LES CHEMINS DE LA PENSEEEnseignants : ces élèves qui ont marqué leur carrière

12 janvier 20200
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"Nous avons tous en tête un enseignant qui a marqué notre scolarité. L’académie de Montpellier inverse la perspective, en proposant à des enseignants de raconter les élèves qui les ont fait évoluer professionnellement et personnellement.

« Devenu adulte, on évoque souvent des souvenirs d’enseignants passionnés, originaux, décalés ou charismatiques qui ont marqué notre mémoire, raconte Nancy Vernier, enseignante de lettres dans l’académie de Montpellier. Mais les enseignants gardent eux aussi en mémoire [des] élèves qui les ont bousculés, questionnés, fait avancer dans leurs pratiques. » Elle se souvient plus précisément d’Emily, élève de 4e qui, il y a quelques années, par une remarque sincère et des larmes de découragement après la remise d’une copie complètement raturée de rouge, avait bousculé sa manière de penser l’évaluation des élèves. « J’ai alors reconnu face à la classe (…) que désormais je commencerais toujours par relever les points positifs dans la copie », raconte-t-elle.

Cette anecdote formatrice, Nancy Vernier l’a couchée sur le papier dans un texte publié sur le site de l’académie de Montpellier dans le cadre du projet « Ces élèves (qui) nous élèvent ». Lancé en 2018, celui-ci propose à des enseignants de raconter comment un ou plusieurs élèves, une situation de classe, une difficulté pédagogique face à un jeune récalcitrant, leur ont permis d’évoluer professionnellement et personnellement, bien au-delà de la satisfaction de sa réussite scolaire. Enseignants de tous niveaux, directeurs d’école, conseillers principaux d’éducation, inspecteurs et universitaires se sont prêtés au jeu.

« Arnaud m’a appris que l’humour est partage ; que si les enseignants en usent [en classe], les jeunes n’en sont pas dépourvus, cet humour est source de créativité » – Jean-Christophe Gary

« Revivifier le métier »

Près de 250 professionnels ont pour l’instant « raconté les visages qui leur apparaissent lorsqu’ils réfléchissent à leur parcours et se demandent à qui ils doivent ce qu’ils sont devenus », commente Frédéric Miquel, inspecteur académique de lettres et initiateur du projet. Dans un contexte de « crise des vocations » au sein de l’éducation nationale, l’un des objectifs de l’initiative est de « revivifier le métier d’enseignant en rappelant qu’il est une rencontre qui ne bénéficie pas qu’aux élèves. C’est ce qui fait la puissance et la beauté de la relation éducative », précise-t-il.

De quoi interpeller de manière sensible ceux qui l’exercent, mais aussi ceux qui pourraient avoir envie d’embrasser la carrière. « Les collègues qui se lancent dans cet exercice d’écriture racontent le sens qu’ils ont trouvé dans leur métier », partageant ainsi une certaine intimité professionnelle, complète Emmanuel Bergon, professeur de lettres et membre du comité de lecture des textes.

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Parmi les autres objectifs de « Ces élèves (qui) nous élèvent » : mettre en avant et analyser la place des élèves dans la construction de l’identité professionnelle des enseignants. Nombre de témoignages ont à voir avec des expériences de jeunes enseignants confrontés à la réalité d’un métier qu’ils avaient imaginé et parfois fantasmé.

« (…) “Mme B., elle aboie beaucoup mais ne mord jamais !” Sans le savoir, cette jeune fille experte en métaphores m’avait donné une clef à accrocher à mon trousseau presque vide de professeur débutant. » – Lucie Bellone

Le chercheur en sciences de l’éducation, Pierre Périer, a analysé dans plusieurs travaux cette confrontation à la réalité des nouveaux venus dans l’enseignement. « La découverte de la classe met les jeunes professeurs devant une série d’épreuves qui redéfinissent le rapport à l’enseignement qu’ils avaient, notamment via leur propre passé scolaire » explique-t-il. S’ils doivent parfois faire un « travail de deuil » par rapport à leur conception initiale du métier, ils en découvrent aussi « de nouvelles facettes, dont la qualité de la relation avec les élèves constitue un enjeu déterminant ». Elles constituent pour eux souvent une source de « déstabilisation forte, mais aussi parfois une ressource ».

