Vivre ensemble ?En Seine-Saint-Denis, l’école «modèle» des banlieues ferme ses portes

5 juillet 20202
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L'école pilote dudit réseau "Espérance banlieues" (sic) met la clé sous la porte à Montfermeil.

“Le réseau Espérance Banlieues avait ouvert en 2012 une école hors contrat à Montfermeil (Seine-Saint-Denis). Sa pédagogie se disait entièrement conçue pour les enfants des quartiers populaires.

Sur un panneau accroché près de la grille d’entrée du Cours Alexandre-Dumas à Montfermeil (Seine-Saint-Denis), un calendrier annonçant la date de la rentrée de septembre n’a toujours pas été enlevé. Elle n’aura pourtant jamais lieu.

Cet établissement privé hors contrat accueillant des élèves du CP à la 4e, créé par le réseau Espérance Banlieues, a fermé ses portes le 26 juin. Il avait ouvert en 2012, sous les yeux curieux des médias, en plein centre de Montfermeil, ville voisine de Clichy-sous-Bois, foyer des émeutes urbaines de 2005.

Ses locaux, de simples préfabriqués, auraient provoqué l’ire des parents de n’importe quelle école publique. Mais au Cours Alexandre-Dumas, ce n’était pas la forme qui comptait, mais le fond. Son créneau ? Permettre à des gamins des quartiers populaires avoisinants de disposer d’un enseignement personnalisé, ciblé sur les savoirs fondamentaux, laissant une belle place à l’autonomie des élèves… et à la discipline, prodiguée par des enseignants « éducateurs ».

Dans cette école comme dans les 16 autres créées par le réseau aux quatre coins de la France ces dernières années, le port de l’uniforme était obligatoire, et le drapeau français régulièrement levé sous les chants des enfants s’époumonant sur « La Marseillaise ».

«Pouvoir essayer autre chose»

Sur son site Internet, Espérance Banlieues – qui a obtenu le soutien de figures de la diversité comme le journaliste Harry Roselmack ou le comédien Jamel Debbouze – revendique une volonté de donner à ses élèves, souvent issus de l’immigration, « l’envie d’aimer le pays dans lequel ils vivent pour se sentir réellement Français ». Un discours qui a lui parfois valu d’être taxée de néocolonialiste.

 

« Cette histoire de Marseillaise, ce n’était pas l’essentiel », pondère Nadia, dont les enfants étaient scolarisés en classe de CP et CM1. « Dans le public, ma fille était harcelée, et l’école ne voulait pas que mon fils redouble. Un contact m’a conseillé ce cours et je n’ai pas hésité. Mon fils a pu y redoubler son CM1. Ce qui me plaisait, c’était l’investissement des professeurs. Dans le public, ils sont débordés par les effectifs. Et en Seine-Saint-Denis, les enfants ne sont pas des tendres ! A Alexandre-Dumas, les enseignants avaient du temps. Il n’y avait pas plus de 10 élèves par classe. Ma fille, qui savait lire à 4 ans et demi, a pu suivre des cours d’un niveau de CE1, c’était très personnalisé », apprécie cette maman en recherche d’emploi, qui déboursait 150 euros par mois pour ses deux enfants. A la rentrée, elle les remettra dans le public à contrecœur.

« La force du Cours Alexandre-Dumas, c’est qu’il permettait à des enfants qui n’arrivaient pas à s’en sortir dans le système classique de pouvoir essayer autre chose. Il était là en complémentarité du système éducatif public », insiste Thomas Granié, enseignant au sein de l’école, également chargé de lever des fonds pour son bon fonctionnement.

Comme les parents, les professeurs ont pris acte de sa fermeture décidée par le réseau Espérance Banlieues. « L’école de Montfermeil ne reposait pas sur le même modèle économique que les autres établissements du réseau », explique Eric Mestrallet, un des cofondateurs d’Espérance Banlieues, qui assure que cette fermeture n’en préfigure pas de futures.

