Les chemins de la penséeJoseph Haydn : le domestique devenu star (Contrepoints)

17 décembre 20200
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Un excellent point de vue sur la vie d'un des plus grands compositeurs de la musique occidentale.

“Avant Beethoven il y eut Joseph Haydn. En cette année Beethoven, peut-être est-ce l’occasion de redécouvrir Joseph Haydn.

Par Gérard-Michel Thermeau.

Le bouillant génie de Bonn refusait de se considérer comme un « élève » de Haydn. Si le vieux maître n’a guère donné de leçons, au sens traditionnel, au jeune ambitieux, n’en déduisons pas pour autant que son influence a été négligeable sur Beethoven. Son empreinte a été considérable bien au-delà de la « première manière » telles les deux premières symphonies souvent qualifiées de « haydniennes » ou  la huitième vue comme un « retour à Haydn ».

Les plus grandes œuvres de Beethoven sont issues de Haydn. « C’est du sang de mon sang »ainsi parle Haydn accueillant Beethoven au panthéon des artistes dans un poème de Grillparzer. On aura rarement vu dans l’histoire de la musique une telle filiation et une telle parenté entre la musique de deux grands compositeurs. Sans Haydn, y aurait-il eu un Beethoven tel que nous le connaissons ?

Comme pour Beethoven, la date exacte de la naissance de Haydn reste discutée : est-ce le 31 mars ou le 1er avril 1732 ? L’orthographe de son nom a suscité également bien des incertitudes comme en témoignent les écrits de ses contemporains : Hayden, Haiden, Heiden.

PAPA HAYDN

« Papa Haydn » n’a guère inspiré les écrans et pour cause. Sa vie dépourvue de drames et de passions violentes est à des années-lumière du mythe du compositeur « génial mais incompris » ou « génial mais malheureux ». Ami de Mozart et maître de Beethoven, il reste dans l’ombre de ces deux grandes figures. Aussi ne l’aperçoit-on guère que dans un film autrichien de 1918 sur Beethoven, dans la mini-série consacrée par Marcel Bluwal à Mozart et dans un téléfilm de la BBC sur la création de la symphonie héroïque de Beethoven.

Si sa musique est désormais bien connue grâce à de nombreux enregistrements, elle reste relativement peu jouée. Ses symphonies sont traditionnellement interprétées en première partie de concert, en « hors d’œuvre » mais guère en « plat de résistance ». L’image d’une musique aimable avec ses « surprises » naïves persiste malgré tout.

Et pourtant, sa destinée est l’une des plus incroyables de l’histoire de la musique. Il n’était pas, lui, comme Mozart et Beethoven, fils de musicien. D’origine très modeste, il s’est fait lui-même et a su par son génie s’imposer comme le plus grand compositeur de son temps. À la différence des autres musiciens de premier plan depuis le XVIIe siècle, il ne doit sa célébrité ni à ses opéras ni à ses talents de virtuose mais uniquement à ses facultés de compositeur de musique instrumentale, et plus particulièrement de symphonies.

LE DESTIN D’UN SELF-MADE-MAN

De façon moins spectaculaire que Mozart, et en évitant un coup de pied au cul, il a su s’émanciper du statut de domestique qui était celui du musicien dans la société d’Ancien Régime. Il fut aussi un homme d’affaires avisé, ce qui offusque ceux qui opposent « art » et « commerce ».

Le destin de ce self-made-man mérite sans doute d’être mieux connu. Marc Vignal lui a consacré un ouvrage magistral dans lequel j’ai puisé la matière de cet article1.

Rien de moins aventureuse que son existence. Cet homme sédentaire n’a effectué que deux voyages importants, tous les deux à Londres. Ils occupent à peine plus de trois ans d’une existence de 77 ans. Pour le reste, sa vie s’inscrit dans la « région de ses ancêtres », une centaine de kilomètres entre Vienne et l’ouest de la Hongrie actuelle. Comme son nom l’indique, Haydn dérive de Heide qui veut dire païen et par extension paysan, ses origines sont rurales.

Fils et petit-fils de charron côté paternel, il était mieux loti côté maternel, son grand-père étant juge cantonal. Pour être paysanne sa famille n’était donc pas pour autant pauvre. Il n’est pas né dans une « misérable cabane » comme se l’imaginait Beethoven.

