Vivre ensemble ?“Créteil blues, journal d’un jeune prof de français” est sur L’Express. #2

22 septembre 20200
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Simon enseigne le français dans un endroit où, pour reprendre ses mots, "le français est un combat de tous les jours".

Journal d’un jeune prof de français #2 :”Le français est un combat de tous les jours” (L’Express)

“Simon a un objectif : enrichir le vocabulaire de ses élèves. Mais que répondre à une collégienne qui refuse d’employer le terme “adorer” pour une raison religieuse ?

J’ai 25 ans. Passionné de littérature, je viens de réussir l’agrégation de lettres modernes. J’enseigne le français au collège dans l’académie de Créteil. Une expérience à la fois enrichissante et déconcertante pour moi qui viens d’un milieu parisien et aisé. Dans ce journal de bord, je me suis promis de raconter aussi honnêtement que possible le quotidien en banlieue, entre petites joies et désillusions, d’un jeune professeur de lettres.

Tous les lundis, découvrez un nouvel épisode de “Créteil blues, journal d’un jeune prof de français” sur L’Express. Le premier épisode Journal d’un jeune prof de français #1 : “Je vais devoir apprendre l’art du contre-pied” est à lire ici

Là où j’enseigne, le français est un combat de tous les jours. Pauvreté lexicale, fautes de syntaxe… La langue parlée par les élèves est rudimentaire. Je me promets de les aider à progresser sur ce point. Une mission qui me tient à coeur. A défaut de transmettre ma passion pour la littérature, je veux au moins leur donner une habitude : celle de s’exprimer, le temps du cours, dans un français correct. Sans répit je traque les pléonasmes, les imprécisions (“truc”), les tournures relâchées. Je m’efforce moi-même de montrer l’exemple… au risque de manquer de naturel. “Monsieur, vous parlez toujours comme ça ?” s’étonne une de mes 5èmes.

“Respecte la langue de Molière !”

Mais en cours de français, je lutte d’abord pour que les élèves parlent… français. L’arabe est en effet omniprésent. J’en ai un aperçu dès ma première rentrée des classes. Ce jour-là, Farah, une élève de 5ème, répond à une de mes demandes par un “inch’ Allah” (“si Dieu veut”). “Wallah” (“par Allah”), utilisé à tout bout-de-champ, fait quant à lui office de signe de ponctuation.

Je reprends systématiquement les élèves qui s’expriment dans une langue étrangère. Cette intransigeance me joue des jours. A mon entrée en classe, une 6ème me salue d’un “Salam aleykoum”… Mais l’humour des collégiens est parfois plus subtil. Chaque fois que je corrige un de ses camarades, Yaya (5ème) le tance, l’index levé, d’un ton professoral : “Respecte la langue de Molière !”

Si la drôlerie de certains élèves me réconforte, j’ai l’impression de me battre pour une cause perdue. Je ne me fais pas d’illusions : dès que j’ai le dos tourné, les mots arabes fusent à nouveau dans la classe. J’en viens à rêver d’entendre de l’argot ou du verlan, tant que les gamins parlent français…

“On n’est pas français, on est musulmans !”

Derrière cette récurrence de l’arabe, je soupçonne un effet de mode. Le vocabulaire des élèves en la matière me semble d’ailleurs assez pauvre. Mais les raisons culturelles sont évidentes. Nombre de mes collégiens sont d’origine maghrébine. L’islam joue pour eux un rôle de marqueur identitaire. “Mais Monsieur, on n’est pas français, on est musulmans !”, me rétorque une 6ème quand j’exige d’entendre un français correct. Comment enseigner quand une de ses camarades s’interdit l’emploi du verbe “adorer”, sous prétexte que dans sa religion il est réservé à Allah ?

Cela dit, la connaissance de l’islam dont témoignent mes élèves me paraît quelque peu limitée. Quand j’évoque Les Djinns, un poème de Victor Hugo suggérant l’existence d’esprits, j’ai droit à des “starfoullah” (“que Dieu me pardonne”). Certains supposent visiblement que le texte heurte leurs croyances religieuses. Or, les Djinns apparaissent dans le Coran…

Faut-il voir pour autant dans cette présence de l’arabe en classe un rejet de la République et de ses valeurs ? J’en doute. Dans l’ensemble, mes collégiens respectent leurs professeurs. Au fond – et c’est peut-être le plus inquiétant -, ils n’ont pas l’air de comprendre en quoi “wallah”, employé à longueur de journée, peut constituer une provocation. Ils s’expriment en classe comme s’ils étaient avec leurs copains ou en famille. Farah, la 5ème qui m’a gratifié d’un “inch’ Allah”, se défend en affirmant qu’elle utilise ces termes à la maison. La langue française, que les élèves maîtrisent si mal, est la grande perdante. Pour leur défense, pas sûr que les discours politiques et les slogans publicitaires truffés d’anglicismes donnent l’exemple…

Je mesure en tout cas à quel point leur univers linguistique, et donc mental, diffère du mien. Je vais devoir trouver le moyen de me rapprocher d’eux.  ”


Source : lexpress.fr, “Journal d’un jeune prof de français #2 :”Le français est un combat de tous les jours””, par Simon Elzevir, publié le 21/9/20. https ://www.lexpress.fr/actualite/societe/journal-d-un-jeune-prof-de-francais-2-le-francais-est-un-combat-de-tous-les-jours_2134923.html

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