« Son coût de fonctionnement s’élevait à 450 000 euros par an, détaille-t-il. 10 % des fonds provenaient des frais de scolarité payés par les familles, 10 % de dons recueillis par l’association gérant l’établissement et le reste – 80 % – était abondé par notre fondation. Alors que dans les autres écoles, nous n’apportons que 40 à 60 %. Les associations qui les gèrent rassemblent des gens qui ont un vrai réseau au niveau local et arrivent à trouver des entreprises ou des particuliers prêts à leur apporter un soutien financier. L’association qui s’occupe d’Alexandre-Dumas n’a jamais réussi à développer un tel réseau, car le bassin économique de Montfermeil n’est pas aussi dynamique qu’ailleurs. »

Crise du Covid et crise interne

Si Espérance Banlieues dit avoir été fragilisée économiquement par la crise du Covid-19, elle l’a sans doute aussi été par la crise interne qu’elle a connue ces derniers mois. Jusqu’en avril 2019, la Fondation Espérance Banlieues était intégrée à la Fondation pour l’école (FPE), classée d’utilité publique. Ce qui permettait à ses bienfaiteurs de bénéficier de déductions d’impôts lors de leurs dons.

A la suite de la parution d’un audit sur la FPE révélant de nombreux conflits et dysfonctionnements internes, concernant justement la gestion de la Fondation Espérance Banlieues, la Fondation pour l’école – qui fait depuis l’objet d’une enquête de l’Inspection générale de l’administration, un organe du ministère de l’Intérieur – a décidé de se séparer de la Fondation Espérance Banlieues.

Cette dernière a finalement rejoint en novembre 2019, après quelques mois d’atermoiements, la célèbre Fondation de France, elle aussi reconnue d’utilité publique. Malgré ce mariage qui s’est fait avec le soutien financier de la Fondation Bettencourt-Schueller, le réseau n’est tout de même pas parvenu à sauver son école pilote… pour le plus grand plaisir des défenseurs de l’école publique.

« Cela fait des années que nous dénonçons les pratiques de cet établissement. Les enseignements n’y sont pas à la hauteur, le recrutement des professeurs se fait sur la profondeur de la foi catholique », critique Dominique Dellac, élue d’opposition (FDG) à Montfermeil, qui regrette que la mairie ait investi de l’argent public pour soutenir cette école. « La municipalité a dépensé plusieurs millions d’euros entre l’achat du terrain et son terrassement. Elle a ensuite loué le tout à une somme dérisoire à Alexandre-Dumas. »

Des critiques que balaie l’édile Xavier Lemoine (désormais SE, mais longtemps affilié au Parti démocrate chrétien), qui se dit fier d’avoir aidé à la création de cet établissement ayant « permis de rehausser le niveau de toutes les écoles publiques de la commune ». Un constat qui fait presque rire une directrice d’école de la ville, préférant rester anonyme. « Il ne nous a jamais parlé de ce cours ! Je ne vois pas comment ça aurait pu nous apporter quelque chose. »

«Les collégiens ne se vantent pas d’y avoir été scolarisés»

A la sortie du collège public Pablo-Picasso, situé à quelques centaines de mètres de l’école, les élèves, eux, semblent en tout cas ne pas connaître l’établissement hors contrat qui n’accueillait plus qu’une cinquantaine d’enfants cette année contre une centaine à son apogée. « Les collégiens ne se vantent pas d’y avoir été scolarisés », souligne Jordi Le Cointe, enseignant à Pablo-Picasso.