JE N’AI JAMAIS EU DE VRAIS MAÎTRES

Rohrau, son village natal, était à la frontière entre l’Autriche et la Hongrie et sa vie devait osciller entre ces deux régions de l’Empire des Habsbourg. Il y nait, deuxième de douze enfants, et montre tôt des dispositions musicales. Son père jouait de la harpe sans connaître la musique et à cinq ans le jeune garçon l’imitait en chantant. Il est aussitôt confié à un parent, directeur d’école à Hainburg, pour lui donner des rudiments d’éducation : « dès ma sixième année, je chantais quelques messes dans le chœur et jouais aussi diverses choses au clavecin et au violon. »

Remarqué par un musicien de passage, il entre à la chapelle de la cathédrale Saint-Étienne de Vienne où il va se perfectionner. S’il quitte très tôt le domicile familial, il ne devait pas oublier les principes inculqués par ses parents : la propreté, l’ordre, la piété, l’économie et le travail.

L’éducation reçue à Vienne reste d’ordre pratique : « je n’ai jamais eu de vrais maîtres ». Il se forme par l’écoute des œuvres : « j’ai entendu ce qu’il y avait alors de plus beau et plus parfait en chaque genre. » Ayant perdu sa voix de soprano à seize ans, il doit gagner péniblement sa vie comme musicien à tout faire, tout en bénéficiant enfin de vraies leçons du fameux Porpora, de passage à Vienne. Tout en le traitant d’asino, de coglione et de birbante, le vieux maître de chapelle le fait progresser en chant, en composition et en langue italienne. En échange, le jeune Haydn lui sert d’assistant voire de valet de chambre allant jusqu’à cirer ses souliers.

REMARQUÉ PAR LE PRINCE ESTHERAZY

Il résiste à ses parents qui en feraient bien un prêtre pour assurer son avenir. Sa situation financière s’améliore quand il est engagé par le comte Morzin comme directeur de musique avec un salaire de 200 florins, le logement et la « table des officiers ». Mais cet aristocrate bohémien connait un revers de fortune qui l’amène à licencier ses musiciens.

Heureusement pour Haydn, il a été remarqué par le prince Anton Estherazy. Il s’intéresse déjà aux deux genres qui vont l’imposer : le quatuor et la symphonie. Mais la musique n’est pas sa seule passion : il était tombé amoureux d’une de ses élèves, fille d’un perruquier viennois qui l’héberge, Thérèse Keller. Il devait pourtant épouser sa sœur aînée, Maria Anna. En effet Thérèse avait été contrainte par ses parents de prononcer ses vœux. Ce mariage de « transfert » ne sera guère heureux.

Quoique prétendant descendre d’Attila, les Esterhazy étaient loin de compter parmi les plus anciennes familles de Hongrie. Leur fortune remonte essentiellement au XVIIe siècle. Fidèles soutiens des Habsbourgs, ils avaient obtenu une souveraineté perpetuelle sur leurs domaines d’Eisenstadt. Ils entretenaient depuis plusieurs générations une importante chapelle musicale.

HAYDN VICE-MAÎTRE DE CHAPELLE

À vingt-neuf ans, Joseph Haydn signe, le 1er mai 1761, un contrat qui allait jouer un rôle fondamental dans son existence. Il devait d’ailleurs le conserver toute sa vie.

Vice-maître de chapelle des Estherazy, il touche 400 florins auxquels s’ajoute une allocation d’uniforme (60 florins) et une indemnité de séjour à Eisenstadt (75 florins). Il a la responsabilité des musiciens de la « musique de chambre » ou « de table », la musique d’église étant du ressort du maître de chapelle. La place est importante : Werner, directeur de la musique en titre, était âgé et infirme.

Devenu officier de la maison, il est invité par le contrat à se conduire « avec modération, sans brutalité envers les musiciens sous ses ordres ». Lors des concerts, tous les musiciens doivent paraître en uniforme, « en bas blancs, en linge blanc, poudrés ». Le contrat insiste beaucoup sur le rôle de conciliateur que doit jouer Haydn pour éviter « querelles et disputes » entre les instrumentistes.

