Pédagogies alternatives« Etre ingénieur et écologiste est une nécessité » : dans les grandes écoles, une nouvelle génération de jeunes engagés (Le Monde)

16 novembre 20200
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Réconcilier les antagonismes pour répondre au défi écologique ? C'est possible !

“Ils veulent mettre leurs convictions en accord avec leur façon de vivre et de travailler. Rencontre avec quatre élèves d’écoles d’ingénieurs.

Pour ces étudiants, l’écologie est une évidence. Elèves dans des écoles d’ingénieurs, ils entendent excercer leur métier en accord avec leur engagement.

« Etre ingénieur et écologiste est devenu une nécessité »

Benoît, 22 ans, étudiant en double diplôme aux Mines de Paris et à Polytechnique.

Benoît, 22 ans.

J’ai grandi dans une petite ville à côté d’Angers, dans une maison avec un potager au bord de la Mayenne. Mes parents ont toujours fait attention à limiter notre consommation d’énergie, à manger bio ou à faire du compost. Aujourd’hui, je les pousse à adopter un mode de vie encore plus sobre. Mon positionnement écologique est devenu plus radical. Mes convictions se sont renforcées grâce aux conférences et aux lectures que j’ai faites à côté de mes cours.

Depuis mars 2019, je suis investi dans l’équipe du Manifeste pour une transition écologique. A raison de dix à vingt heures par semaine, avec l’équipe du Manifeste, je m’engage à faire pression sur les dirigeants d’entreprise avec l’objectif de révolutionner leur modèle économique. Les actions que nous menons depuis deux ans et le sérieux de nos rapports d’enquête ont renforcé notre crédibilité.

En tant qu’étudiant, nous n’avons pas la prétention d’être expert ni d’entrer dans un niveau de détails très précis, mais simplement de parvenir à un dialogue avec leurs représentants. On met souvent en cause les choix des consommateurs dans la responsabilité environnementale, mais pas assez ceux qui produisent ces biens. Pour moi, c’est absolument nécessaire que les entreprises se transforment radicalement. Notre position militante, qui reste assez inhabituelle dans ce type de grandes écoles, suscite une petite méfiance. Mais, en s’étant beaucoup renseigné sur les problématiques de biodiversité ou de réchauffement climatique, on se rend compte qu’on maîtrise mieux les enjeux environnementaux que nos interlocuteurs dans les entreprises, qui reconnaissent facilement qu’elles ne sont pas à la hauteur. Une fois diplômé, j’ai envie de travailler spécifiquement sur les questions écologiques.

Je ne me vois pas ingénieur pur et dur, utilisant seulement mes compétences techniques. J’ai envie de faire le lien entre la technique et la société. Pour moi, c’est indispensable d’être ouvert sur le fonctionnement des mouvements sociaux et sur l’impact des techniques sur les gens. C’est pour cela que j’ai choisi l’option « Affaires publiques et Innovation » proposée aux Mines ParisTech, qui dispense des cours de sciences sociales et de sociologie. Avec les crises récentes – écologiques, sociales et sanitaires –, les préoccupations environnementales sont davantage présentes dans le débat public. On constate un véritable effet d’entraînement. Loin d’être antinomique, je suis convaincu qu’être ingénieur et écologiste est devenu une nécessité.

« Je veux travailler pour la transition écologique »

Caroline, 23 ans, se spécialise dans l’ingénierie du développement durable à l’INP de Toulouse.

Caroline, 23 ans.

Au lycée, je m’en fichais complètement de l’écologie, ça m’ennuyait profondément. J’ai fait une prépa bio car je rêvais d’être vétérinaire depuis l’âge de 10 ans. En prépa, on approfondit tout le fonctionnement biologique, végétal et animal. C’est un domaine si immense que je me suis rapidement aperçue que je ne pouvais pas me contenter d’être vétérinaire et que c’était bien plus passionnant de creuser davantage.

