L'école à la maisonLa continuité pédagogique, un rêve ?

2 avril 20200
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La continuité pédagogique relève plus de l'idéal que de la réalité. En pratique, l'école à la maison telle qu'elle fonctionne aujourd'hui tend à accentuer les inégalités sociales. Elle soulève des interrogations aussi graves que légitimes quant à la cybersécurité, et la capacité de notre pays à s'adapter, mais aussi à préparer sa jeunesse à des situations inédites. Point de situation à l'heure où "5 à 8% d'élèves" auraient décroché, quand l'Education nationale réfléchit à des systèmes de soutien scolaire ciblés, dont on ne peut pas croire qu'ils ne concerneront pas tous les élèves.

Coronavirus : le casse-tête de la continuité pédagogique

“Derrière l’intention louable que la scolarité se poursuive pendant le confinement, les difficultés sont nombreuses. 5 à 8 % des élèves ont décroché.

« Avec mon mari, nous faisons deux journées en une. La première, en télétravail, pour nos employeurs respectifs. Et la seconde, comme profs de CM2 et profs de collège pour nos deux enfants. Du coup, tous les soirs, je ne me couche jamais avant une heure du matin, après avoir mené mes deux vies de front. » Après deux semaines et demie de confinement, Marie est épuisée. Elle attend les « vacances scolaires » de ses enfants avec impatience.

Comme des centaines de milliers de parents, elle a tenté de mettre en place « la continuité pédagogique » imaginée par le ministère de l’Éducation, et se donne du mal pour aider ses enfants à répondre aux attentes des enseignants. « Ne rien lâcher, c’est une façon de combattre le virus. » Et encore, elle mesure sa chance : son mari et elle sont tous deux cadres, ils ont tous les moyens technologiques à disposition pour que les enfants puissent se connecter aux ENT (Espaces numériques de travail), ces fameux sites Internet sur lesquels les établissements échangent avec les parents et les élèves. Mais nombreux sont ses amis qui ont tout lâché, épuisés de chercher où trouver les cours, découragés d’abattre les forêts de devoirs donnés et fatigués de chercher la bonne information au bon moment.

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Pour ceux qui résistent encore et tentent de ne pas sortir de la ronde des cours, la réalité du quotidien scolaire est rude. Les soucis sont tout d’abord techniques : certains n’ont pas accès (ou mal) à Internet, soit parce qu’ils ne l’ont pas à disposition dans l’endroit où ils se sont confinés, soit parce qu’ils partagent à plusieurs un ordinateur. Car bien souvent, avec un ou deux postes par foyer dans le meilleur des cas, la lutte est acharnée entre les enfants qui doivent se connecter, et les parents qui essayent de télétravailler.

Technologie toujours : comment imprimer ces dizaines de pages de cours et d’exercices, lorsqu’on n’a pas d’imprimante chez soi, ou que les réserves de papier et de cartouches d’encre fondent comme neige au soleil ? Mais la principale difficulté pour les familles est sans conteste l’impossible moisson des informations.

De gros efforts

Les efforts des enseignants sont indéniables, à l’image de leur organisation et de leur formation expresses aux réseaux sociaux, « cloud partagés » et autres montages vidéo ou audio pour accompagner au mieux leurs élèves, et en laisser le moins possible sur le bord du chemin.

Dans le secondaire, cela se corse encore : plus il y a d’enseignants, plus la tâche est ardue. Il y a le travail, donné en plusieurs fois tout au long de la journée, qui impose à tous (enfants, mais bien sûr, aussi, parents) de vérifier les devoirs à intervalles réguliers. Autre problème : la multiplicité des médias utilisés. Rien que dans les ENT, les entrées sont multiples. Ainsi sur les sites « Pronote » ou « École directe », on trouve des informations dans les rubriques « devoirs », « contenus de séances », « messagerie des parents », « messagerie des enfants », mais aussi dans les commentaires et des précisions laissés dans chacun des posts…

Sans oublier aussi les comptes Google Éducation et consorts, les messageries privées des enfants ou celles des parents, qui complexifient encore davantage les multiples vérifications à réaliser tout au long de la journée.

« J’ai lâché l’affaire »

Mais les difficultés techniques sont loin d’être les seules affrontées par les familles. Sans parler des tensions supplémentaires que la pression scolaire crée au sein de la famille, cette continuité pédagogique crée des inégalités. Certains élèves ne peuvent pas se faire aider par leurs parents (soit parce qu’ils n’ont pas le temps, soit parce qu’ils n’y comprennent rien) et risquent d’accumuler du retard, voire de décrocher.