Selon l’article 4, toute la musique qu’il composera sera « à l’usage propre et exclusif » du prince. Cet article, pour le plus grand bonheur du compositeur, ne devait pas être respecté. Jusqu’à la fin de sa vie active, en 1803, Haydn aura l’occasion de porter la livrée. Mais il n’est en rien le « dernier des laquais ». Il appartient à la première catégorie du personnel, les « officiers », qui le distingue des « serviteurs en livrée » et des « valets ».

NICOLAS LE MAGNIFIQUE

La mort du prince Paul Anton, peu après, l’amène à servir son frère Nicolas le Magnifique pendant vingt-huit ans. Ce dernier, amateur sincère de musique, vite conscient de la valeur de son « officier », saura lui éviter de mesquines humiliations. Il avalise la rapide augmentation du salaire annuel de 400 à 600 florins décidée par Paul Anton peu avant de mourir.

Preuve de sa faveur, tombé malade en décembre 1764, Haydn obtient du prince une allocation pour l’achat de médicaments nécessaires. Il en profite pour suggérer à Nicolas d’étendre cette faveur désormais à tous les musiciens pour qu’ils bénéficient de la gratuité des soins. Le 3 mars 1766 la mort de Werner laisse Haydn seul en charge de la musique.

Or à ce moment là, Nicolas le Magnifique s’est mis en tête de faire construire son Versailles. « Ce que l’empereur peut, je le peux moi aussi » aimait déclarer ce prince fastueux. Estheraza, comme son illustre modèle, fut édifié dans un endroit particulièrement marécageux et agrandissait un château existant. Le chantier ne devait s’achever qu’en 1784 pour un coût de treize millions de florins.

MAGNIFICENCE ET POLITIQUE SOCIALE

Le château était entouré d’un grand parc avec diverses « folies ». Séparé du château, un opéra, comprenant 400 places, incendié puis reconstruit, devait voir créer quasiment tous les opéras de Haydn. L’entrée en était gratuite et ouverte au « bon peuple » des environs. En face de ce bâtiment un théâtre de marionnettes avec sa salle en forme de grotte accueillit aussi des œuvres du compositeur. Il ne reste aucune trace aujourd’hui de ces deux édifices. Haydn et ses musiciens étaient logés dans un Musikhaus qui abritait aussi une salle de répétition.

Si les dépenses étaient considérables, en bon gestionnaire, Nicolas dégageait des bénéfices qui lui permettaient de financer l’orchestre de 24 musiciens de Haydn. En 1773 devenu également organiste du château d’Eiseinstadt, le compositeur bénéficie d’un traitement de 961 florins qui le place au troisième rang des fonctionnaires princiers. Haydn avait acheté une maison à Eisenstadt qui devait être incendiée deux fois et deux fois reconstruite en grande partie aux frais du prince.

Ajoutons que les musiciens bénéficiaient des services de trois médecins et d’un chirurgien, les médicaments étant aux frais du prince. On le voit, Nicolas le Magnifique rivalise sans peine avec nos modernes États-providence et sans aucun déficit de caisse.

HAYDN DÉLÉGUÉ DU PERSONNEL

En 1772, le prince envisage de congédier certains musiciens et de réduire des salaires, mesures qui seront finalement abandonnées. Mais il sépare soigneusement le « Choeur » réservé à la musique d’église à Eisenstadt et la « Chambre » rattachée à Esterhaza. Le mécontentement des musiciens est aggravé par l’obligation de laisser leurs femmes à Eisenstadt. Or cette année là, le prince prolonge plus que de coutume son séjour à Esterhaza : les maris mécontents se tournent vers Haydn pour qu’il fasse quelque chose.

Ce serait là l’origine de la fameuse symphonie n° 45 des Adieux où les instrumentistes l’un après l’autre soufflent leur bougie et quittent la scène ne laissant plus que deux violons pour terminer l’œuvre. Selon une autre version, le prince n’appréciant pas les nouvelles symphonies d’esprit Sturm und Drang, Haydn aurait ainsi mis en scène sa « démission » et celle de tout l’orchestre. Quoiqu’il en soit de ce « conflit social » résolu en musique, Haydn devient désormais le « délégué » des musiciens auprès du prince, sans devoir en référer à l’intendant Rahier.

