L'école dans le mondeEn Italie, récupérer les élèves décrocheurs (Mediapart)

1 juin 20210
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Victime d'un taux particulièrement élevé de décrochage scolaire et d'abandon scolaire pur et simple, l'Italie bénéficie du dynamisme de petites associations désireuses de changer la donne. Elles proposent souvent des pédagogies axées sur l'action et la mobilisation de l'attention des élèves, plutôt que sur la transmission trop souvent passive de connaissances et de savoirs.

“L’Italie, et en particulier le Sud, est l’un des pays européens les plus touchés par le décrochage scolaire. Plus encore depuis le début de la crise sanitaire. Dans les quartiers périphériques de Naples, les « professeurs de rue » tentent de remettre les décrocheurs sur le chemin de l’école.

Naples, (Italie).– « Allez, Rita, viens imprimer ton sac avant de faire la pause. »L’adolescente aux longs faux ongles bleus lâche son téléphone, récupère un sac de toile en coton sur lequel est imprimé un grand cercle orangé et rejoint sa professeure d’arts plastiques, Cira Maddaloni, vers la presse à sérigraphie.

Tirée à quatre épingles, Rita, 13 ans, juxtapose attentivement le dessin qui sera imprimé, referme la presse, étale la peinture sur les motifs floraux qui recouvriront le sac de leurs feuilles noires. À voir son regard concentré derrière ses lunettes, difficile d’imaginer que, depuis le début de la crise sanitaire en mars 2020, elle ne s’est connectée que trois fois aux cours en ligne.

« L’enseignement à distance, ça m’a plu, je me suis bien reposée, rigole l’élève de quatrième. Je ne mettais pas le réveil le matin, je restais au lit. » Son rêve d’entamer une formation d’esthétique doit encore attendre trois ans. L’école, c’est pour les copains.

Pourtant, l’adolescente hésite rarement à venir à l’atelier organisé par l’association napolitaine Maestri di Strada, littéralement « les professeurs de rue », qui lutte contre l’abandon scolaire. Autour d’elle, sur les tables, les chaises, des dizaines de sac de toile sèchent. Quatre autres adolescentes attendent leur tour. La semaine précédente, elles étaient plus d’une dizaine. Qui sait combien elles seront la semaine suivante.

L’atelier de sérigraphie a lieu dans une salle de classe du « lot G ». C’est comme ça que les habitants des tours de Ponticelli, un quartier de la périphérie est de Naples, appellent cette école abandonnée que l’association a récupérée depuis un an et demi pour s’y installer. En contrepartie d’un loyer dérisoire, les professeurs de rue la remettent en état.

« C’est difficile de travailler dans un chantier, mais c’est l’occasion de construire l’école que veulent les jeunes, en leur demandant comment ils l’imaginent, en les faisant participer », explique Irvin Vairetti, professeur de musique, dont la voix est ponctuellement couverte par les bruits de scie et de marteau.

Lui a décidé de s’installer avec son groupe sur les gradins de la cour de récré. L’occasion de faire un bilan des réalisations de l’année, dont « le rap de la quarantaine », entièrement écrit, composé puis filmé dans un clip par les élèves. « On part de leurs goûts tout en travaillant les rimes, la métrique, la poésie et donc leurs cours d’italien ou de littérature, on étudie le rythme et par la même occasion, on fait des maths », explique-t-il.

Une approche qui résume bien le pari des Maestri di Strada : proposer une pédagogie du faire, rendre les jeunes actifs et pas récepteurs passifs des enseignements. La plupart de la cinquantaine de professeurs et éducateurs de l’association sont présents le matin dans les écoles du quartier, en soutien aux enseignants. Cela leur permet d’établir une relation privilégiée avec les élèves pour les inciter à suivre les ateliers de l’après-midi.

Cesare Moreno est l’un des cofondateurs de l’association née en 2003. Travailleur social dans le quartier depuis 1983, il aime décrire les Maestri di Strada comme des profs qui « descendent de leur pupitre et vont à la rencontre des élèves ». À l’époque déjà, le quartier cumulait difficultés sociales, économiques et fort taux d’abandon scolaire.

Ponticelli forme avec deux quartiers attenants la sixième municipalité de Naples, dont la presse relaie en gros titres les arrestations de cammoristi, les mafieux locaux, ou les coups de feu entendus la nuit. Le taux de chômage frôle les 40 %.

« Dans certains lycées professionnels, on a des taux d’abandon scolaire entre 30 et 60 % », détaille Cesare Moreno, désignant aussi bien les élèves qui ont complètement décroché de l’école que ceux qui y vont de temps en temps. « Quand j’ai commencé à travailler dans le quartier, on attribuait souvent l’abandon scolaire à la misère économique. C’était faux : les enfants de 8, 9, 10 ans ne quittaient pas l’école pour travailler, se souvient le président de l’association. C’était la pauvreté culturelle qui prévalait, c’est toujours le cas. L’effet le plus visible de la misère sociale, c’est la fermeture sur soi, l’absence de rêves, d’initiatives, qui se transforment peu à peu en état dépressif. »