Ce représentant du syndicat Snes-FSU dresse un bilan très critique d’Alexandre-Dumas qui, étant hors contrat, n’est pas obligé de suivre les programmes scolaires. « On a récupéré des élèves n’ayant pas du tout le niveau dans certaines matières qui y étaient très peu enseignées comme la physique-chimie ou l’anglais. On se retrouve aussi avec des jeunes qu’ils ont laissés redoubler plusieurs fois. Or, mettre un adolescent de 15 ans dans une classe de 5e est contre-productif. Leurs élèves sont aussi surreprésentés dans nos conseils de discipline, car ils ont du mal à suivre les règles de vie en collectif. »

La discipline, c’est pourtant ce qui avait conduit Sabrina à scolariser sa fille, aujourd’hui âgée de 20 ans, à Alexandre-Dumas en classe de 4e et 3e. « J’ai regretté. Tout était justement centré sur la discipline, mais au niveau enseignement, ça ne tenait pas la route. J’ai dû lui faire suivre des cours particuliers pour rattraper son retard. Par la suite, aucun lycée ne l’a acceptée, car elle venait d’une école hors contrat. Elle a dû redoubler sa 3e dans le public. »

Des «préconisations»

« Le problème des établissements hors contrat, c’est qu’ils sont peu inspectés et très rarement fermés », pointe Jordi Le Cointe. Le cours Alexandre-Dumas a justement fait l’objet d’une inspection en novembre 2019. « Aucune infraction n’a été relevée à cette occasion. Nous avons seulement fait des préconisations pédagogiques, comme c’est souvent le cas pour les écoles hors contrat », précise la direction académique de Seine-Saint-Denis.

Des témoignages et des « préconisations » qui montrent que la situation était sans doute moins idyllique que ne le laissait paraître Jean-Michel Blanquer en 2016. A l’époque, le ministre de l’Education nationale qui n’était alors « que » directeur de l’Essec, une grande école de commerce privée, avait vanté dans une vidéo diffusée à l’occasion d’un colloque organisé par Espérance Banlieues à l’Assemblée nationale le modèle éducatif prodigué par le réseau.

« Ce que fait Espérance Banlieues correspond, à mon avis, au type d’initiative que nous devons prendre dans le secteur public pour arriver à contribuer à la réussite de tous les élèves de notre pays. Elle rassemble les ingrédients de ce qui réussit dans le système scolaire : la volonté des enfants d’être dans un tel établissement qui va de pair avec la volonté des familles, l’engagement des enseignants dans un travail d’équipe avec une formation appropriée pour chacun d’entre eux ».

Aucun diplôme d’enseignant n’était pourtant requis pour travailler dans le réseau. Les annonces d’emplois sur Internet, dont certaines concernent des postes en service civique, stipule seulement un bac + 2 ou un bac + 3.

« Ce genre de modèle lui parle, car Jean-Michel Blanquer a fait toute sa scolarité dans le privé », rappelle Rodrigo Arenas, président de la fédération de parents d’élèves FCPE, qui a également été élu d’opposition (DVG) à Montfermeil. « Ce qui me choque le plus, c’est que des municipalités soutiennent ce réseau en lui louant des terrains à prix d’or, alors qu’Espérance Banlieues fait son beurre sur le principe que l’école publique ne peut pas s’occuper correctement des enfants des quartiers. Comment peut-on soutenir une idée pareille ? C’est pour l’école publique que les collectivités doivent se battre et investir ! », souffle celui qui a dans le passé présidé la FCPE 93, et qui ne cesse de dénoncer, comme l’a prouvé un rapport parlementaire paru en 2018, les manquements de l’Etat en matière d’éducation en Seine-Saint-Denis.

Mélange des genres

Partout en France, des élus de gauche ont également dénoncé les prétendues dérives prosélytes d’Espérance Banlieues, qui ne s’est installée que dans des villes tenues par la droite, à l’exception du Mans (Sarthe), où le maire socialiste Stéphane Le Foll ne leur a apporté aucun soutien.

Le réseau, qui ne se décrit pas comme laïc mais « aconfessionnel », s’en défend. Pourtant, le mélange des genres n’est jamais loin. A commencer par cette statue de la Vierge Marie présente dans la salle des profs du Cours Alexandre-Dumas, comme le constatait Le Parisien lors d’un reportage effectué sur place en 2015.