UNE RÉPUTATION GRANDISSANTE

Dès 1767, Haydn est suffisamment connu pour être pris à partie par une revue de Hambourg qui lui reproche ses « farces en musique ». En réponse à la « morgue » des Allemands du Nord, un journal viennois qualifie le compositeur de « bien-aimé de notre nation ». Pourtant, l’impératrice Marie-Thérèse n’a guère une opinion flatteuse écrivant en 1772 à sa bru Béatrice d’Este : « Pour les instruments, il y a un certain Haydn qui a des idées particulières. » Sa renommée grandissant, il se voit commander en 1775 un oratorio par une société de musiciens viennois. Son Ritorno di Tobia est flatteusement comparé aux productions de Haendel.

Très vite, nombre de ses œuvres avaient été copiées et conservées dans les collections de grands aristocrates et des abbayes autrichiennes. Dès 1763 l’éditeur Breittkopf de Lepizig met en vente de la musique de Haydn. L’année suivante, trois éditeurs parisiens, sans toujours beaucoup de scrupules, publient diverses symphonies de « Hayden » sans que l’auteur en ait eu connaissance. Paris était alors la capitale de l’édition musicale, particulièrement en ce qui concerne la musique la plus moderne.

UNE VALEUR COMMERCIALE SÛRE

Très tôt, le maître d’Esterhaza se révèle une valeur commerciale sûre. Aussi les éditeurs, peu scrupuleux, n’hésitent pas à vendre sous son nom des musiques d’Hofmann, Dittersdorf ou Vanhal et autres compositeurs moins connus.

Plus grave, quand la musique de Haydn paraissait trop originale, ils n’hésitaient pas à supprimer tel mouvement remplacé par un autre emprunté à un musicien moins audacieux. Ainsi, jusqu’en 1780, devait paraître en France davantage d’œuvres apocryphes que d’œuvres authentiques du compositeur. Un autre éditeur, Hummel, qui sévit à Amsterdam puis à Berlin, n’hésite pas à « corriger » et à « recomposer » la musique pour éliminer les éléments originaux et « banaliser » les audaces haydniennes.

Néanmoins, toutes ces éditions, en dépit de leurs imperfections, contribuent à lui donner une renommée internationale.

Pourtant, les critiques d’Allemagne du Nord ne cessent de s’indigner de la vulgarité d’une musique qui mêle bouffonnerie et sensibilité. Une revue de Hambourg en 1769 affirme de ce musicien « pas recommandable » : « On ne peut le tolérer que dans ses symphonies pour quelques idées excellentes, en tout cas pas pour son goût, ni pour sa solidité d’écriture. Et pour savoir ce qu’est la mauvaise musique, il suffit de se pencher sur ses œuvres pour piano et surtout sur ses trios et quatuors. »

HAYDN EST EXCENTRIQUE

Le théologien et pédagogue Junker le dénonce dans une brochure de 1776 : « Hayden est excentrique, bizarre, incapable de se contrôler ». Ces diatribes agacent le compositeur qui note dans son Autobiographie de la même année : « j’ai eu le bonheur de plaire à presque toutes les nations à l’exception des Berlinois ». Comment explique-t-il cette animosité ? « parce qu’ils sont incapables de jouer certaines de mes œuvres et trop vaniteux pour prendre la peine de les étudier comme il faut. »

À Paris, ses symphonies sont données régulièrement au Concert spirituel, la plus importante institution musicale du temps. Selon le Mercure de France du 5 septembre 1779 : « parmi le grand nombre d’ouvrages qu’il a publiés, aucun ne se ressemble ; chacun a son caractère distinctif ; et le plus souvent on ne reconnait Hayden qu’à ses menuets. » Plus tardivement que Paris, Londres découvre ses symphonies dans les années 1780 grâce à l’institution du Professional Concert. L’Espagne est gagnée à son tour.

À compter de 1776, Nicolas le Magnifique décide de privilégier l’opéra italien au détriment de la musique instrumentale. Parmi les nombreux artistes italiens engagés par le prince, la soprano Luigia Polzelli, bien que mariée et mère de famille, va jouer un rôle important dans la vie privée de Haydn pendant une dizaine d’années. Il est vrai que les deux amants n’étaient heureux en ménage ni l’un ni l’autre.

LA PASSION DU PRINCE POUR L’OPÉRA

Soucieux de sauvegarder ses intérêts, Haydn obtient un nouveau contrat de son employeur en 1779 qui ne fait plus mention de la clause d’exclusivité.

