APPRIVOISONS LES ECRANS !Enseigner en ces temps de pandémie. Un défi à relever. (Mediapart)

13 janvier 20210
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Repenser la place du numérique dans l'éducation à l'aune de la crise sanitaire ? C'est la proposition formulée par cette tribune, recommandations à l'appui.

“Il est peut-être temps de saisir l’occasion de repenser la place du numérique dans la pédagogie. Faire face aux contraintes de la lutte contre l’épidémie est une occasion à ne pas manquer.

A un moment où les étudiants des universités se sentent abandonnés, certains professeurs expriment leur refus de faire cours devant un écran d’ordinateur… Comme si le cours en tant que parole du professeur adressée à des étudiants regroupés dans une salle ou un amphi restait l’alpha et l’oméga de la pédagogie universitaire.

Tel qu’il est conçu la plupart du temps, le cours en “distanciel”, c’est-à-dire un cours traditionnel médiatisé par les écrans, est en effet assez peu adapté. Il y manque les échanges assez pauvres mais pourtant subtils du présentiel : du côté des étudiants, le léger brouhaha qui accompagne une idée nouvelle, la concentration pendant l’exposé d’un problème ardu…, du côté du professeur, l’attitude non verbale qui souligne un point particulier, le rappel à l’attention quand il devine que celle-ci se perd, l’interpellation de la salle pour vérifier qu’il a été compris… Le distanciel perd l’essentiel de la mise en scène qui aide à faire passer le message.

Cette perte peut largement être compensée par les moyens qu’offrent les ordinateurs et la toile.

La “pédagogie inversée”, par exemple, dont le ministère de l’Education nationale nous a tant loué l’innovation en 2014 (des enseignants curieux n’ont pas attendu que le ministère adoube cette pratique pour l’inventer et la mettre en œuvre !) peut être mise à contribution. Le cours peut prendre des formes variées : texte mis en ligne, présentation commentée par le professeur, document interactif, cours en visio conférence etc. Mais la caractéristique de cette démarche réside dans l’accès à l’information, par l’élève ou l’étudiant, comme un préalable qui ouvre une séquence. L’élève (ou l’étudiant) peut se familiariser avec la question, prendre connaissance du problème à traiter, accéder aux connaissances nécessaires, utiliser des liens pour compléter son information, à son rythme et avec autant d’allers et retours qu’il le souhaite.

Mais, bien entendu, cela ne saurait suffire. Plusieurs études notent qu’un élève (ou un étudiant) décroche rapidement de la lecture devant un écran d’ordinateur, soit parce que l’environnement le sollicite, soit parce que la fatigue est ressentie plus vivement qu’en classe où le professeur met en scène le savoir par  sa gestuelle, sa gestion de la communication et du temps. Il faut donc prévoir un soutien et des interactions complémentaires. Si les outils numériques ne sont pas la baguette magique que certains prétendent, ils offrent néanmoins des moyens adaptés pour accompagner l’apprentissage et orienter le travail personnel : forum entre les élèves, questions/réponses avec le professeur, production “collaborative” en lien avec les cours, échanges de commentaires et de productions… Malgré les restrictions dues à la pandémie, rien n’empêche de constituer de petits groupes de trois ou quatre étudiants ou élèves qui coopèrent en continu, de mettre en place un suivi plus individualisé si nécessaire. La ministre des universités a eu l’idée lumineuse d’autoriser les TP (mais pas les TD, pourquoi ? le risque de contamination y est-il plus grand ?). Il est possible d’en profiter pour prolonger l’appropriation des notions par un autre biais, en ménageant des moments de “regroupement” tels que l’enseignement à distance en a démontré la nécessité depuis longtemps.

Ce n’est qu’un exemple parmi d’autres possibles. Mais le principe reste le même quelle que soit l’expérience : l’outil informatique doit être inclus dans une démarche qui lui donne sens et corrige ce qu’il entraîne de frustration dans la relation humaine. Se contenter de remplacer le cours en présentiel par un cours télévisé est la négation de toute pédagogie et se révèle extrêmement sélectif. Il produit du décrochage et pénalise les élèves et les étudiants qui ne maîtrisent pas les techniques du travail intellectuel. Et devinez quels sont ces élèves et ces étudiants ? Ce sont évidemment ceux dont le capital culturel est faible au regard des critères académiques, bien sûr.

Au lieu de nous lamenter sur les effets de l’épidémie, il est peut-être temps de saisir l’occasion de repenser la place du numérique dans la pédagogie. L’histoire a mal commencé parce qu’on a mis la charrue avant les bœufs. Les outils numériques ne valent rien en tant que tels s’ils ne sont pas intégrés dans une démarche pédagogique qui leur donne sens et exploite ce qu’ils offrent de souplesse ou de facilités pour pour échanger et accéder à l’information. L’enseignant doit rester  maître du jeu. Il lui revient de penser l’apprentissage et de choisir les outils nécessaires en fonction du système de contraintes dans lequel se déroule l’enseignement. L’épidémie en est une, et de taille. Il y a donc un défi à relever.

Mais ce défi ne concerne pas que les personnels. Nos chers gouvernants doivent prendre la mesure des moyens nécessaires pour réussir.

  • Les services d’enseignement ne peuvent plus être calculés sur la seule base du présentiel. La coopération, les échanges, l’accompagnement des élèves et des étudiants, la conception des outils pédagogiques font partie du travail au même titre que le “cours”. Bien sûr, le cas du second degré degré ne peut être confondu avec celui des universités. A l’université un enseignant est aussi chercheur. Il doit aussi assurer des responsabilités administratives. Mais la carrière ne se joue pas sur l’enseignement. Je sais que le sujet est délicat, mais il est peut-être nécessaire de le mettre en débat maintenant, sachant que les étudiants jouent, eux, leurs études et leur avenir dans un contexte chaotique.
  • L’accompagnement des élèves et des étudiants est un travail pédagogique à part entière. Ce ne peut être un simple tutorat par un pair, ni une extension du cours. L’accompagnement demande une vraie compétence pédagogique. Il doit traiter les questions que se posent les élèves et les étudiants concernant les activités cognitives qui leur sont demandées.
  • Le matériel informatique, les logiciels… font partie des objets nécessaires à l’enseignement. L’enseignement n’est pas une profession libérale. Il revient à l’employeur – l’Etat en l’occurence – de fournir ces moyens, de pourvoir à la formation et d’accompagner cet ajustement des pratiques. Bref, le défi ne pourra être gagné que si l’Etat y met les moyens.
  • Les élèves et les étudiants ont besoin de lieux pour le travail individuel et collectif, accueillants et bien équipés (notamment en informatique car tous n’en disposent pas), pas seulement de salles de cours et de bibliothèques. Ils ont aussi besoin de bénéficier de l’aide et des conseils de spécialistes de la recherche documentaire et du travail personnel.

Bref, il faut que Monsieur Le Maire, ministre des finances de son état, se résolve à mettre la main au portefeuille et que Monsieur Blanquer et Madame Vidal cessent de nous vendre l’idée que l’on peut faire beaucoup avec pas grand chose.”


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