L'école en débat“Coronavirus : « Le deuxième front de la nation apprenante »”

24 mars 20200
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Pascal Plantard récidive dans Le Monde de cette semaine : que valent vraiment les ressources en ligne qui sont proposées aux élèves ? Que font les professeurs ? Comment maintiennent-ils le contact avec les étudiants ?

“Face à la multiplicité des outils numériques pour enseigner à distance, les enseignants font le tri, résistent aux « sirènes » des EdTech, et n’hésitent pas à « aller chercher les élèves » sur les réseaux sociaux, explique Pascal Plantard, professeur d’anthropologie des usages des technologies numériques.

Tribune. Après une semaine de confinement, comment se passe l’école à la maison ? Comment l’institution et les enseignants ont géré cette injonction de transformation radicale de l’éducation nationale : du sanctuaire de l’instruction républicaine à la nation apprenante ouverte et à distance ? Sous pression pandémique, est-on en train de passer de l’école du XIXe siècle à celle du XXIe en quelques semaines ?

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Cette semaine, les parents et les enseignants sont entrés ensemble dans l’aventure de l’enseignement à distance. Avec le réseau de recherche du M@rsouin, nous avons lancé une « ethnographie » en ligne qui consiste à collecter les expériences des uns et des autres. Une maman de Montpellier témoigne : « Les premiers jours, il a fallu s’y retrouver (et pouvoir se connecter, les outils étant saturés) entre les différents dispositifs proposés… Je noterais pour ma part trois difficultés. D’abord, le volume : beaucoup de contenu, même si finalement la quantité est absorbable, cela fait peur au départ. Il faudrait que les enseignants spécifient ce qui est a minima et les contenus “pour aller plus loin”. Ensuite, la pléthore d’outils, de formats… : on s’y perd. Enfin, le manque de réflexion sur l’animation de ces contenus : en général, les enseignants ont envoyé leurs cours et des exercices, mais sans scénarisation. »

Dans l’Oise, où la fermeture des établissements scolaires est intervenue dès le 3 mars, les enseignants ont réussi à utiliser sans problème majeur leurs espaces numériques de travail (ENT) jusqu’au lundi 16 mars, où on a assisté à un effondrement global devant l’afflux des demandes de connexions au niveau national. Les ENT n’étaient pas prévus pour l’enseignement à distance de masse. La remise à niveau technique va être très différenciée en fonction des académies.

Or il faut rappeler que ces fragilités technologiques étaient connues. On peut lire dans l’enquête EVALuENT 2019, produite par le service de statistiques du ministère (DEPP), sur le 1er degré : « L’amélioration du débit Internet permettrait selon l’ensemble des utilisateurs un développement des usages des ENT. Les autres freins cités par les usagers sont le manque d’équipement informatique suffisant, l’ergonomie et d’accompagnement adapté. » Et pour le 2nd degré, l’enquête de 2018 rappelait que « le débit Internet à l’intérieur des établissements et l’ergonomie de l’ENT sont les freins les plus fréquemment cités ».

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Les EdTech… véritable évolution ou fausse solution ?

Avant même que les familles ne témoignent de difficultés sur les technologies mises à disposition par le ministère, les entreprises des EdTech, qui opèrent dans la « digitalisation » de la formation, étaient dans les starting-blocks, en mettant gratuitement à disposition 200 outils numériques en ligne. Il s’agit d’une offre commerciale, gratuite aujourd’hui mais pas demain. Si certaines ont de véritables valeurs éducatives et citoyennes, d’autres ont les mêmes stratégies que les géants du Web, les GAFAM (pour Google, Apple, Facebook, Amazon et Microsoft) en utilisant les imaginaires numériques à la mode pour convaincre.