Dans la nuit du 17 au 18 novembre 1779, un terrible incendie détruit l’opéra et un grand nombre de partitions de Haydn, à jamais perdues pour certaines, notamment sa musique pour les opéras de marionnettes. Mais un nouveau théâtre est vite reconstruit et inauguré en février 1781.

Entre 1780 et 1790, Haydn dirige pas moins de 1026 représentations de 73 opéras de 25 compositeurs italiens. À l’exception des opéras que lui commandait Nicolas, il doit donc non seulement diriger mais également réviser des œuvres qui ne l’intéressaient que fort peu par leur faible valeur musicale. L’ampleur et le caractère répétitif de ses fonctions qui l’obligent à diriger des opéras toutes les semaines auraient pu étouffer en lui toute activité créatrice.

JE LIVRE MES ŒUVRES AU PLUS OFFRANT

Mais la passion de Nicolas pour l’opéra italien incline d’autant plus Haydn à écrire symphonies, quatuors, trios et sonates pour le monde extérieur. Il ne va pas tarder à entrer en affaires avec une maison d’édition établie à Vienne par les cousins Artaria. Il fréquente aussi à Vienne le salon Greiner, haut fonctionnaire éclairé, où il rencontre la noblesse et la bourgeoisie cultivée. Mais son « malheur est de vivre à la campagne » comme il l’écrit le 27 mai 1781. Ajoutons que sa musique n’a pas l’heur de plaire à l’empereur Joseph II.

Elle plait à d’autres, notamment l’éditeur Forster à Londres et lord Abingdon organisateur de concerts. Le public anglais frémit d’impatience de voir sous peu le « Shakespeare de la musique » comme l’appelle le Morning Herald. Mais Abingdon, à défaut d’obtenir sa présence, affiche sa musique dans une dizaine de concerts au printemps 1783. Le prince Nicolas n’a en effet aucune intention de laisser son maître de chapelle partir pour l’étranger.

En attendant, Haydn négocie ses partitions. Comme il le précise à l’éditeur parisien Boyer : « je livre mes œuvres au plus offrant ». Joseph Martin Kraus note, un peu dégoûté,  en octobre 1783 : « En la personne de Haydn, j’ai trouvé le meilleur des hommes, sauf sur un point – l’argent. » Pour répondre à la demande de la comtesse-duchesse de Benavante, Haydn n’hésite pas à envoyer en Espagne d’anciens ouvrages plutôt que d’en composer de nouveaux.

Matois, il promet l’exclusivité des mêmes symphonies à trois éditeurs différents, Boyer À Paris, Forster à Londres et Torricella à Vienne. De façon tout aussi contestable, il se fait payer par Forster diverses œuvres qui n’avaient rien d’inédit, et même deux trios composés en réalité par Pleyel. L’affaire se terminera devant un tribunal londonien.

HAYDN ET MOZART

Durant l’été 1784, lors d’un concert privé à Vienne, quatre éminents compositeurs constituent un quatuor à cordes. Haydn tient le premier violon, Dittersdorf le second violon, Vanhall le violoncelle et Mozart l’alto. C’est la première mention d’une rencontre entre les deux plus grands musiciens de leur temps.

Même si nous sommes mal renseignés sur les relations entre Mozart et Haydn, tout montre une estime et une admiration réciproques. Haydn, à 52 ans, bénéficie d’une réputation internationale. Mozart, à 28 ans, n’est guère connu hors de l’Autriche. Si l’un excellait dans la symphonie, le quatuor et l’oratorio, l’autre était incomparable dans le concerto pour piano et l’opéra.

Est-ce sous l’influence de Mozart ? Haydn entre en franc-maçonnerie à la loge « De la vraie Concorde » en février 1785. Quelques jours plus tard, Haydn déclare selon Léopold Mozart : « Je vous le dis devant Dieu en honnête homme, votre fils est le plus grand compositeur que je connaisse, en personne ou de nom, il a un goût et en outre la plus grande science de la composition. »

Il est vrai que les six quatuors de Mozart joués ce soir là étaient un hommage admiratif à son aîné. La dédicace à Haydn de l’édition imprimée en fait foi : « homme célèbre et Ami très cher, je te présente mes six fils ». Selon Rochlitz, Mozart avait dit pour sa part de Haydn : « Personne ne peut tout faire – amuser et bouleverser, provoquer le rire, le trouble et la profonde émotion, et tout cela en même temps que Joseph Haydn. »