« Souplesse et plasticité »

C’est de cette ressource d’épanouissement professionnel que parle surtout le dispositif montpelliérain : un métier plus humain, plus subjectif, plus surprenant, où la dimension personnelle, la transmission de valeurs, l’improvisation sont aussi au rendez-vous.

« Lorsqu’on débute on est tellement obnubilé par les aspects pédagogiques que le rapport aux élèves et à ce qu’ils peuvent nous apporter est secondaire. C’est peut-être donc bien aussi d’en parler un peu durant la formation », commente l’enseignant et auteur de BD Fabrice Erre qui a lui aussi témoigné. Dans ce but, une intervention auprès des étudiants du master métiers de l’enseignement est dorénavant organisée en début d’année scolaire, et un module « Ces élèves (qui) nous élèvent » intégré au plan académique de formation.

La collaboration avec la recherche universitaire, notamment en sciences de l’éducation, constitue un autre axe de développement possible du dispositif, dont une deuxième vague d’appel à contributions a récemment été lancée. Selon ses initiateurs, celui-ci donne à voir, récits de classe à l’appui, du rôle et du poids de l’élève dans l’évolution des pratiques pédagogiques des enseignants. Et comme le montrent leurs témoignages, c’est bien souvent dans le cadre de confrontation ou de difficultés avec les élèves qu’ils estiment en être sortis grandis tant en termes de postures que de pratiques professionnelles.

« (…) Ce que j’ai appris aux côtés de ce jeune autiste, je l’utilise tous les jours dans mes classes avec tous mes élèves car finalement ils ont tous leurs particularités et leurs différences et ont tous besoin que l’on pose sur eux un regard particulier. » – Anne-Catherine Mourgue

Avec la massification de l’enseignement, l’hétérogénéité des jeunes qui poussent les portes de l’école oblige les enseignants à « ajuster leur enseignement, à y introduire de la souplesse, de la plasticité dans leur art d’enseigner, explique le philosophe de l’éducation, Eirick Prairat. Mais aussi de l’ethique car la relation d’enseignement est dyssymétrique ».

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« Réciprocité pédagogique »

Le chercheur en sciences de l’éducation et pédagogue, Philippe Meirieu, insiste de son côté sur le fait que « cette très belle initiative » s’ancre dans une tradition littéraire ancienne de l’histoire de la pédagogie. Avec notamment les travaux de Johann-Heinrich Pestalozzi ou Jean-Marc Gaspard Itard qui, dès la fin du XVIIIe siècle, estimaient que « c’est dans la résistance qu’oppose l’élève vis-à-vis des apprentissages qu’on lui propose que l’enseignant apprend le plus et trouve de la satisfaction, car cela le met en situation de recherche et d’invention ».

Ce qui le frappe dans les témoignages des enseignants, c’est aussi ceux qui disent avoir appris des élèves « des compétences sur un plan purement humain : capacité d’écoute, de compréhension, de regard, de tolérance, etc. » Comme quoi « la dissymétrie intellectuelle qui existe entre le professeur et son élève ne peut faire oublier la symétrie humaine entre eux ».

Reste la question de « l’échange de connaissances » entre l’élève et son enseignant, que certains témoignages abordent aussi : « Tous les enseignants de France ont un jour appris d’un élève qui s’était spécialisé dans un domaine, à son niveau (les dinosaures par exemple) », raconte le pédagogue. Les professeurs « doivent être ouverts » à cette « réciprocité pédagogique » notamment promue en France dans le cadre des réseaux d’échanges réciproques de savoirs. Il faut que les enseignants y soient réceptifs, pour eux, « mais aussi pour l’élève qu’ils doivent aider à être plus exigeant dans la manière avec laquelle il appréhende “son” savoir ». Et ainsi continuer à faire évoluer leurs pratiques et à « s’élever » à leur contact.”


Source : lemonde.fr, “Enseignants : ces élèves qui ont marqué leur carrière”. Par Séverin Graveleau, publié le 6/1/20. https://www.lemonde.fr/societe/article/2020/01/06/enseignants-ces-eleves-qui-ont-marque-leur-carriere_6024954_3224.html

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