En 2017, des soupçons de prosélytisme touchant le Cours Ozanam à Marseille ont également été rapportés par la presse locale. « Il y avait plein de choses bizarres… Une fois, un prêtre est même venu dans l’école », raconte une maman, qui a par ailleurs déposé plainte contre l’établissement pour « négligence » à la suite d’un malaise de son fils, sans avoir depuis eu de retour de la justice.

« A Montfermeil aussi, on faisait des petites réflexions à ma fille, relate Sabrina, l’ancienne parente d’élève. On lui avait dit que ce serait bon pour elle d’aller à la messe. J’ai fini par aller voir la direction et ça s’est calmé… » Ces soupçons de prosélytisme ont d’ailleurs conduit l’opposition de gauche du conseil régional d’Ile-de-France à déposer, mercredi en commission permanente, un amendement contre l’octroi d’une subvention régionale de 31 000 euros à Espérances Banlieues apportée dans le cadre d’un projet de soutien scolaire.

Outre l’aide plus ou moins directe des collectivités, Espérance Banlieues – qui n’a le droit en tant qu’établissement hors contrat à aucun soutien financier de l’Education nationale – rêve également d’une aide de l’Etat. Mais pour en bénéficier, il faudrait que le réseau passe sous contrat. Il serait alors contraint de suivre les programmes de l’Education nationale, qui recruterait ses enseignants.

« Au-delà de 20 écoles, ce sera difficile de continuer à exister sans soutien de l’Etat, pointe Eric Mestrallet. Mais pourquoi devrait-on passer sous contrat ? Après tout, dans le monde d’après, on pourrait imaginer un nouveau modèle, non ? », interroge-t-il, prévoyant d’ailleurs une hausse du nombre d’élèves de 25 % dans le réseau à la rentrée. « Les familles ont dit à leur entourage que nos professeurs avaient été extrêmement présents durant le confinement. »

«Multiplier les écoles plutôt que de s’assurer de leur qualité»

« Espérance Banlieues n’avait pas été créée pour multiplier les écoles au maximum, mais pour offrir une pédagogie différente à des enfants des quartiers », pointe de son côté Anne Coffinier, cofondatrice du réseau, qui l’a depuis quitté après en avoir dénoncé l’évolution.

« Le but du Cours Alexandre-Dumas était d’inventer une approche pédagogique et éducative nouvelle au service des enfants des quartiers. Il aurait fallu que son efficacité soit évaluée par un centre de recherche pour voir ce qui marchait ou pas. Mais la tête de réseau a préféré multiplier les écoles plutôt que de s’assurer de leur qualité. Il s’est installé dans des quartiers où il n’y avait pas vraiment de besoin, comme à Pierre-Bénite (Rhône) près de Lyon. Il a abandonné Montfermeil, où les enfants ont un besoin criant d’alternative éducative. Sa fermeture ne peut qu’inquiéter sur la solidité pédagogique d’Espérance Banlieues. »”


Source : leparisien.fr, “En Seine-Saint-Denis, l’école «modèle» des banlieues ferme ses portes”, publié le 5/7/20 par Hélène Haus. https ://www.leparisien.fr/societe/en-seine-saint-denis-l-ecole-modele-des-banlieues-ferme-ses-portes-05-07-2020-8347479.php

2 commentaires

  • Illinois

    5 juillet 2020 à 17 h 13 min

    Il suffit de lire « ce mariage qui s’est fait avec le soutien financier de la Fondation Bettencourt-Schueller, le réseau… » pour comprendre la plaie que constitue ledit réseau pour la France avec aux commandes du petit attelage un mégalo sous-diplômé avide de pouvoir qui sème la zizanie partout où il passe.

    Répondre

  • Duchesse de Polignac

    5 juillet 2020 à 17 h 22 min

    Espérance banlieues est une CHANCE POUR LA FRANCE !

    Répondre

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