L'école, aprèsHomeclasse.org, la plateforme gratuite d’aide aux élèves qui va bousculer le monde de l’éducation (Le Nouvel Observateur)

18 janvier 20210
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François Afif-Benthanane créée une plateforme de soutien scolaire innovante. Le Nouvel Obs saisit cette occasion pour interroger l'inventeur des "Devoirs faits" de Jean-Michel Blanquer sur un ensemble de sujets.

“A l’origine d’un programme d’aide aux devoirs dans les collèges populaires il y a 15 ans, François-Afif Benthanane lance Homeclasse.org, plateforme gratuite de coaching scolaire développée en partenariat avec plusieurs groupes privés. Une approche très disruptive, comme le personnage.

François-Afif Benthanane a le don de la formule. Ça jaillit comme cela sans trop qu’on y prenne garde et, quelques jours plus tard, en y repensant, on se dit que c’était joliment trouvé. Exemple n°1 : « Les quartiers populaires n’ont jamais été conçus pour qu’on y reste. On l’oublie trop souvent. Ça doit être un lieu de passage, pas un endroit où l’on demeure à vie. » Exemple n°2 : « Le problème des gamins de quartier, c’est qu’ils ne vont jamais les uns chez les autres, c’est lié à un état d’esprit. Donc, ils traînent dans la rue. Donc il faut faire quelque chose ».

François-Afif Benthanane est également un homme de projets. Des grands et des tout-petits. Comme ce local « place René-Coty » au cœur de la grande Zup de Blois, le berceau familial, dont il pourrait vous entretenir des heures. Ce local, ce serait une « sorte de centre social de quartier avec une logique très entrepreneuriale ». Le jour, on y travaillera sur l’illettrisme et l’illectronisme ; après 16h, les enfants viendront y faire leurs devoirs encadrés par des étudiants sur place ou à distance ; après 20h, ce sera le tour des jeunes désœuvrés « avec des écrans Fifa pour se divertir et des conseillers insertion pour les cadrer ».

Le gros de l’action de notre entrepreneur social, c’est toutefois Zup de co, association qu’il a créée il y a 15 ans « pour rendre service, dans une période de transition professionnelle », association dont il est aujourd’hui le dirigeant salarié – « je me suis pris au jeu et je me suis laissé aspirer ». Zup de Co, qui touche aujourd’hui 4 200 élèves, fut l’un des tout premiers réseaux nationaux d’aide aux devoirs (assuré par des étudiants et des services civiques) au sein des collèges de l’éducation prioritaire. Pour le pur autodidacte, orienté contre son gré dans la voie professionnelle et arrivé à l’entrepreneuriat par des voies détournées (la vente d’encyclopédies en porte à porte pour France Loisirs puis les débuts un peu far west du numérique…), cela sonnait comme une revanche. Mais aussi comme une réponse à cette question qui continue à le tarauder :

« Est-ce que le petit gamin que j’étais il y a 40 ans réussirait aujourd’hui ? Je n’en suis pas certain mais ce que je sais, c’est que, si l’on met tous les outils du numérique à sa disposition, il a quand même quelques chances de s’en sortir ».

François-Afif Benthanane possède une dernière caractéristique (du moins parmi celles qu’on connaît) : il est un peu cyclothymique. On a connu le François-Afif tout feu tout flamme de 2017 ravi de se faire voler son idée par la macronie – cela donnera le dispositif Devoirs faits cher à Jean-Michel Blanquer – et persuadé que son association, ainsi mise en avant, y gagnerait en rayonnement. On a connu aussi le François-Afif gueule de bois de 2018, obligé de réduire la voilure de son association, l’Epiphanie annoncée n’ayant pas eu lieu. Depuis le confinement, on a affaire à un Benthanane de synthèse. Toujours frustré par ses difficultés à convaincre collèges, rectorats et partenaires locaux. Mais remonté comme un pendule par son nouveau challenge : utiliser la puissance de feu du numérique pour doubler, voire tripler le nombre de bénéficiaires de son action. L’objet de ses fantasmes s’appelle Homeclasse.org, une « plateforme de coaching scolaire pour les élèves des quartiers populaires » de la troisième à la terminale (dans un premier temps) offrant un accès gratuit à plusieurs sites payants de soutien scolaire (Acadomia, Maxicours, Studytracks, ProfExpress) plus habitués à venir en aide aux enfants de CSP +. Il n’est pas certain que cette grande alliance public-privé soit du goût de tous mais, à 57 ans, l’ancien poulbot blésois a gardé le goût de lancer de (gros) cailloux dans la mare. Nous l’avons rencontré. Interview sans fard.