Etre quotidiennement au contact du vivant m’a ouvert les yeux sur toute sa complexité. On se rend compte à quel point on est tout petit, insignifiant et orgueilleux de vouloir maîtriser notre environnement. En deuxième année, une phrase de ma professeure de biologie m’a beaucoup marquée, et montré que le vivant nous dépasse : « La biologie ne vous explique pas le pourquoi, mais vous explique seulement le comment. »

Ma prise de conscience a été progressive. Petit à petit, je me suis renseignée pour élargir mes connaissances et enrichir mon engagement. Mes recherches étaient axées sur le côté environnemental pur, c’est-à-dire au sens agricole : l’étude des phytosanitaires, les problèmes de nappes phréatiques… J’ai très vite su que j’irais en école d’ingénieurs agronomiques et que mes études seraient en lien avec mon implication dans la transition écologique.

En deuxième année à Montpellier SupAgro, je suis partie un semestre en Erasmus à l’université d’Helsinki, dans la faculté d’économie de l’environnement. Je savais que la vision de l’écologie y était totalement différente de la nôtre. En France, on en est encore à se demander si on croit à l’écologie ou au changement climatique. En Finlande, l’écologie n’est pas remise en question. Je suis rentrée grandie par cette expérience. Dans les écoles d’agro françaises, on nous invite à avoir une réflexion très mesurée. En Finlande, j’avais le droit d’avoir des avis tranchés. J’ai découvert que c’était la manière avec laquelle j’avais envie d’agir.

Pour ma dernière année d’étude, je me spécialise dans l’ingénierie du développement durable à l’INP de Toulouse. Mon arrivée sur le marché du travail approche, mais à l’heure actuelle, que ce soit au niveau institutionnel ou au niveau des entreprises, il n’y a personne qui me donne la possibilité d’agir efficacement face aux enjeux environnementaux. Je ressens énormément de frustration. Dans notre cursus, on nous répète que 90 % des emplois qu’on occupera n’existent pas encore, mais on nous dit aussi que la voie est libre, que c’est à nous d’agir. En réalité, ce n’est pas nous, avec nos petits bras, qui allons tout changer. Nous ne sommes pas dans les strates dirigeantes. Et le temps qu’on y arrive, si on y arrive, ce sera d’ici vingt ou trente ans. Qui sait ce qui se sera passé entre-temps ? »

« Mon sursaut écologique, je le dois à un cours de Jean-Marc Jancovici »

Hugo, 22 ans, étudiant à l’école d’ingénieurs de Mines ParisTech, se spécialise dans l’énergie.

Hugo, 22 ans.

A la base, le métier d’ingénieur, ce n’est pas une vocation. Au lycée, ce qui me plaisait c’étaient les raisonnements scientifiques. J’ai fait deux années de classe préparatoire parce que j’aimais les maths et la physique. Ce n’est qu’une fois à l’école de Mines ParisTech que j’ai vraiment découvert ce métier et que j’ai mieux compris, au fil du temps, ce que je voulais faire plus tard.

Au début, je n’avais pas un engagement profond pour l’écologie. Mon grand-père est engagé dans la lutte pour le droit des animaux et notamment militant contre la corrida – j’avais quelques notions. Mais ce qui a déclenché mon sursaut écologique, c’est un cours sur l’énergie et le changement climatique qui m’a été enseigné aux Mines, en première année, par Jean-Marc Jancovici, membre du Haut Conseil pour le climat. C’est un bon orateur, avec beaucoup de charisme, mais c’est surtout un professeur qui a des positions assez fortes. Par exemple, il nous a enseigné que l’économie est très dépendante des énergies fossiles et qu’on ne peut pas les substituer en ayant la même énergétique. Il faut donc faire preuve de sobriété. II est aussi ouvertement favorable au nucléaire. Selon lui, c’est une manière de produire de l’électricité en dégageant peu de CO2 et ses avantages sont plus nombreux que ses inconvénients.

Moi, quand je suis arrivé dans ce cours, ça ne me paraissait pas du tout évident. C’est une position peu courante et assez tranchante dans le débat public. Je n’étais pas forcément d’accord avec tout ce qu’il disait, mais il m’a quand même plutôt convaincu. Ce cours m’a amené à me poser des questions et à réfléchir sur la transition écologique.

A ce moment-là, j’ai vraiment commencé à m’intéresser aux secteurs de l’énergie et du changement climatique. Ensuite, j’ai rejoint le collectif Pour un réveil écologique, qui a pour but d’encourager les écoles et les universités à intégrer les enjeux environnementaux dans les programmes scolaires, mais aussi de mettre au défi les entreprises en analysant leurs politiques environnementales. On essaie de voir ce qu’elles font de bien et de mal pour les inciter à progresser.

