APPRIVOISONS LES ECRANS !Dans le smartphone des ados : « Beaucoup de parents sont dans l’illusion du contrôle parental » (Le Monde)

31 mai 20210
https://educfrance.org/wp-content/uploads/2021/05/library-1269924_1920-1280x960.jpg

Faut-il condamner les écrans ? Dans quelle mesure sont-ils responsables de l'augmentation de la violence entre les adolescents ? Quels enseignements en tirer ?

“La psychothérapeuthe Hélène Romano, qui réalise des expertises judiciaires impliquant des adolescents, constate « à des passages à l’acte plus fréquents ». En cause, notamment, des parents manquant de temps et de ressources pour accompagner leurs enfants.

Hélène Romano est docteure en psychopathologie et docteure en droit et sciences criminelles. Forte de trente ans de métier durant lesquels elle a souvent été sollicitée pour des expertises judiciaires impliquant des adolescents, elle perçoit une augmentation des crimes commis par des mineurs sur des mineurs. Et en interroge les causes.

L’affaire Alisha, du nom de cette collégienne de 14 ans retrouvée morte dans la Seine, le 8 mars à Argenteuil (Val-d’Oise), a remis la question du harcèlement entre élèves sur le devant de la scène. De manière ultra-violente, puisque deux de ses camarades, à peine plus âgés qu’elle, ont été mis en examen pour assassinat. Cette violence se banalise-t-elle ?

C’est une question à laquelle il est difficile de répondre : au niveau épidémiologique, il n’y a pas d’étude permettant de l’affirmer. Les chiffres dont nous disposons sont ceux des dépôts de plainte, éventuellement ceux des consultations psy, mais ils ne disent pas tout. Il y a plus de déclarations de viols, mais cela repose là encore sur du « déclaratif ». Des événements épouvantables mettant en cause des mineurs ont, de tout temps, défrayé la chronique.

Il n’empêche : j’ai bien le sentiment que les crimes commis par des mineurs sur des mineurs sont en augmentation. La violence fondamentale des enfants – comme celle des adultes – n’est plus contenue, et on assiste à des passages à l’acte plus fréquents. C’est vrai, aussi, qu’on les médiatise davantage.

Il a aussi été beaucoup question d’affrontements entre bandes, impliquant parfois de très jeunes adolescents. Le contexte est-il en cause ? Y a-t-il un « effet Covid » ?

C’est une hypothèse. On sait que les signalements pour violence intrafamiliale ont augmenté d’un tiers pendant le premier confinement. Etre confiné est, pour tous, très anxiogène ; lutter contre les angoisses de mort prend beaucoup d’énergie. Or quand on est épuisé psychiquement, la violence est plus difficilement contenue. Dans un contexte aussi insécurisant que la crise sanitaire, une crise qui s’est installée dans la durée, des adultes ne tiennent pas le choc, et c’est une avalanche émotionnelle qui déferle sur les enfants.

Dans votre livre « Ecole, sexe et vidéo » (Dunod, 2014), vous mettiez en cause l’accès des plus jeunes à de nouvelles technologies très difficiles à maîtriser, impliquant du cyberharcèlement, la cyberpornographie… Jusqu’à quel point les écrans sont-ils en cause ?
Ma position a un peu changé [depuis la publication de l’ouvrage], en rapport avec l’évolution des expertises que j’ai pu mener : ce n’est pas tant la place prise par les écrans dans la vie des enfants que l’absence des parents face à l’usage des écrans par leur enfant, ou en tout cas leur indisponibilité, qui pose question. Regardez comment nos enfants vivent : on les laisse calmer leurs colères sur des consoles de jeux, s’endormir le soir et même prendre leur biberon devant la télévision… L’adulte peut être présent, mais il est lui-même accaparé par d’autres écrans. C’est pourtant lui qui apprend à l’enfant à se canaliser, à ne pas être débordé par ses émotions.
Lors d’un sondage mené dans des collèges de l’académie de Bordeaux il y a cinq ans, on avait calculé que des élèves de 6e passaient six heures par jour devant des écrans… et moins de dix minutes à parler avec leurs parents !
Or quand il n’y a plus d’« étayage », plus de filtre, plus de décryptage de ce qui se voit et s’échange sur les smartphones, ces enfants sont ce que j’appelle des « orpheliens ». Et les symptômes de la perte de lien sont redoutables : lorsqu’on ne parvient pas à mettre des mots sur les émotions, on est dans le passage à l’acte – d’enfant à enfant, ou de l’enfant contre lui-même, à travers des « conduites dangereuses » qui peuvent mener jusqu’au suicide.

Que savent les adultes de ce qui se dit et s’échange sur les smartphones des ados ?

Très peu de choses, en fait. Ces nouveaux outils ont bouleversé la donne en matière de transmission des savoirs et des images : auparavant, les adultes étaient les « passeurs » ; désormais, ils courent après des enfants plongés avant eux – et plus vite qu’eux – dans un bain d’informations. Beaucoup sont dans l’illusion du « contrôle parental ».