DES COMMANDES DE PARIS ET DE CADIX

La célébrité de Haydn finit par porter ses fruits. À Paris, la Loge Olympique, association de concerts fondée par le comte d’Ogny et dirigée par le chevalier de Saint-Georges, lui commande six symphonies. La Loge s’était engagée à verser 30 louis d’or pour chacune d’entre elles. Les symphonies parisiennes (1785-1786) seront complétées par trois autres symphonies pour le comte d’Ogny, dont la fameuse symphonie dite Oxford. Ces trois symphonies devaient être vendues par ailleurs au prince Oettingen-Wallerstein selon le sens très particulier que Haydn donnait au mot « exclusivité ».

Si l’on ajoute deux symphonies commandées par Tost, dont la 88e, cela porte à onze les symphonies écrites pour la capitale française.

À Cadix, un aristocratique chanoine de l’église de Santa Cueva lui commande les Sept dernières paroles du Christ en croix, sept adagios joués entre les commentaires du prédicateur. Cette étonnante œuvre orchestrale connait un tel succès qu’elle est transcrite pour quatuor à cordes par le compositeur. Un éditeur anglais, Bland, va jusqu’à faire le voyage à Esterhaza, pour obtenir des œuvres du maître. Celui-ci réclame en échange quelques rasoirs anglais. Ainsi joue-t-on partout Haydn, sauf à Vienne, où l’hostilité de Joseph II persiste.

ENFIN LIBRE !

Sur le plan personnel, Haydn a noué dans les années 1780 une relation amicale avec le couple Genzinger. Bien que médecin de Nicolas le Magnifique, le mari réside à Vienne et l’accueille chaleureusement lors de ses séjours. L’épouse, Marianne, devait être une amie de cœur qui lui inspire ses lettres les plus personnelles. Il goûte d’autant plus ses séjours viennois qu’il supporte de plus en plus difficilement le séjour d’Esterhaza.  Il aimerait tant diriger les Noces de Figaro de Mozart plutôt que les niaiseries habituelles des Gassman, Sarti, Guglielmi qu’adorait son cher prince.

Et puis se produit l’événement foudroyant : la disparition soudaine de Nicolas le Magnifique, le 28 septembre 1790, à 77 ans. Du jour au lendemain, la vie de cour d’Estheraza prit fin. Le nouveau prince, Anton, licencie tout le monde à quelques exceptions près, dont Haydn. Touchant 1000 florins par an accordés par testament par le prince défunt, et 400 par son successeur, son titre de maître de chapelle devient purement honorifique.

Haydn, désormais libre et installé à Vienne, refuse les offres qui lui sont faites, notamment par le roi de Naples. Il ne veut plus servir qui que ce soit.

LONDRES LUI TEND LES BRAS

D’ailleurs, le destin frappe à sa porte sous les traits de Johann Peter Solomon. Ce médiocre compositeur mais bon violoniste, originaire de Bonn comme Beethoven, avait organisé une société de concerts à Londres. Il réussit là où avait échoué depuis de nombreuses années l’institution rivale, le Professional Concert. Haydn accepte enfin de partir pour Londres.

Les Anglais trépignaient d’impatience depuis longtemps. Ne pouvait-on pas lire dans le Gazetter & New Daily Advertiser (17 janvier 1785) : « Cet homme merveilleux, le Shakespeare de la musique… est condamné à résider à la cour d’un misérable prince allemand, à la fois incapable de le rémunérer comme il faut et indigne de l’honneur qui lui est fait. Haydn […] s’accomode de vivre emmuré en un lieu à peine plus supportable qu’un donjon, livré à la domination d’un roitelet et aux récriminations d’une femme accariâtre. »

Mozart, très réticent à l’idée de ce voyage, lui dit : « vous connaissez si peu le grand monde et parlez si peu de langues. – Oh ! répond Haydn, la langue que je parle est comprise dans le monde entier. » Le 15 décembre 1790, jour du départ, les deux amis mangent ensemble. « Nous nous faisons sans doute nos derniers adieux dans cette vie » murmure Mozart en sanglotant. Quelques jours plus tard, s’arrêtant à Bonn, Haydn croise un jeune musicien au service du prince électeur, un certain Ludwig van Beethoven. Dix-neuf jours après son départ, il foule enfin le sol anglais.