A terme, l’idée serait d’instaurer une compétition entre les entreprises pour qu’elles adoptent un comportement plus écolo. Je travaille sur ce projet. Par exemple, on a publié une note sur le secteur du luxe et des cosmétiques. Je pense que les entreprises peuvent être un levier de la transition écologique, mais elles ont besoin d’y être incitées, notamment grâce à des régulations qui les forcent à agir.

A travers mes engagements associatifs et mes stages, j’ai travaillé sur l’énergie, le climat et les questions européennes. Mon but professionnel, c’est d’avoir le plus d’impact pour faire face à la crise environnementale. Et en tant qu’ingénieur, je pense que c’est dans la fonction publique : d’une part, en contribuant aux politiques publiques de l’Etat sur les questions de l’énergie et du climat, d’autre part, en essayant d’améliorer et d’amplifier les politiques écologiques.

« Je voudrais que la technique contribue à résoudre des problèmes mondiaux »

Alexandrine, 20 ans, est étudiante en première année à CentraleSupélec.

Alexandrine, 20 ans.

J’ai commencé CentraleSupélec en septembre. J’ai tout de suite voulu adhérer à une association étudiante en lien avec mes convictions et mes questionnements. En discutant avec les membres du Forum Ingénieurs responsables, j’ai immédiatement été convaincue par leur état d’esprit, leur sérieux et l’ambiance qui se dégageait. Après un entretien de recrutement, j’ai été prise.

Dans ma famille, il y a la culture des « écogestes » sans que mes parents ne soient vraiment militants sur cette question. A Paris où j’ai grandi, nous n’avions pas de jardin. Au lycée, je regardais des reportages et j’allais à des conférences sur le changement climatique sans m’engager réellement. C’est après le bac que j’ai vraiment ouvert les yeux. J’ai rencontré des élèves animés par cette cause. En classe préparatoire, un élève m’a particulièrement marquée. Très pragmatique, il tenait un discours simple et rationnel. Par exemple, il avait eu l’initiative de créer des poubelles de recyclage dans les classes. Nous avons été plusieurs à le rejoindre dans cette démarche. C’est à partir de ce moment-là que j’ai réalisé que je voulais vraiment m’engager pour cette cause.

Avec le groupe d’étudiants du Forum Ingénieurs responsables, j’apprends beaucoup. Le Forum, qui aura lieu le 18 février 2021, réunira des entreprises présentant leurs activités et proposant des stages ou des emplois aux étudiants invités sur le campus. Notre travail est d’organiser cette journée en démarchant des entreprises engagées dans la transition écologique.

Je découvre des entreprises qui font des choses incroyables. Certaines s’investissent de manière indirecte en créant des outils qui vont répondre à des problèmes environnementaux tangibles. C’est cette envie d’œuvrer concrètement qui m’a conduite à m’orienter vers des études d’ingénieur. Si on attend que 7 milliards de personnes changent leurs habitudes, on va droit dans le mur.

A CentraleSupélec, nous avons des cours spécifiques sur le développement durable qui impliquent des projets pratiques. Par exemple, je me suis inscrite dans un pôle de maîtrise des systèmes énergétiques, dans lequel nous allons travailler à la réalisation d’un vélo électrique à récupération d’énergie.

Sinon, je fais aussi partie de l’association libanaise du campus, qui met en place des projets humanitaires. J’aspire à trouver des activités personnelles et professionnelles qui puissent être utiles à toute la planète. Pour moi, être ingénieure et engagée dans la cause écologique, c’est l’avenir. Ce que j’aimerais faire plus tard : utiliser ma technique pour contribuer à résoudre des problèmes mondiaux.”


Source : émonde.fr, “« Etre ingénieur et écologiste est une nécessité » : dans les grandes écoles, une nouvelle génération de jeunes”, publié le 16/11/20 par Romane Bonnemé et Romane Pellen. https ://www.lemonde.fr/campus/article/2020/11/16/etre-ingenieur-et-ecologiste-est-une-necessite-dans-les-grandes-ecoles-une-nouvelle-generation-de-jeunes-engages_6059873_4401467.html#xtor=AL-32280270

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