Pourquoi vous lancer dans le soutien scolaire en ligne alors que vos cours en présentiel dans les collèges des réseaux d’éducation prioritaire (REP) ont plutôt fait leur preuve ?

Zup de co a 15 ans. On fait du beau boulot, avec un impact avéré sur les résultats des gamins. Mais 4 200 élèves touchés, c’est frustrant. Je reçois chaque semaine des courriers de parents qui me demandent « Qu’est-ce que vous pouvez faire pour nous ? ». Des courriers auxquels je suis obligé de répondre « Rien du tout, madame et, quand bien même nous serions présents dans le collège de votre enfant, nous ne pourrions pas le suivre plus de deux soirées par semaine ». On n’y arrive pas car trop d’établissements continuent à fonctionner en vase clos en refusant toute aide extérieure. Et parce que, structurellement, aucune association ne peut se déployer à un niveau satisfaisant. Nous suivons 4 200 enfants, une autre va en suivre 10 000, une autre encore 5 000, mais le public en difficulté des collèges REP, c’est 100 000 élèves. Or, on le sait maintenant : la question des devoirs à la maison est cruciale dans le creusement des inégalités. Il y a ceux – les plus favorisés – qui profitent d’un encadrement. Et ceux qui doivent se débrouiller seuls.

Le numérique peut modifier cet état de fait. N’importe quel élève pourra désormais avoir accès à nos services. Nous ne serons plus dépendants des collèges. Et nous pourrons aussi toucher les gros bourgs, les petites villes ou les quartiers très périphériques où nous avons du mal à recruter et faire intervenir des étudiants. Avec l’objectif de suivre 10 000 jeunes d’ici 2023. Homeclasse est une solution adaptée à ces temps de Covid mais j’insiste sur le fait que le dispositif est pensé pour le long terme. La pandémie, tout au plus, permet de ne pas avoir à argumenter sur l’intérêt du numérique.

Les enseignants se sont adaptés vaille que vaille à l’enseignement à distance mais ils estiment, dans leur immense majorité, qu’il met les élèves, notamment défavorisés, en difficulté. Vous ne partagez pas leur point de vue ?

Si les cours à distance étaient à ce point inefficaces, cela se saurait. Il n’y aurait pas des milliers de familles prêtes à dépenser de l’argent pour y inscrire leurs enfants. Et un prof de maths comme Yves Monka n’aurait pas un million de followers sur YouTube. Ce qu’il raconte doit quand même avoir un certain intérêt ! J’ai pris d’ailleurs contact avec des profs super dynamiques travaillant en quartiers populaires qui ont déjà leur chaîne et sont prêts à partager ou produire du contenu pour nous. Nous allons essayer de proposer une couverture vidéo complète des programmes de maths et français en associant petits exposés théoriques et exercices pour valider l’acquisition des notions. En période de confinement, cela pourra se substituer au cours, s’il n’y en a pas. Et en période normale, ce sera un très bon outil de révision pour les élèves, mais aussi pour nos intervenants qui pourront situer ainsi leur niveau et revenir sur les points qu’ils n’auraient pas compris.

Je m’étonne d’ailleurs que l’Education nationale n’utilise pas davantage les potentialités du big data. Tous les carnets de note sont désormais numérisés via la plateforme Pronote ; il ne serait pas très compliqué de lancer des alertes en cas de décrochage au lieu d’attendre plusieurs mois entre chaque conseil de classe.

Quelle que soit la qualité de votre plateforme, il faudra s’assurer de l’assiduité des élèves. Comment comptez-vous vous y prendre ?

