L'école en débat“Coronavirus et enseignement à distance, « entre augmentation des inégalités éducatives et transformation pédagogique »”

22 mars 20200
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Professeur d'anthropologie des usages des technologies numériques, Pascal Plantard s'interroge sur les transformations de l'école sous l'effet de la crise du Coronavirus. Accentuation de la fracture numérique, mutations pédagogiques. Un regard qui aide à comprendre ce qui nous arrive collectivement.

« La crise sanitaire nous pousse à réfléchir la classe “hors la classe” » mais « risque d’amplifier les inégalités », explique Pascal Plantard, professeur d’anthropologie des usages des technologies numériques, dans une tribune au « Monde ».”

Emmanuel Macron a annoncé la fermeture, à partir de lundi 16 mars, des crèches, écoles, collèges, lycées et universités pour une durée indéterminée afin de lutter contre la propagation du Covid-19. S’il a fait l’éloge du service public de santé, et c’est bien normal, il a oublié de motiver la communauté éducative. Le ministre de l’éducation nationale s’en est chargé en donnant les orientations nationales lors de sa conférence de presse du 14 mars. La crise sanitaire nous pousse à réfléchir la classe « hors la classe », et cela pose deux grandes questions : quels sont les principaux obstacles ? Quels accompagnements pour les enseignants dans cette transformation pédagogique et numérique ?

Si 91 % des Français sont internautes – ils se sont connectés au moins une fois à Internet dans les trois dernières semaines – selon l’enquête CAPUNI de 2019 sur l’évolution des usages numériques, cela ne décrit en rien la capacité à travailler en ligne pour un élève ou pour un salarié. Des inégalités persistantes, notamment territoriales, dans l’accès aux technologies (en 2019, seules 77 % des familles possèdent au moins un ordinateur), se doublent de distances culturelles face au numérique dans les familles modestes. « Pour eux, le mail est un instrument de torture et ce d’autant plus qu’il est l’outil de l’injonction administrative », explique la sociologue Dominique Pasquier. Le recours à la formation à distance risque d’amplifier des inégalités sociales déjà très perceptibles en ce qui concerne la dématérialisation administrative.

Consommation des services numériques

La notion de digital natives (natifs numériques), popularisée par l’Américain Marc Prensky en 2001, recouvre des réalités très différentes et de grandes inégalités dans les usages du numérique au sein d’une même classe d’âge. Les enquêtes s’accordent sur le fait que la jeune génération est fréquemment connectée pour des activités relationnelles ou ludiques, mais rien ne garantit une utilisation experte des technologies. Beaucoup de jeunes se contentent de consommer les services numériques avec peu de recul.

Pour l’accompagnement scolaire en situation de télétravail, les familles vont se confronter à la concurrence des plates-formes de jeu, de streaming et de réseaux sociaux (Fortnite, Netflix, TikTok, Snapchat, Instagram, etc.) structurées par l’économie de l’attention. Si, à l’échelle nationale, un discours politique fort ne rappelle pas à ces entreprises leur responsabilité sociale, cette concurrence avec l’attention nécessaire à la continuité des apprentissages des élèves sera faussée puisqu’elles sont l’environnement social majeur des jeunes d’aujourd’hui.

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D’après l’enquête Ineduc, si les activités numériques sont les plus communes dans les familles (83 %), rares sont les parents qui déclarent partager une activité numérique avec leurs enfants. Si certaines familles favorisées sont actives dans la régulation des pratiques numériques des jeunes, en particulier pour préserver le temps des devoirs, les familles populaires s’en dessaisissent largement. En situation de confinement, l’accompagnement des pratiques numériques scolaires par les parents risque de se briser sur ce dessaisissement.

