L'école dans le mondeLa crise du coronavirus nous rappelle à quel point la formation à la culture du débat à l’école est essentielle (La Libre Belgique, contribution externe)

9 avril 20200
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Il faut "s'efforcer au langage clair pour ne pas épaissir le mensonge universel", disait l'auteur de L'Homme révolté. Ce billet rappelle à quel point la formation et l'exercice de l'esprit critique, qui supposent avant tout la libre expression des idées, sont essentiels en matière éducative.

“Une opinion de Christophe Duffeler, professeur de français au Collège Saint-Michel.

Ce ne sera pas le moindre de ses effets, la difficile recherche de la réponse adéquate à l’épidémie de Covid-19 aura révélé au grand public qu’une discipline aussi scientifique que la médecine est traversée de débats internes. En effet, qu’il s’agisse du mode de propagation du virus (aéroporté ou non), du rythme de sa diffusion, de son traitement à la chloroquine ou des mesures prophylactiques nécessaires pour s’en protéger (confinement et port du masque), les discours scientifiques et politiques se sont multipliés et souvent contredits depuis le début de la crise. A ce propos, un peu de mémoire permet aujourd’hui de juger de la validité des propos lénifiants tenus par certains responsables politiques de la santé publique – ou par certains scientifiques complaisants – il y a quelques semaines…

Or, si dans le domaine politique, la confrontation des points du vue ne surprend personne, les disciplines scientifiques exposent rarement aux yeux du public leurs différends pourtant inhérents à la recherche.

On pourrait craindre dès lors que cette observation ne contribue à diminuer la confiance du public dans le discours médical si, dans le même temps, l’admiration pour le courage et les efforts déployés par les soignants ne nous rappelaient combien nous avons besoin d’eux.

Toutefois, on peut s’attendre à ce que les réseaux sociaux et les sites complotistes utilisent les zones d’incertitude et les contradictions révélées dans ce climat collapsologique pour diffuser de nouvelles théories fumeuses.

Les trois écueils

Dès lors, cette expérience rappelle que la formation à la culture du débat est essentielle à l’école pour que son exercice dans la sphère publique, médiatique et scientifique puisse se déployer sereinement. Elle est d’ailleurs inscrite dans le décret EPC (Education à la philosophie et à la citoyenneté) et figure au cœur du programme de français. Pour autant, trois écueils rendent son apprentissage à la fois difficile et nécessaire.

Tout d’abord, l’apparente mise à disposition sur internet de savoirs accessibles à tous qui permettraient de faire l’économie d’un médiateur pour apprendre à discerner le vrai du faux. La rumeur récente attribuant l’épidémie de Covid 19 à l’Institut Pasteur, sur base de l’existence d’un prétendu vaccin contre le coronavirus, a encore montré les confusions auxquelles donnent lieu des informations non traitées. Or, l’usage de plus en plus exclusif du numérique et des réseaux sociaux par la jeune génération peut conduire à une information partielle et biaisée ou à une mise en doute de l’information. L’enseignant se voit ainsi confronté à la nécessité de délimiter la zone des faits et des opinions et de réhabiliter l’autorité des experts ou des journalistes professionnels.

Ensuite, il y aussi l’écueil des réseaux sociaux. Si ceux-ci peuvent se faire vecteur d’informations et d’échanges politiques, ils génèrent le plus souvent des postures radicales et souvent violentes à défaut de réelles discussions. Leur gestion par les algorithmes favorisant l’entre-soi, il est rare que des opinions argumentées se confrontent sans s’affronter à coups d’assertions ou d’accusations. La distance, l’anonymat et le désir de visibilité que confèrent le média numérique libèrent ainsi des passions tristes qui trouvent là des occasions de défoulement. La récente cérémonie des Césars et la récompense attribuée à Polanski a ainsi donné lieu à un déferlement de jugements sentencieux qui n’autorisaient aucune mise en question.

Enfin, l’enseignant doit aussi naviguer entre le “there is no alternative” et le “tout se vaut”. D’un côté, l’enseignant comme l’animateur de débats ne peut cautionner n’importe quelle thèse au nom de l’équité. Sinon “L’objectivité, c’est cinq minutes pour Hitler, cinq minutes pour les juifs” a dit Jean-Luc Godard. Le débat en ce qu’il met sur un pied d’égalité les intervenants requière des valeurs communes et impose des conditions qu’énonce le Traité de l’argumentation de Chaïm Perelman et Lucie Olbrechts-Tyteca Celles-ci sont notamment relationnelles. “Il faut, en effet, pour argumenter, attacher du prix à l’adhésion de son interlocuteur, à son consentement, à son concours mental”.

Cette approche qui vide de débat de sa substance

D’un autre côté, la culture sinon de l’unanimité du moins de l’entre-deux, du juste milieu qui permettrait de se mettre à l’abri de l’obligation de faire des choix. On postule qu’il y a un sens à l’histoire et qu’il n’y a qu’à en suivre le cours. Or, le moment historique en est l’illustration, l’histoire s’écrit à travers une succession de rebondissements auxquels on ne peut donner de sens que rétrospectivement. Dès lors, les thèses qui sont mises en présence dans un débat sont toujours révélatrices des options retenues. Or, on voit aujourd’hui par exemple qu’en ce qui concerne certains débats de société (la GPA, la dépénalisation de la consommation et de la vente de cannabis, l’allongement du délai légal d’avortement), d’économie (l’orthodoxie budgétaire, les dépenses de soins de santé, les pensions), de politique (l’Europe), ou même de pédagogie (le Pacte d’excellence, le numérique), la tentation est grande de prétendre escamoter certaines options jugées hors du temps. Cependant, outre que les thèses refoulées peuvent connaître un retour imprévu, cette approche sécurisante qui vise à aseptiser le débat en réalité le vide de sa substance et le démonétise, nul ne pouvant approuver ce qu’il ne peut désapprouver. Paradoxalement, le Brexit aura ainsi peut-être davantage contribué à l’adhésion des citoyens à l’Europe que les discours anti-nationalistes répétés à l’envi.

En définitive, l’expression des divergences scientifiques et des débats qu’elles font naître dans le climat d’urgence sanitaire actuel rappelle que, dans un espace démocratique, l’éclosion d’une vérité, qu’elle soit scientifique, économique, éthique, judiciaire ou pédagogique, requière la pratique d’un débat contradictoire éclairé. Et que l’école doit être son lieu naturel d’apprentissage et d’exercice.”


Source : lalibre.be, contribution externe. “La crise du coronavirus nous rappelle à quel point la formation à la culture du débat à l’école est essentielle”, par Christophe Duffeler, professeur de français. Publié le 9/4/20. https ://www.lalibre.be/debats/opinions/la-crise-du-coronavirus-nous-rappelle-que-la-formation-a-la-culture-du-debat-a-l-ecole-est-essentielle-5e8ed2acd8ad581631d56870

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