Ça, c’est une vraie question, de même que celle de la fracture numérique. J’y apporte deux réponses. Primo, pour ceux qui n’ont pas d’équipement ou peinent à se mettre au travail chez eux, nous allons monter des partenariats avec des associations de quartier qui, en contrepartie d’un financement modique, mettront à disposition leurs ordinateurs et leurs encadrants. Deuxio, nous réfléchissons à des incitations sous forme de points pour pousser les gamins à se connecter à l’heure dite. Avec des bonus à gagner s’ils récoltent de meilleures notes. Il y a plein de choses à négocier du côté des mécènes : fournitures scolaires, accès à des plateformes VOD, et pourquoi pas des forfaits téléphoniques avec des grands opérateurs nationaux comme Orange…

Cela rappelle un peu la « cagnotte » proposée par Jean-Michel Blanquer pour lutter contre l’absentéisme scolaire lorsqu’il était recteur à Créteil. L’initiative avait fait scandale et avait dû être retirée fissa. Vous n’avez pas peur d’enfermer les enfants dans un rapport un peu trop utilitariste à l’école ?

Je suis habitué à créer de la polémique et, si ça peut faire bouger les lignes, je m’en réjouis. Il faut en finir avec ces histoires de marchandisation de l’éducation et de guerre public-privé. Oui, les enfants des quartiers sont souvent en quête d’autonomie financière. Et, oui, l’école ne peut pas être tout le temps dans la résistance vis-à-vis de son environnement. La nation apprenante, ça doit être l’affaire de tous – enseignants, familles, étudiants, salariés, partenaires associatifs et privés – ça ne peut pas être la chasse gardée de l’Education nationale.
Je sais toutefois les risques que je prends. M’associer à Acadomia m’a valu des remous en interne et un coup de fil anxieux d’un inspecteur d’académie qui m’a demandé : « C’est quoi ça ? ». Si je n’avais pas été bon élève, j’aurais répondu, « ce sont des stages gratuits pour vos élèves et vous pourriez dire merci ! ». Acadomia et Maxicours, ce ne sont tout de même pas des extraterrestres. Pas plus que ce n’est de l’économie offshore. Bien au contraire, c’est de la création d’emploi et de la fiscalisation d’une économie au noir ; tout le monde devrait donc être content, même les enseignants qui se remettent ainsi dans la légalité.

Avec ces cours en ligne, vous risquez toutefois d’empiéter sur leurs plates-bandes, voire de fragiliser leur parole face aux élèves…

Dans la version actuelle de Homeclasse, nous ne proposons que très peu de soutien scolaire classique. Maxicours et Studytracks, ce sont des cours en ligne pour réviser. Profexpress, ce sont des enseignants qui interviennent au téléphone sur une question très précise, face à laquelle l’élève sèche. Seul A-live, la version en ligne d’Acadomia, propose des cours interactifs en groupe avec des enseignants mais nous les réservons actuellement à des élèves très motivés en formats stages pendant les vacances scolaires. Ce qui au passage confronte nos bénéficiaires à des élèves qu’ils n’ont jamais l’occasion de croiser dans leur quartier. Bref, je m’inscris en faux : nous n’allons pas empiéter sur les plates-bandes des professeurs. A terme, nous allons plutôt développer une offre complémentaire qui n’est pas ou peu prise en charge par les établissements : coaching en orientation, webinaires sur l’accompagnement des ados pour les parents.

 Ceci étant posé, dans une logique d’égalité des chances, je trouverais juste, voire judicieux d’offrir à terme un chèque-soutien scolaire à chaque famille, ou au moins aux familles défavorisées : 800 euros à utiliser dans l’année auprès d’acteurs publics ou privés. Une fois de plus, je lance le sujet. Et si ça peut susciter un débat, parfait. 


Source : nouvelobs.com, “Homeclasse.org, la plateforme gratuite d’aide aux élèves qui va bousculer le monde de l’éducation”. Publié le 18/1/21 par Gurvan Le Guellec. https ://www.nouvelobs.com/societe/20210118.OBS38974/homeclasse-org-la-plateforme-gratuite-d-aide-aux-eleves-qui-va-bousculer-le-monde-de-l-education.html

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