« On veut faire renaître l’envie chez ces jeunes, ils sont souvent complètement démotivés », semble lui répondre Cira Maddaloni, qui empaquette soigneusement les sacs de toile imprimés à la fin de l’atelier. « Ils ont intériorisé l’idée d’être un ghetto, ils ne voient aucune possibilité de changement, poursuit-elle. Quand on arrive en classe, on les appelle par leur prénom et leur nom, on les encourage à créer. Les motiver, ça commence par ça. »

Les confinements successifs n’ont fait qu’empirer une situation déjà difficile. L’Italie est l’un des pays européens les plus touchés par l’abandon scolaire. En 2019, selon Eurostat, 14,5 % des Italiens âgés de 18 à 24 ans avaient quitté l’école après le collège. Le chiffre est peu significatif tant les disparités sont fortes entre le nord et le sud du pays. En Campanie, ils sont près de 30 %. Or la région fait partie de celles qui ont gardé leurs écoles fermées le plus longtemps, n’autorisant un retour en présentiel qu’au compte-gouttes. « On a tout de suite compris qu’il fallait maintenir le contact avec les jeunes », se souvient Cesare Moreno.

Dès le 3 avril 2020, les professeurs de rue arpentent les tours du quartier et distribuent des « colis pour l’esprit » remplis de livres, de cahiers, de crayons. L’association met à disposition tablettes et ordinateurs pour suivre les cours à distance, avec le soutien d’éducateurs. Les ateliers de l’après-midi sont maintenus.

De 50 à 60 jeunes à ses débuts, l’association en accueille aujourd’hui jusqu’à 200, de la primaire au lycée. Les Maestri di Strada essaient de suivre tant que possible les élèves, de prendre de leurs nouvelles, de demander où est passé tel camarade de classe. « Ça n’a pas toujours été possible, ceux avec qui on avait peu de liens sont devenus complètement invisibles », regrette Marianna Napoletano, éducatrice et coordinatrice des ateliers.

En début d’année, un rapport de l’ONG Save The Children a tiré la sonnette d’alarme, après un an de pandémie, estimant que 34 000 jeunes risquent d’abandonner l’école. Parmi les lycéens interrogés, près d’un tiers déclarent qu’au moins un de ses camarades de classe ne suit plus les cours, près d’un quart qu’au moins trois de ses camarades ont décroché. « On sait qu’en septembre certains ne reviendront pas, déplore Cira Maddaloni, et parmi ceux qui feront leur rentrée, certains feront simplement acte de présence pour que les services sociaux les laissent tranquilles. »

L’année dernière, l’Institut national de statistiques italien a estimé que 850 000 élèves n’avaient chez eux ni ordinateur ni tablette et que 45,5 % des élèves italiens étaient mis en difficulté par l’enseignement à distance à cause du manque d’équipement informatique de leur famille.

« C’est pas ça le problème, balaie Cesare Moreno, mais le fait qu’à la maison il n’y ait pas un environnement humain propice à la concentration et aux études. » Annalisa, 13 ans, bob coloré enfoncé sur la tête, le reconnaît : « On se connecte, mais, ensuite, on est sur le téléphone. »

Avec ses copines Claudia, Noemi et Celesta, elles listent tour à tour les problèmes de connexion, la difficulté de se faire réexpliquer ce qu’elles ne comprennent pas, ce devoir d’anglais où toute la classe a rendu copie blanche, incapable de répondre aux questions, les réveils de dernière minute, le rapide coup de brosse dans les cheveux et la journée en pyjama, leur mère qui les sollicite parfois, les frères et sœurs dans les pièces voisines ou dans la même chambre et le fond sonore qui devient un mélange de trois cours à distance en même temps.

« J’espère que les profs ne feront pas comme s’il ne s’était rien passé, qu’ils seront compréhensifs et qu’on parlera en classe de ce qu’on a vécu », espère Letizia, élève de cinquième, imaginant la rentrée de septembre. Francesca, qui préférait suivre les cours de chez elle, a trouvé le retour graduel à l’école « traumatisant » : « Ce n’est plus la même école qu’avant, on a plus de contact humain. »

Elle qui avait l’« angoisse qu’on la fixe » à l’école, rêve maintenant de tables accolées, de respirer sans masque, de prendre ses camarades dans ses bras. « Il faudrait que l’école puisse s’adapter aux grands changements qu’ont vécus ces adolescents, souhaite Marianna Napoletano. Ils ont peur et angoissent de faire leurs propres expériences, c’est une anxiété sociale qui s’ajoute à l’anxiété de l’école, ils ne savent plus par où recommencer, ne serait-ce que pour oser aborder quelqu’un qui leur plaît. »

Recentrer l’école autour du lien social qu’elle permet, c’est aussi l’aspiration de Cesare Moreno : « Pendant cette période, on a multiplié les contacts humains plutôt que de les limiter, ça a plutôt bien marché, reste à voir si les élèves choisiront de rester repliés sur eux ou, au contraire, parce que ça leur a manqué, d’élargir leur vie sociale et leurs interactions. »”


Source : mediapart.fr, “En Italie, récupérer les élèves décrocheurs”, par Cécile Debarge. Publié le 1.6.21. https ://www.mediapart.fr/journal/international/010621/en-italie-recuperer-les-eleves-decrocheurs ?onglet=full

 

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