Après les attentats de 2015, j’ai reçu en consultation des enfants qui avaient visionné des images de décapitation ou d’immolation, parfois sur l’ordinateur du grand frère ou d’un copain. Comme pour la pornographie, cette effraction psychique est d’une violence inouïe. Et pourtant, l’enfant appelle rarement à l’aide, ne verbalise pas toujours ; parce qu’il a honte, parce qu’il se sent coupable. Parce qu’il ne veut pas inquiéter ses parents. Parfois aussi parce qu’il a peur d’une punition. Repérer cette souffrance prend du temps, et implique de se mettre à hauteur d’enfant.

Vous dressez un constat inquiétant, et sévère à l’adresse des parents…

L’indisponibilité psychique des adultes est elle-même le symptôme de difficultés profondes – souvent source de souffrance – à tisser du lien, parce qu’ils sont inquiets de l’avenir, parce qu’ils manquent de temps, de ressources… Certains ont idéalisé la parentalité, et sont aux prises avec des difficultés d’attachement.

Il n’est pas question de nous culpabiliser : cette « société de l’incertitude » dans laquelle nous vivons est très insécurisante. D’autant que les rituels qui créaient une communauté d’appartenance disparaissent les uns après les autres. Je vois affluer des parents dans mon cabinet, pas toujours de leur propre initiative d’ailleurs – c’est de plus en plus souvent à la demande de l’institution scolaire qui sent que « quelque chose ne va pas » avec tel ou tel enfant. Parfois dès la maternelle. Il y a tout un travail d’implication à mener avec eux.

Marlène Schiappa a annoncé la création d’un « comité des parents » contre le harcèlement. Avec l’objectif de mieux les « outiller ». Quels conseils donner aux familles ?

En consultation, elles ont souvent une demande simple : « Comment rassurer nos enfants ? » Ma réponse est simple, elle aussi : marquer une pause, prendre le temps d’un câlin, s’autoriser à se remettre en cause, s’excuser… « Restaurer la parentalité » : l’expression peut prêter à sourire, mais c’est pourtant une voie pour retisser les liens et réduire les tensions. Et l’Etat à un rôle essentiel à jouer en la matière, en redonnant à la psychologie, à la psychiatrie, à la santé mentale les moyens de fonctionner.

L’Etat, c’est aussi l’école où au moins un enfant sur dix est harcelé, estime-t-on. « Deux ou trois enfants par classe », disent les enseignants…

Ces chiffres sont en deçà de la réalité car ils ne prennent en compte que les enfants qui se plaignent. L’école est un des contextes de harcèlement mais elle est aussi un levier essentiel dans l’identification et le signalement des troubles, voire dans leur prise en charge avec les médecins et infirmiers scolaires. Mais ne nous y trompons pas : les services de santé scolaire sont sous perfusion. Que peut repérer un médecin scolaire quand il a la responsabilité de 8 000 enfants ?

Dans le lycée d’Alisha, une « cellule psychologique » a été mise en place immédiatement après le drame. On s’en est félicité. Mais c’est un suivi au long cours dont ses camarades ont besoin. Si l’on n’y prend garde, cette génération va coûter très cher à l’Etat.

Que peuvent faire les enseignants à leur niveau ?

En vingt ans, l’école a fait des progrès considérables dans la reconnaissance du harcèlement comme dans sa quantification. Mais derrière les campagnes choc de communication, sur quoi le monde éducatif peut-il s’appuyer ? On nous parle d’un réseau de « référents harcèlement », un par département. L’affaire Alisha nous montre qu’il en faudrait un par établissement !

On demande beaucoup aux enseignants ; on leur reproche parfois aussi de détourner le regard. Ce n’est pas ce que j’observe sur le terrain : ils font le maximum face à la violence, sans moyen et souvent sans formation. C’est là où les pouvoirs publics peuvent agir.”

Mattea Battaglia


Source : lemonde.fr, “Dans le smartphone des ados : « Beaucoup de parents sont dans l’illusion du contrôle parental »”, publié le 30 mai 2021 par Mattea Battaglia. https ://www.lemonde.fr/societe/article/2021/05/30/beaucoup-de-parents-sont-dans-l-illusion-du-controle-parental_6082068_3224.html#xtor=AL-32280270

Laisser un commentaire

Votre adresse email ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont marqués : *

Nous utilisons des cookies pour vous offrir la meilleure expérience en ligne. En acceptant, vous acceptez l'utilisation de cookies conformément à notre politique de confidentialité des cookies.

Privacy Settings saved!
Paramètres de confidentialité

Lorsque vous visitez un site Web, il peut stocker ou récupérer des informations sur votre navigateur, principalement sous la forme de cookies. Contrôlez vos cookies ici.

Veuillez noter que les cookies essentiels sont indispensables au fonctionnement du site, et qu’ils ne peuvent pas être désactivés.

Pour utiliser ce site Web, nous utilisons les cookies suivant qui sont techniquement nécessaires
  • wordpress_test_cookie
  • wordpress_logged_in_
  • wordpress_sec

Refuser tous les services
Accepter tous les services