IDEESEnseigner à l’école de la confiance

26 décembre 20190
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L’enseignant 2.0 devient un média, égal en dignité au youtubeur. Un manager pour le «back-office» de l’administration de l’Education nationale.

Tribune. Les instituteurs «avaient une foi totale dans la beauté de leur mission, une confiance radieuse dans l’avenir de la race humaine». A son arrivée Rue de Grenelle, Jean-Michel Blanquer avait sans doute à l’esprit ces mots de Marcel Pagnol. A la Dgesco, il avait appris à parler aux enseignants. Il suffisait de leur dire que leur cœur de métier était la transmission pour effacer deux décennies où ses prédécesseurs avaient répété à l’envi que les compétences valaient mieux que les connaissances. De leur promettre de chasser les pédagogistes pour leur substituer des neuroscientifiques : la science allait triompher du dogme. D’instaurer un pacte de confiance, en écartant toute réforme brutale, tout en se conciliant les parents par des mesures pragmatiques (scolarisation obligatoire dès la maternelle, dédoublement des CP et des CE1 en REP +, destruction des filières au lycée).

Habile communicant, le ministre est passé maître dans l’art du double discours. Sa loi sur «l’école de la confiance» prétend sanctuariser la spécialité disciplinaire. Pourtant, la réforme du Capes réduit les épreuves disciplinaires à la portion congrue, entretenant le doute sur le professeur au XXIe siècle : doit-il être recruté, d’abord, pour son exigence intellectuelle ou pour ses qualités d’animateur ? Le ministre partagerait-il le constat de Najat Vallaud-Belkacem, regrettant que les élèves s’ennuient dans cette vieille école, anachronique dans le tumulte de la mondialisation et de la disruption ?

L’article 49 envisage une évolution salutaire de la formation initiale : dès la seconde année de licence, des étudiants exercent des missions sur le terrain (aide aux devoirs, conduite d’une séquence assistée par un tuteur, prise en charge d’une classe en master 2). Une belle idée trahie par les faits : le dispositif ne concerne que 900 personnes en 2019, 1 500 à terme, et il existait peu ou prou sous François Hollande. Ne s’agit-il pas de constituer un vivier de contractuels pour combler le déficit d’enseignants ? En demandant à ces apprentis professeurs de mener, de concert, une tâche d’enseignement, la rédaction d’un mémoire professionnel et la préparation d’un concours, n’hypothèque-t-on pas leurs chances de réussite sur tous les plans ?

Pour que cette initiative fût payante, il eût fallu créer une licence dédiée à l’enseignement où, à parts égales, les étudiants suivent un enseignement disciplinaire solide, rencontrent des professionnels du milieu éducatif (orthophonistes, psychologues, CPE, chefs d’établissement, experts) et s’astreignent à une formation pédagogique réelle. Elle pourrait associer la pratique, un enseignement d’histoire de l’éducation (pour s’enraciner dans une généalogie professionnelle), des rudiments de psychologie (pour cerner les étapes du développement d’un jeune) et des cours d’éthique (pour aider les enseignants à se situer sur les problèmes actuels : la laïcité, la vérité, la technique).

Jean-Michel Blanquer connaît-il ce texte de Charles Péguy, De Jean Coste, dans lequel l’écrivain nous met en garde : «Il ne faut pas que l’instituteur soit dans la commune le représentant du gouvernement ; il convient qu’il y soit le représentant de l’humanité […]. Il est indispensable [que les instituteurs] se cultivent eux-mêmes.» La perspective tracée par le ministre est différente. Sa volonté d’inscrire le devoir de réserve dans les statuts de l’enseignant, au-delà de la simple neutralité, révélait déjà des velléités de caporalisation.

Souhaite-t-il encore des enseignants cultivés, capables d’inspirer les jeunes par leur savoir et leur exigence de vérité ? La société elle-même est-elle prête à leur laisser l’oisiveté nécessaire pour «s’enseigner eux-mêmes» ? C’est peu probable. L’heure est au présentéisme : le professeur doit être visible des élèves et des parents ; à la disposition de ses collègues comme de la direction. Curieuse exigence, à l’heure où les salariés poussent au télétravail.

La réforme des retraites offre une «occasion historique» de repenser le métier de l’enseignant : en réalité, d’élargir à l’infini ses missions et son temps de travail. Le numérique est un outil précieux : il permettra de chronométrer le professeur au-delà de sa seule présence devant les élèves. En 2030, celui-ci préparera ses cours inversés en téléchargeant l’application d’un ingénieur pédagogique ; il enregistrera une capsule vidéo prescrivant du contenu et un travail, organisera un «webinaire» pour répondre à des centaines d’élèves connectés, sanctionnés par un QCM corrigé par un algorithme. Il suivra des formations certifiantes sur un cloud, consacrera une partie de ses congés à la fréquentation de sites d’orientation ou à des visioconférences avec des professionnels, pour aider ses élèves à choisir leur voie. Une dystopie ? Rien n’est moins sûr.

L’enseignant 2.0 devient un média, égal en dignité au youtubeur. Un manager pour le «back-office» de l’administration de l’éducation nationale. Ses élèves, une ressource à potentialiser, à rentabiliser, un coût à optimiser : tout redoublement désiré par l’élève doit être chèrement défendu par sa famille.

D’où tirera-t-il son autorité, s’il perd sa fonction de prescripteur d’un savoir authentique ? Quelle place dans cette école de la confiance pour la bienveillance et l’empathie ? Comment, dans ce carcan, rassurer des élèves, leur rendre confiance ? Les faire grandir, les élever ? Il faudra être vigilant pour que l’enseignant reste le «représentant de l’humanité». 


Source : Libération, paru le 26/12/2019, “Enseigner à l’école de la confiance”, tribune d’Arnaud Pautet, professeur en classes préparatoires, docteur en histoire contemporaine. https://www.liberation.fr/debats/2019/12/25/enseigner-a-l-ecole-de-la-confiance_1771013

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