enseignants travaillent bien ensemble, s’ils se montrent solidaires, cela les aide à progresser et à avancer. Un climat serein, dans un établissement, aide aussi à la résolution des conflits.

La solidarité n’est, hélas, pas toujours de mise comme l’a montré l’affaire Samuel Paty. Dans votre sondage, 25 % des enseignants estiment que ce professeur a eu tort de faire un cours sur la liberté d’expression à partir de caricatures de presse…

Pour être totalement exact, seuls 9 % d’entre eux estiment clairement “qu’il a eu tort”. Et 16 % refusent de se prononcer. Mais, mon point de vue personnel est que, s’ils étaient d’accord avec Samuel Paty, ils le diraient clairement. On peut donc considérer que 25 % des enseignants estiment qu’il a fait fausse route. On savait qu’au sein même du collège du Bois d’Aulne, certains collègues de Samuel Paty avaient pris leurs distances avec lui. Mais je ne m’attendais pas à ce que les enseignants en général soient si nombreux à porter un regard critique sur ses pratiques pédagogiques. Comment l’interpréter ? Plusieurs hypothèses comme l’autocensure, la peur de choquer, le souci de respecter les croyances des uns et des autres, peuvent être envisagées. En tout cas, il me paraît, là encore, important de se pencher sur ce chiffre conséquent et de chercher des explications.

Le ministère avait recensé près de 800 incidents lors de l’hommage rendu à Samuel Paty dans les établissements scolaires. Pourquoi l’enquête de l’Ifop paraît-elle plus alarmiste ?

Au total, 19 % des enseignants interrogés par l’Ifop disent avoir observé au moins une forme de contestation ou de désapprobation lors des cérémonies d’hommage à Samuel Paty, allant des justifications de violences contre les personnes présentant des caricatures de personnages religieux (15 %) à des refus de participer à la minute de silence organisée en hommage au professeur (10 %). Dans les établissements situés en réseau d’éducation prioritaire, le pourcentage atteint 34 %. On est effectivement loin des données avancées par le ministère début décembre. Sans doute car bon nombre d’enseignants hésitent, voire renoncent, à remonter les incidents, préférant gérer eux-mêmes ces situations au sein de leurs classes. Le souci de ne pas faire de vagues, de ne pas nuire à la réputation de l’établissement, est encore une habitude bien ancrée, notamment chez les personnels de direction. Beaucoup de professeurs ont toujours aussi cette crainte de stigmatiser des élèves, des territoires, des populations. Or, en agissant ainsi, ils ne permettent pas aux enfants et aux jeunes de comprendre la portée ou la mesure de leurs propos dans notre société. Et, de ce fait, ils ne leur rendent pas service.”


Source : lexpress.fr, “Laïcité à l’école : “Les entraves ne se cantonnent plus à certains établissements”, publié le 6/1/21. https ://www.lexpress.fr/actualite/societe/laicite-a-l-ecole-les-entraves-ne-se-cantonnent-plus-a-certains-etablissements_2142085.html

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