HAYDN FAIT SENSATION

L’arrivée de Haydn fait sensation. « Je pourrais être invité tous les jours si je voulais mais je dois d’abord songer à ma santé et ensuite à mon travail » écrit-il à Marianne von Genzinger. La ville est déjà ce qu’elle est aujourd’hui : immense, magnifique mais où « tout est terriblement cher ».

Reçu à la cour, il a l’honneur d’être salué le premier par le prince de Galles. Ce dernier commande même un portrait du musicien pour l’accrocher dans son cabinet. « Il aime énormément la musique, il a beaucoup de sentiment mais peu d’argent » note Haydn toujours pratique. Aussi préfère-t-il cet officier anonyme qui lui commande deux marches contre une bourse bien garnie de guinées.

Les douze concerts Solomon sont donnés au Hanover Square Rooms qui abrite, entre autres, une salle de concert de 800 places. Installé au pianoforte, Haydn dirige un orchestre d’une quarantaine de musiciens. Il indique lui-même les tempi alors que ce soin revenait traditionnellement au premier violon, le chef d’orchestre moderne n’étant pas encore né.

HAYDN DOCTEUR À OXFORD

Il assiste à un gigantesque festival à la mémoire de Haendel où le Messie est interprété par un millier d’exécutants. La musique du « divin Saxon » fait sur lui une impression immense. Une autre émotion, différente, l’unit à la veuve d’un musicien, Rebecca Schroeter. Ils ne devaient guère se quitter lors des séjours londoniens de Haydn. « Dieu dans le cœur, une jolie femme dans les bras » tel était l’idéal haydnien.

Enfin, le docteur Burney propose d’attribuer à Haydn le titre de docteur à Oxford ce qui est fait au mois de juillet 1791. Pendant trois jours, le compositeur doit se montrer dans les rues de la ville universitaire dans son « manteau de docteur » qu’il trouve passablement ridicule.

Le mois de février 1792 voit l’affrontement des deux sociétés de concerts rivales. Le Professional Concert a fait venir Pleyel, élève de Haydn, pour concurrencer les concerts Solomon. Pour ne pas être supplanté, Haydn multiplie les innovations qui témoignent de son sens de l’humour. La « Surprise » du coup de timbales dans l’andante de sa 94e symphonie connait un succès immédiat. Dans la 93e symphonie, le basson se met à « roter » provoquant un « rire » des violons. Après ce séjour triomphal, Haydn quitte le Royaume-Uni début juillet 1792 avec 12 000 florins en poche et l’intention d’y revenir six mois plus tard.

LE SECOND SÉJOUR À LONDRES

Finalement, Haydn reste plus longtemps que prévu en Autriche, pays désormais en guerre. À défaut d’être statufié, il se voit gratifier d’une pyramide en son honneur par le seigneur de sa ville natale, Leonard von Harrach. Enfin, il peut retourner à Londres en février 1794. Il donne ses six dernières symphonies complétant la série des douze symphonies londoniennes. L’Angleterre, en conflit contre la France révolutionnaire, applaudit à la 100e symphonie dite Militaire dont le mouvement lent, avec la cymbale et la grosse caisse, évoque « le rugissement infernal de la guerre ».

Mais la situation militaire n’est pas favorable aux activités culturelles. Solomon doit annuler sa saison de 1795 et s’entendre avec l’Opera Concert au King’s Theatre. C’est là que devaient être créées les toutes dernières symphonies du maître. Haydn joue du pianoforte et chante même devant la famille royale dans une soirée musicale. En août 1795, Haydn quitte définitivement l’Angleterre, les poches bien garnies et possesseur d’un perroquet criant « Papa Haydn ». Il y avait passé quelques-uns des plus beaux jours de sa vie.

DIEU PROTÈGE L’EMPEREUR

Il ne va désormais plus guère quitter Vienne. Le nouveau prince Estherazy, Nicolas II, passe la belle saison à Eisenstadt et le reste de son temps dans la capitale. Peu intéressé par la musique, le patron de Haydn lui commande néanmoins six messes pour la fête de son épouse.