Pour l’instant, si on met de côté la question de la communication avec les élèves et les familles, les enseignants utilisent surtout les différents ENT qui leur sont proposés, l’offre à distance du CNED, le logiciel de gestion de vie scolaire Pronote, le service Web de curation de contenu Pearltrees et la plate-forme d’apprentissage en ligne Moodle. S’y ajoutent des logiciels disciplinaires comme Sésamath, ou centrés sur des activités précises comme la lecture (Tacit) ou des publics spécifiques comme les « dys » (Learn & Go). Ces usages assemblent l’offre institutionnelle qui s’articule avec quelques entreprises et le monde du logiciel libre.

Ce qui frappe dans ce panorama des usages, c’est sa proximité avec le monde académique. La plupart de ces offres sont portées par des enseignants (ou ex) et-ou issues de projet de recherche. Les modèles économiques sont moins agressifs que ceux du « digital learning » et plus centrés sur les services rendus aux élèves et aux enseignants.

Les enseignants résistent donc sur le terrain aux sirènes du « digital learning », en même temps qu’ils s’approprient les technologies numériques qu’ils ont eu le temps d’apprivoiser, proches de leurs cultures professionnelles et, surtout, qui leur servent concrètement dans leur pédagogie. Par exemple, Pronote a plus de vingt ans, comme Sésamath, qui a été fondé par des enseignants. En période de confinement, ces choix collectifs vont s’imposer doucement aux élèves « qui attendent des consignes des profs » et aux parents qui font l’école à la maison.

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L’anthropologie parle de « braconnage » pour qualifier ce processus de construction sociale des usages des technologies numériques par détournement de l’offre par les usagers. Par exemple, alors qu’il avait été créé par des étudiants, c’est par le « braconnage » des adolescents que Facebook s’est répandu comme une traînée de poudre chez les collégiens du monde entier en 2006, parce qu’ils pratiquaient déjà les blogs, la messagerie instantanée, les SMS et les premiers réseaux sociaux thématiques (My Space, Flickr…). Facebook est devenu la norme des réseaux sociaux numériques et donc, aujourd’hui, les adolescents n’y sont plus.

YouTube, Snapchat, Instagram, Discord, etc. : allez chercher les élèves là où ils sont

Dans les travaux de recherche sur l’appropriation des technologies en éducation, on s’accorde à considérer que la lisibilité des valeurs éducatives qui sous-tendent ces outils est un élément important dans leur appropriation (exemple avec l’école « inclusive » pour les élèves présentant un handicap et bénéficiant d’une aide numérique). Le ministre insiste sur la nécessité de ne pas laisser des élèves « sur le bord de la route », mais comme la réalité est tout autre, beaucoup d’enseignants s’appuient sur les usages des jeunes et des familles pour pouvoir entrer en contact avec eux. Et on voit apparaître, autour du courrier électronique et de la classe virtuelle, des chaînes YouTube, des « stories » de groupe classe sur Snapchat, Instagram, Discord, Facebook, WhatsApp, Messenger ou Twitter.

S’il faut veiller à la protection des données personnelles des élèves, et beaucoup d’enseignants le font avec beaucoup de sérieux, on ne pourra pas lutter contre le décrochage scolaire en situation de confinement sans en passer par là. Mais ce n’est pas grave, car cela nous ramène aussi à un des fondements de la pédagogie : la faculté d’adaptation à l’autre apprenant.

Il faut rendre hommage à la mobilisation très importante des enseignants qui donne corps à cette notion de « nation apprenante » mise en avant depuis le 18 mars par le ministère de l’éducation nationale : deuxième front de la crise du coronavirus après les hôpitaux. Après cette semaine intense, il est temps de prendre un tout petit peu de distance. Les enseignants doivent « apprendre à apprendre » aux élèves dans le cadre familial. Si on veut éviter la mise en danger des parents sous pression et la mise en danger de l’école par rupture de la continuité scolaire, il nous faut apprendre aussi la « mesure » : trois heures de travail quotidien suffisent largement.”


“Source : lemonde.fr, “Coronavirus : « Le deuxième front de la nation apprenante »”, publié le 24/3/20. https ://www.lemonde.fr/societe/article/2020/03/24/coronavirus-le-deuxieme-front-de-la-nation-apprenante_6034191_3224.html

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