École, écrans“La bataille de l’apprentissage 2.0 : les tutos font la nique aux MOOC”

2 mars 20200
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"ENQUÊTE : A l’heure de la digitalisation croissante de l’économie, l’éducation n’échappe pas au mouvement. L’enseignement en ligne à distance avec les MOOC semblaient avoir une longueur d’avance. Mais, moins académiques, les tutos sont bien plus populaires."

“Dans son salon perché au premier étage, avec vue sur la mer, Steven Huitorel, un prof d’anglais de 38 ans installé à Morieux, près de Saint-Brieuc (Côtes-d’Armor), déploie son attirail pour tourner sa prochaine leçon d’anglais sur YouTube. Appareil photo numérique posé sur pied, écran d’ordinateur, micro-cravate, réflecteur : en moins de dix minutes, tout est en place.

« Hello my friends – bonjour mes amis », lance l’enseignant d’un ton enjoué devant l’étagère en bois pleine de livres qui lui sert de décor.  « Welcome to a new lesson – bienvenue à cette nouvelle leçon ». Au menu du jour : apprendre à donner son opinion.

Au total, 138 vidéos didactiques sont ainsi disponibles gratuitement sur sa chaîne Les tutos de Huito. La plus populaire – Comprendre tous les temps en anglais en quinze minutes – enregistre 962 000 vues. Une audience digne d’une émission télé qui témoigne de la place qu’ont pris les tutoriels dans notre quotidien.

Satisfaction immédiate

Fini le temps où l’on devait s’attacher les services d’un professionnel ou se coltiner des pages et des pages de modes d’emploi indigestes pour savoir comment nettoyer son lave-vaisselle, monter un meuble de salle de bains en kit ou faire une queue-de-cheval twistée. Aujourd’hui, on se rue sur les tutos vidéo plus ou moins bien faits, mis en ligne par M. et Mme Tout-le-monde.

C’est particulièrement vrai des jeunes générations qui « sont dans une approche du savoir de l’ordre du process et de la satisfaction immédiate », constate Sophie Pène, professeure en sciences de l’information et de la communication à l’université Paris-Descartes. « Quand ils sont confrontés à un problème, ils ne cherchent pas à en comprendre les causes ni les conséquences mais à savoir comment faire pour le résoudre. »

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Leur première alliée dans les moments d’apprentissage ? YouTube, qui réunit plus de 2 milliards d’utilisateurs mensuels dans le monde dont 39 millions en France, âgés, pour 29 % d’entre eux, de 18 à 34 ans. « Ces dernières années, les contenus pédagogiques marchent très bien, que ce soit dans les matières classiques de l’enseignement scolaire ou dans la beauté, la cuisine, le bricolage ou la musique », assure Charles Savreux, le porte-parole de YouTube France.

C’est ce que confirme une étude menée en mai 2018 par BVA pour SOxH factory : 75 % des Français se disent d’abord intéressés par les vidéos qui leur permettent de s’instruire ; 21 % regardent d’ailleurs souvent des vidéos sur des sujets d’enseignement ou de culture générale ; 20 % des tutoriels sur des produits, des services et des conseils pratiques.

« Les tutos portent une révolution pédagogique »

Les entreprises ne sont évidemment pas passées à côté de la tendance. L’Oréal, Yves Rocher, SFR…, elles sont de plus en plus nombreuses à surfer sur la vague pour accroître leur visibilité et développer une proximité avec leurs clients.

Parmi les pionnières : Leroy Merlin, qui met à disposition, sur son site Internet, plus de 280 vidéos pédagogiques. Certaines sont très grand public – du genre comment planter un clou ou peindre au rouleau –, d’autres plus pointues – comment poser des tuiles plates ou installer un réducteur de pression. Un succès : ces contenus ont rassemblé 15 millions de vues uniques en 2019. « Les gens sont en demande d’accompagnement dans tous leurs projets », constate Nassera Mekaoui, directrice marketing des services chez Leroy Merlin France. « Les tutoriels viennent répondre à leurs besoins très particuliers. »

