Vivre ensemble ?“Faut-il créer une école nationale des imams ?”

27 février 20200
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"Le groupe de travail d’élus LREM sur le « séparatisme islamique » propose la création d’un « centre de formation indépendant de type école nationale de théologie musulmane »."

“Qu’est-ce qu’une école nationale des imams ? Il s’agirait d’une « structure juridique souple » alliant un enseignement profane (civique, historique…) dispensé par l’État et une formation théologique prise en charge par les instances représentatives musulmanes. Qu’en pensent nos deux intervenants ?

► Une école sur le modèle des instituts catholiques

Francis Messner, juriste, spécialiste du droit des religions en Europe, directeur de recherches au CNRS

Il s’agit d’une proposition relativement courageuse : l’existence d’une telle école serait pertinente, surtout si elle permet de mettre fin au système d’imams détachés, comme l’a annoncé le président de la République. Sa réalisation toutefois dépend de plusieurs facteurs de faisabilité. Dans un premier temps, la communauté musulmane, qu’on sait très divisée sur nombre de sujets, doit parvenir à se mettre d’accord. Ensuite, la question du financement sera cruciale. Il faudra donner au Conseil français du culte musulman (CFCM) les moyens de créer une telle école. En effet, si la structure juridique n’est pas encore établie et bien que la proposition émane des autorités, ce n’est pas l’État qui créera cet institut de formation théologique, mais le CFCM.

Il sera nécessaire de faire une distinction. On peut tout à fait imaginer que le CFCM se charge de tout ce qui relève de la théologie, quand des universités publiques interviendraient sur la formation civile et civique, en sciences sociales et humaines de la religion, ou encore en islamologie. Ce cas de figure existe déjà pour les instituts catholiques français, ainsi que pour l’Institut protestant de théologie.

En France, depuis la loi de 1880, seul le ministère de l’enseignement supérieur peut créer des diplômes nationaux. Comment, alors, un tel établissement d’enseignement supérieur pourra-t-il donner une visibilité aux savoirs acquis en son sein ? À l’instar des instituts catholiques de Paris, il pourrait passer un accord avec une université publique. Bien que, même dans cette configuration, ce soit l’université qui délivre un diplôme national, pas l’établissement privé, qui, lui, délivre un diplôme canonique non reconnu par l’État.

L’instauration d’un système d’équivalence est, quant à elle, compliquée : le niveau d’enseignement dispensé dans un établissement privé doit être à la hauteur du niveau requis. Il faut rappeler que les instituts catholiques, ainsi que l’Institut protestant de théologie, sont d’une part reconnus d’utilité publique, et d’autre part reconnus d’intérêt général, conformément à la loi sur l’enseignement supérieur de 2017. On reconnaît donc que, dans ces établissements, il y a un effort conséquent pour arriver à un niveau similaire aux universités publiques. Cela suppose une évaluation tous les cinq ans.

Difficile de prédire aujourd’hui quel stade atteindra l’école du CFCM. Mais l’objectif est bel et bien de faire en sorte que la formation des imams soit au même niveau que celle des prêtres catholiques, des pasteurs ou des rabbins. Qu’elle soit aussi reconnue d’intérêt général, en somme. D’ailleurs, la marge de surveillance de l’État dépendra du niveau qu’atteindra ce futur établissement. S’il est reconnu d’intérêt général, le niveau d’exigence sera particulièrement élevé et les contrôles réguliers.

► « L’État ne peut pas décider de la formation théologique des imams »

Anouar Kbibech, président du Rassemblement des musulmans de France

La volonté de promouvoir un islam modéré et ouvert est partagée par tous, y compris les associations représentatives musulmanes. Mais attention, chacun doit rester dans son rôle, dans le respect des limites fixées par la loi de 1905. Ce n’est pas à l’État de définir les contours théologiques de l’islam, tels qu’ils pourraient être enseignés aux futurs imams. Ce sont les associations représentatives qui doivent prendre cette responsabilité.

En réalité, quand on parle de formation des imams français, il faut bien distinguer deux volets. Le premier concerne la formation civique que ces étudiants doivent recevoir, à savoir être dotés de vrais repères sur la culture française, l’histoire du pays, la laïcité. Cela existe déjà depuis 2008 : une vingtaine d’universités assurent cette formation et délivrent un diplôme universitaire. Mais la loi de 1905 ne permet pas à ces établissements publics de dispenser également des formations théologiques. D’où la nécessité de créer des établissements qui pourraient regrouper les deux aspects de la formation.

En ce qui concerne le deuxième volet, le contenu théologique, on le sait peu, mais il existe déjà en France huit instituts de formations des imams, rattachés aux grandes fédérations représentatives du culte musulman. Le Rassemblement des musulmans de France, que je préside, ouvrira à la rentrée prochaine, deux nouveaux instituts de formation, à Clichy et à Rennes. Le problème de ces instituts est d’abord qu’ils manquent de notoriété mais aussi que les hommes qui en sortent ne s’orientent pas forcément vers l’exercice de l’imamat. Pourquoi ? C’est là qu’on touche à une question fondamentale : aujourd’hui, le statut juridique et social de l’imam est extrêmement précaire. Les 1 800 imams qui exercent actuellement en France travaillent soit sous contrats d’animateur culturels, soit ils sont bénévoles et reçoivent de petites indemnités des fidèles. Ils n’ont même pas de couverture sociale. Quelle que soit la formation qu’on arrivera à leur proposer, il ne faut pas que le statut de l’imam reste un angle mort, car ce problème explique le manque de vocation nationale et, in fine, le recours à des imams étrangers. Donner un vrai statut aux imams français permettrait également d’identifier ceux déjà en exercice et de connaître leur formation sur le plan théologique.

Sur la formule à trouver pour cette école nationale des imams, nous pourrions imaginer quelque chose qui se rapproche de l’enseignement privé : des établissements en contrat avec l’État, qui respectent le programme de l’Éducation nationale mais apportent un supplément d’éducation sur le plan religieux. Dans ce cas-là, l’État a un droit de regard mais ce ne sont pas ses services qui dictent les cours de catéchisme. Nous aimerions un concept où la partie de l’enseignement civique est partagée mais où la partie purement théologique et religieuse resterait de la responsabilité de l’établissement.”


Source : la-croix.com, “Faut-il créer une école nationale des imams ?”, paru le 26/2/20, par Marion Lecas et Héloïse de Neuville. https ://www.la-croix.com/Debats/Forum-et-debats/Faut-creer-ecole-nationale-imams-2020-02-26-1201080636

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