De plus en plus d’élèves ne rendent plus les devoirs attendus, ou n’assistent plus aux classes virtuelles. « J’ai lâché l’affaire, je l’avoue », reconnaît Delphine, maman de trois enfants. « J’ai commencé par dire à mes enfants de ne pas apprendre les leçons, et de se concentrer sur les exercices à rendre. Puis pour éviter le conflit à tout-va dans mon 75 mètres carrés partagé à cinq, j’ai arrêté de lutter sur le scolaire. »

“Ce ne sont pas des vacances”

Pourtant, parents, enseignants et élèves reconnaissent que cette « continuité pédagogique » est indispensable. Mais tous n’ont pas compris de la même manière ce qu’il fallait y mettre : « Ce ne sont pas des vacances », comme l’a martelé Jean-Michel Blanquer, le ministre de l’Éducation nationale, à de multiples reprises. Certains enseignants y ont vu la nécessité de garder un contact avec leurs élèves et de les maintenir dans un cadre studieux pour qu’« être confiné » ne rime pas avec « laisser-aller ».

D’autres professeurs ont, eux, compris qu’il fallait continuer le programme comme si – presque – de rien n’était. Mais les nouveaux chapitres ne peuvent être découverts par des élèves laissés seuls face à un polycopié. Un enseignant, c’est vraiment utile, et les parents ne peuvent s’y substituer : nombreux sont d’ailleurs ceux qui se rendent compte, à l’occasion de ce confinement, que les enseignants assurent une mission remarquable, et regrettent désormais de les avoir dénigrés par le passé.

Désarroi des enseignants

Côté enseignants, le désarroi s’installe aussi. « Certains élèves décrochent complètement : je me sens impuissant. C’est déprimant », confie Julien, qui enseigne dans un lycée parisien. Sophie, une de ses collègues, déplore aussi les élèves perturbateurs qui s’invitent dans les classes virtuelles pour parasiter un cours : « Un élève non identifié, qui s’est caché derrière le pseudo « Christ cosmique » s’est invité dans la classe d’une collègue mardi matin pour y mettre le bazar.

Se faire « bordéliser » virtuellement, c’est dur dans une carrière ! » s’agace-t-elle, non sans humour. « Une des choses essentielles dans l’enseignement, c’est le rapport humain. C’est dans cet échange constant et dans cette relation si précieuse que se construit l’enseignement. » Sophie ne remet pas en cause la nécessité de rester en contact avec ses élèves : « Bien sûr, garder un lien avec l’école, c’est évident et essentiel. Mais il ne faut pas espérer en faire autant qu’en présentiel ! »

« Une accentuation des inégalités sociales »

Le ministère de l’Éducation nationale a bien conscience du fossé qui est en train de se créer entre les élèves qui suivent et ceux qui décrochent : il estime que 5 à 8 % des élèves ne bénéficieraient, à l’heure actuelle, pas pleinement de l’école à domicile, que ce soit en raison de problèmes d’équipements numériques, de parents dans l’incapacité de les épauler ou d’une situation familiale défavorisée. « Il a pu y avoir une accentuation des inégalités sociales due aux contextes familiaux différents », a reconnu le ministre.

Alors à l’approche des vacances de printemps, qui débuteront samedi pour la zone C, pas question de baisser la garde. Et même si Jean-Michel Blanquer répète qu’« il faut que les vacances soient des vacances », il compte bien mettre à profit ce temps pour récupérer les décrocheurs, préalablement identifiés par les directeurs, conseillers principaux d’éducation et enseignants. Objectif de ces « vacances apprenantes » : proposer à ceux qui ne suivent plus des cours de soutien scolaire à distance pendant leurs congés. Pour repartir sur de bonnes bases, on l’espère, après les vacances, puisque la fin du confinement semble encore loin… et celle de la « continuité pédagogique » aussi.

Lire aussi Coronavirus : des vacances studieuses pour les élèves en difficulté


Source : lepoint.fr, “Coronavirus : le casse-tête de la continuité pédagogique”, publié le 2/4/20 par Louise Cuneo. https ://www.lepoint.fr/education/coronavirus-le-casse-tete-de-la-continuite-pedagogique-02-04-2020-2369843_3584.php#

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