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Pour Steven Huitorel, l’aventure a démarré en 2014. « Au fil de ma pratique en collège, je me rendais compte de mon impuissance face aux élèves de 4e-3e en situation de décrochage, raconte-t-il. Je prenais du temps à la récré pour leur réexpliquer certaines notions sur un coin de table mais j’avais toujours l’impression de courir après le train. En langues, quand on n’a pas les bases, c’est très difficile de rattraper son retard. Et en même temps, travaillant dans le service public, je ne me voyais pas dire aux élèves et aux parents : désolé, je ne peux rien pour vous. »

C’est là qu’il songe aux tutoriels vidéo. « YouTube a l’avantage d’être en même temps rassurant pour les jeunes, très facile d’accès puisqu’il n’y a pas d’inscription à l’entrée, tout en ayant un potentiel éducatif énorme. Quand ma vieille R19 de 350 000 km est tombée en panne, j’ai réussi à la réparer par moi-même simplement en suivant un tuto. Idem quand mon PC m’a lâché. Si j’ai pu monter aussi facilement en compétences dans des domaines que je ne maîtrisais pas du tout, pourquoi ne pourrait-il pas en être autant pour les élèves ? »

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Chacun de ses épisodes tient la promesse d’aborder une notion de base – les nombres, le prétérit, dire l’heure… – de façon simple et ludique en une dizaine de minutes. Le tout dans une réalisation soignée. La mayonnaise semble bien prendre. Sa chaîne compte aujourd’hui 200 000 abonnés, « l’équivalent de 6 666 classes de 30 élèves », s’amuse-t-il à calculer.

De là à devenir son gagne-pain, il y a un pas. « En moyenne, je touche 250 à 500 euros par mois par la publicité » , témoigne-t-il. Une broutille si l’on rapporte cette somme aux dix heures de travail hebdomadaire que représente cette activité. Une broutille aussi en comparaison des revenus que peuvent engranger les Norman, Cyprien et autres youtubeurs stars. « Mais je trouve cela tellement chouette de pouvoir ouvrir les portes de ma classe et laisser libre cours à ma créativité sans avoir la contrainte du programme ! » , s’enthousiasme-t-il. « Tant que ça m’amuse et que j’ai l’impression que c’est utile aux élèves, je continue ! »

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Deux mains virevoltent sur les touches noires et blanches d’un piano. La mélodie entraînante d’un boogie-woogie danse dans l’air. Borsalino noir sur la tête, Eric Legaud, alias Galago Music, apparaît à l’écran tout sourire. Voilà bientôt neuf ans que ce prof de guitare, piano et ukulélé, désormais installé à Lyon, accompagne les musiciens en herbe sur YouTube. « Un jour, j’ai découvert les tutos mis en ligne par un prof de guitare américain », se souvient-il. « C’était génial. J’avais l’impression d’avoir un copain en face de moi qui me montrait tous les petits trucs que j’avais toujours rêvé d’apprendre. Cela m’a donné envie de partager à mon tour ce que je savais… A ma sauce. »

Dans sa méthode, pas de solfège. « La majorité de mes élèves sont des adultes qui n’ont ni le temps ni l’envie de passer un an à se bourrer le crâne avant de pouvoir jouer leur première note, explique-t-il. L’idée de mes tutos est de les aider à gagner en autonomie en leur apprenant à construire des accords et à les enchaîner simplement grâce à l’harmonie. » Comme un pied de nez aux bonnes vieilles méthodes du conservatoire qu’il a endurées pendant près de quinze ans.

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« Les tutos portent une révolution pédagogique », assure Sophie Pène. « D’abord par leur nombre. Il y en a tellement aujourd’hui et sur une telle variété de sujets que nous ne pouvons qu’être bousculés, nous, enseignants. D’autant que nous n’avons pas du tout une culture de l’image, encore moins de l’image animée. Pour beaucoup d’entre nous, YouTube est encore un véritable continent noir. »

Pourtant, il y a encore dix ans, c’est vers les cours en ligne gratuits ouverts à tous, plus communément appelés MOOC (massive open online course) que tous les regards se portaient. On imaginait alors rendre le savoir accessible au plus grand nombre grâce à une simple connexion Internet. Mais les espoirs démesurés du début ont vite été balayés par les forts taux d’abandon.

