Apprivoiser les écrans ?Des écrans et du discernement

25 septembre 20200
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Pour la sociologue Marie-Duru Bellat, les écrans doivent être utilisés avec discernement. Elle insiste sur la nécessaire formation des enseignants aux outils digitaux, et rappelle qu'en aucun cas, selon elle, les technologies éducatives ne pourront remplacer les enseignants.

Numérique à l’école : point trop n’en faut (Alternatives économiques)

A peine les élèves ont-ils fait leur rentrée que certains agitent déjà la menace d’un possible reconfinement partiel conduisant, dans certaines zones, à une fermeture des écoles. Il convient, comme pour ce qui est des dégâts économiques du confinement, d’examiner les dégâts pédagogiques qu’entraîneraient de telles mesures.

Embrayer sur du « distanciel » maintiendrait certes une continuité pédagogique de façade. Mais alors que le ministère se targue de s’appuyer sur les résultats de la recherche, on est surpris de ne pas voir pris en compte avec plus d’attention tous les travaux qui questionnent l’efficacité du recours au numérique en classe.

Ces travaux doivent certes être soigneusement contextualisés. L’efficacité du numérique pourra varier bien sûr selon l’âge des élèves mais aussi le contexte national, quand la comparaison s’établit avec le mode de fonctionnement courant en présentiel.

Ainsi, dans les pays pauvres, diffuser des cours à distance dans les régions reculées est mieux… que rien, en tant préférable à des enseignements clairsemés ou de qualité médiocre. D’où l’enthousiasme relatif que fait naître dans nombre de pays d’Afrique subsaharienne ou d’Asie la diffusion massive des outils numériques, grâce à des sponsors conscients de leur propre intérêt.

Une efficacité conditionnelle

Il en va tout autrement dans les pays riches, comme en atteste le rapport « Students, computers and learning », publié en 2015 par l’OCDE en mobilisant les données de l’enquête annuelle Pisa. Alors que les politiques et la presse se complaisent volontiers dans les comparaisons internationales, les conclusions de ce rapport n’ont guère suscité d’intérêt. On y lit pourtant que les élèves des pays où on utilise très fréquemment les outils numériques ont de bien moins bons résultats en compréhension de l’écrit que ceux des pays où domine une utilisation modérée, compte tenu de certaines caractéristiques des élèves, notamment l’origine sociale.

De nombreux travaux en sciences de l’éducation ou de psychologie permettent de comprendre ce constat. Ils confirment que l’efficacité du numérique en classe est toujours conditionnelle : oui, le numérique suscite la curiosité et la motivation des élèves… mais pas de ceux qui sont le moins portés sur la chose scolaire. Et l’expérience du confinement a rappelé combien, dès lors qu’apprendre exige un effort, le soutien des enseignants et des pairs est primordial. Pour être un lieu d’apprentissage (et plus encore d’éducation), l’école doit être un lieu de vie.

Des enseignants insuffisamment formés

Certes, le numérique permet certains apprentissages élémentaires, et même des apprentissages plus exigeants – quoique les observations sur les pays pauvres montrent que s’il est facile d’apprendre à déchiffrer avec les nouvelles technologies, apprendre à lire l’est bien moins. Encore faut-il que les élèves s’engagent activement, ce qui renvoie au point précédent.

Certes, le numérique devrait permettre de mieux individualiser l’enseignement, mais encore faut-il que les enseignants aient reçu une formation aux pratiques d’individualisation en général, et bien sûr aux pratiques numériques. Cela ne semble pas être le lot de la majorité d’entre eux. D’après l’enquête internationale Talis, les professeurs français sont bien moins nombreux que leurs collègues des autres pays à utiliser le numérique dans les classes et à se sentir formés pour ce faire.

Il convient évidemment de tenir compte de l’âge des élèves et de leur autonomie croissante. Mais les taux d’abandons massifs au cours des Mooc (ces cours en ligne ouverts à tous) montrent les limites de ce type d’enseignement, même chez des adultes a priori autonomes et motivés. Les psychologues ajouteront que la pratique des écrans a tendance à dégrader la qualité de l’attention et à désapprendre une lecture profonde des textes, qui exige bien autre chose qu’un survol rapide de grandes quantités d’information.

Marche forcée

Il ne reste plus qu’à espérer que les parents sauront « compenser » ces lacunes de l’outil. Les premières études post-confinement, comme celle du sociologue Romain Delès, suggèrent que leur capacité à organiser le travail de ses enfants est extrêmement inégale – tout comme les contraintes matérielles avec lesquelles ils doivent composer. Qu’à cela ne tienne ! Le développement des pratiques numériques continue et ne semble même plus devoir être justifié : s’opposer à des techniques modernes, qui seraient par nature source de progrès, serait faire montre d’un esprit conservateur – dont certains, d’ailleurs, ont vite fait d’accuser les enseignants.

Les intérêts matériels associés à un tel marché sont tellement massifs, qu’il n’est même pas besoin d’agiter le fantasme d’un remplacement, à terme, d’une main-d’œuvre enseignante trop coûteuse. Même si certains responsables éducatifs proclament d’ores et déjà que « l’école de demain sera à distance »…

A l’évidence, et l’OCDE prend soin de le rappeler, il faut apprendre à tous les élèves à utiliser les environnements digitaux. Mais en aucun cas, on ne peut espérer qu’ils remplaceront la classe ; tout recours doit (ou devra) être le plus limité possible et les effets afférents être évalués et compensés… par des enseignants en chair et en os. Le confinement n’a-t-il pas montré combien l’institution scolaire était un maillon crucial de la vie sociale, bien au-delà de ses seules tâches d’instruction ?

Une bibliographie de base figure dans la note du conseil scientifique de la FCPE n °18 (octobre 2019) : « Qu’est-ce que le numérique permet d’apprendre à l’école ? ».

Les principaux résultats de l’enquête Talis de 2018 sont présentés dans la note d’Information n °19.22 du ministère de l’Education nationale, juin 2019.

Des éléments factuels sont fournis par Philippe Champy dans « Vers une nouvelle guerre scolaire », Retz, 2019.

Source : alternatives-economiques.fr, “Numérique à l’école : point trop n’en faut”, publié le 24/9/20 par Marie-Duru Bellat, sociologue.

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