Mais il ne peut se permettre de négliger celui qui est devenu un compositeur de renommée européenne. Fier de son titre de docteur d’Oxford, Haydn ne pouvait être traité en domestique. Il le fit comprendre au prince qui dut s’écorcher un peu la bouche pour l’appeler Herr von Haydn.

Dans le contexte guerrier de la campagne d’Italie, où Bonaparte étrille les armées autrichiennes (1797), Haydn compose deux œuvres de circonstance : la Missa in tempore belli et l’Hymne Gott ! Erhalte Franz den Kaiser. Ce Dieu protège l’empereur François, imité du God Save the King, est sans doute la page la plus connue du compositeur, sa musique ayant été reprise dans l’hymne allemand actuel. Impressionné, Nicolas II augmente sa pension de 400 à 700 florins qui s’ajoutent aux 1000 florins laissés par le Magnifique.

LA CRÉATION, SOMMET DE LA CARRIÈRE DE HAYDN

Loin d’être asséchée, l’inspiration du vieux maître de 65 ans donne naissance à son œuvre peut-être la plus jouée, l’oratorio La Création. Donnée en première audition le 30 avril 1798, dirigée par le maître, avec Salieri au piano, au palais du prince Schwarzenberg, l’oratorio fait sensation. Lors de la première publique au théâtre de la Cour, le 19 mars 1799, l’affluence est telle que plusieurs personnes manquent d’être écrasés.

L’ouvrage est repris à Londres, Stockholm, Paris, Saint-Petersbourg et plusieurs villes allemandes. La société musicale de Paris lui envoie une médaille frappée en son honneur : « En imitant dans cet ouvrage, les feux de la lumière, Haydn a paru se peindre lui-même. » On le sait, c’est en allant écouter La Création que Bonaparte a failli perdre la vie dans l’attentat de la rue Saint-Nicaise. Le chef-d’œuvre du compositeur devait lui rapporter bien plus d’argent que son premier voyage en Angleterre.

Il reste encore bien de la musique dans la tête de Haydn : un nouvel oratorio, les Saisons en 1801, des messes, des quatuors à cordes. Et il a repris ses activités de maître de chapelle pour Nicolas II. Mais il dîne maintenant à la table du prince. Les temps ont bien changé. Estherazy fait un voyage à Paris en 1803 où il est honoré comme le protecteur de Haydn. De même, lors de la dernière apparition publique de Haydn en 1808, le carrosse du prince le véhicule jusqu’à la salle de concert et la princesse l’enveloppe de son châle pour qu’il ne prenne pas froid !

LA RICHESSE ET LA GLOIRE

Mais la maladie finit par rattraper le vieux maître. À compter de 1804, il cesse toute activité de compositeur, au point que les journaux à Paris et à Londres annoncent son décès. « Ce ne sont pas les idées qui me manquent, c’est la force de les mettre en ordre » confie Haydn au violoniste français Baillot. Son dernier quatuor restera inachevé. Il aura la douleur de voir Vienne occupée deux fois par les Français, en 1805 et en 1809. Il meurt lors de cette seconde occupation, le 31 mai 1809, et sa dépouille reçoit des Français les honneurs dus au plus fameux compositeur de son temps.

Le maître de chapelle du prince Estherazy était à sa mort docteur en musique, membre associé de l’Institut de France et de l’Académie musicale de Suède. L’ancien fils de paysan laissait une fortune de 35 000 florins ce qui le rangeait parmi les 3 % des Viennois les plus aisés de l’époque.

Il avait commencé sa carrière en écrivant de la musique pour satisfaire les aristocrates pour finir par s’adresser au public payant des salles de concert. Ses partitions, d’abord objets de collections de riches mécènes sous forme manuscrite, étaient désormais diffusées dans toute l’Europe grâce au développement de l’édition moderne.

Longtemps réservée à l’aristocratie, la pratique musicale devenait accessible aux amateurs toujours plus nombreux du public bourgeois. L’opéra aristocratique était désormais concurrencé par les salles de concert où triomphait la musique instrumentale.”

  1. Marc Vignal, Joseph Haydn, Fayard 1988, 1534

Source : contrepoints.org, “Joseph Haydn : le domestique devenu star”, par Gérard-Michel Thermeau. Publié le 16/12/20. https ://www.contrepoints.org/2020/12/16/386405-joseph-haydn-le-domestique-devenu-star

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