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La fièvre s’est déclenchée en 2011 quand la prestigieuse université Stanford (Californie) a lancé son premier cours d’initiation à l’intelligence artificielle en ligne. Le retentissement a été fulgurant : 160 000 inscrits dans 190 pays. Udacity, Coursera, EdX… Plusieurs entreprises se sont aussitôt engouffrées dans la brèche, persuadées de tenir entre leurs mains le nouveau Graal de l’éducation. A l’arrivée, les MOOC sont loin d’être l’arme d’instruction massive attendue. « La plupart des utilisateurs sont des gens déjà très diplômés », rappelle ainsi Béatrice Savarieau, maître de conférences en sciences de l’éducation à l’université de Rouen-Normandie. Et 90 à 95 % abandonnent en cours de route.

D’après les estimations, 15 000 programmes seront disponibles dans le monde d’ici à 2022, pour une audience de près de 150 millions d’étudiants

A moins d’avoir déjà un solide bagage scolaire, « arriver à se motiver pour apprendre seul devant son ordinateur sans accompagnement est très compliqué », rappelle Rémy Challe, directeur général d’EdTech France, une association créée en 2018 qui regroupe 232 entreprises de la filière. A fortiori quand les contenus ne sont disponibles que sur un temps restreint et sous une forme pas toujours très alléchante. « Un certain nombre de MOOC ne sont encore que des avatars de cours magistraux en présentiel », regrette Gilles Babinet, vice-président du Conseil national du numérique et enseignant à Sciences Po. Des incarnations du monde académique très vertical.

"La bataille de l’apprentissage 2.0 : les tutos font la nique aux MOOC"
BORIS SEMENIAKO

 

Pour autant, la génération tuto va-t-elle définitivement mettre à bas les MOOC ? Rien n’est moins sûr. « Dans le numérique, on a souvent tendance à placer tous ses espoirs dans un outil puis à jeter le bébé avec l’eau du bain quand il commence à montrer ses limites, regrette Yannick Petit, le CEO (directeur général) d’Unow, un organisme de formation digitalisé apparu dans le paysage en 2013. Mais en éducation, il n’y a pas une solution universelle. »

Chaque outil correspond à un besoin, un public et un usage différents. « Ce n’est pas avec les tutos qu’on va grimper dans le classement PISA [Programme international pour le suivi des acquis] », renchérit Thierry de Vulpillières, vice-président start-up et innovation à l’Association française des industriels du numérique de l’éducation et de la formation (Afined).

Alors que le nombre d’étudiants ne cesse de grimper tant dans les pays développés que dans les pays émergents, que les frais de scolarité dans l’enseignement supérieur flambent et que les besoins de formation initiale et continue sont omniprésents, les MOOC peuvent représenter une alternative intéressante.

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Le marché mondial du secteur affiche d’ailleurs toujours de belles couleurs. D’après une étude publiée en novembre 2019 par le cabinet Xerfi, 13 000 MOOC issus de 1 000 établissements étaient ainsi disponibles en 2019, soit près de dix fois plus qu’en 2013. Et la tendance ne devrait pas s’arrêter. D’après les estimations, 15 000 programmes seront disponibles dans le monde d’ici à 2022, pour une audience de près de 150 millions d’étudiants.

Toutes les disciplines sont concernées : de l’informatique à l’histoire, en passant par la communication, le management ou même la cuisine ! « Les sujets représentés sont à la fois de plus en plus diversifiés et de plus en plus pointus comme en témoigne, par exemple, le MOOC Eivasion sur la ventilation artificielle », souligne Clément Meslin, cofondateur de Edflex, le nouveau nom de My-Mooc, une sorte de TripAdvisor des cours en ligne.

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Mais pour parvenir à attirer d’autres publics, les MOOC doivent se réinventer. Abandonner les canons académiques et emprunter les recettes des tutos qui ont fait leurs preuves : format court, animations dynamiques, ton complice… « A l’heure du Web 2.0, l’enseignant ne peut plus jouer le rôle du sachant qui délivre son savoir », insiste Rémy Challe. « Il doit être une sorte d’animateur. Un facilitateur qui apprend aux élèves à apprendre »… Sans en avoir l’air.”

Elodie Chermann


Source : “La bataille de l’apprentissage 2.0 : les tutos font la nique aux MOOC”, publié le 1/3/20 par Elodie Chermann. https ://www.lemonde.fr/economie/article/2020/03/01/la-bataille-de-l-apprentissage-2-0-les-tutos-font-la-nique-aux-mooc_6031428_3234.html

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