« Je n’y comprends rien mais vous allez m’apprendre »

Qu’en est-il du côté des enseignants, auxquels on demande expressément d’assurer la continuité pédagogique auprès des élèves par l’enseignement à distance ? Ils sont, en 2020, encore trop peu nombreux à intégrer des pratiques qui dépassent l’illustration d’un cours par un diaporama. Dans le 1er degré, la polyvalence devrait permettre à des enseignants d’intégrer facilement des innovations numériques mais l’organisation enlise ce mouvement : équipements à la charge des mairies, enseignants référents numériques pas assez nombreux, formations pas assez développées et environnements numériques de travail (ENT) extrêmement rares.

Pour le collège, si de nombreuses initiatives y sont développées, la triade discipline-programme-classe rend difficile la massification des pratiques pédagogiques numériques. Les référents numériques ne sont pas assez nombreux non plus, les services académiques ont des moyens et des projets très différents et, enfin, les ENT, qui vont être centraux dans la période qui s’ouvre, ne sont pas interopérables entre les différentes académies.

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Au lycée, même si le modèle pédagogique frontal reste dominant, les pratiques numériques des lycéens le font évoluer. Dès le début du mois de mars, dans différents clusters, des lycéens ont proposé à leurs enseignants des « stories » sur Snapchat ou des outils pour communiquer avec eux. Voilà la réponse très significative d’une enseignante de lycée du Morbihan : « Je n’y comprends rien mais vous allez m’apprendre. » Cette maturité numérique et éducative s’exprime encore plus largement dans l’enseignement supérieur, où les étudiants sont demandeurs de pratiques pédagogiques innovantes.

Anticipation

En résumé, la « forme scolaire » classique est un véritable moule organisationnel qui représente l’une des difficultés freinant l’appropriation des technologies par des enseignants dont le travail en équipe n’est pas encore au cœur de la culture professionnelle. Si on se réfère aux théories de l’appropriation des technologies, dans chaque niveau scolaire, on va rencontrer trois catégories d’enseignants : dans des établissements équipés et connectés, avec des familles plus ou moins à l’aise avec le numérique, on va trouver des enseignants qui travaillent déjà en équipe et sur des projets collectifs, communiquent avec les élèves et les familles en ligne et mettent de nombreuses ressources à disposition sur l’ENT. Dans la deuxième catégorie, on va trouver des enseignants qui ont intégré l’ENT et le diaporama et doivent faire de même avec l’enseignement à distance et les autres dimensions du numérique, dans la continuité des apprentissages. Enfin, des enseignants qui ont tout découvert lundi matin. L’éducation nationale va devoir compter sur les dynamiques d’entraide et de formation entre pairs de ces trois catégories.

Les premières observations sur les différentes zones contaminées de Bretagne démontrent que ces transformations nécessitent de l’anticipation et s’appuient sur l’expérience des enseignants déjà fortement mobilisés sur le numérique, notamment dans les coopératives pédagogique et numérique du Living-Lab Interactik, déployé depuis trois ans dans la région.

Pour aider les enseignants du monde entier, l’Unesco publie en anglais une liste d’applications et de plates-formes d’apprentissage dans laquelle on retrouve, au premier plan, les Gafam (Google, Apple, Facebook, Amazon, Microsoft). Mais respectent-ils la neutralité commerciale de l’éducation nationale, et surtout la protection des données des enfants et des familles ? Ces choix, autant technologiques que politiques, ne peuvent pas être laissés aux seuls enseignants, qui vont se retrouver dans des conflits de légitimité professionnelle insolubles. Une clarification des ressources qui peuvent être utilisées dans le cadre scolaire doit vite être faite.

Même si la question du pilotage national de cette transformation reste posée, en particulier autour des moyens alloués à l’accompagnement et la lutte contre les inégalités, il faut avoir confiance dans le sens du service public des collègues mobilisés pour affronter cette crise qui positionne le confinement scolaire entre augmentation des inégalités éducatives et transformation pédagogique. Gardons l’espoir qu’elle nous permettra de véritablement transformer les modèles pédagogiques dominants et ségrégatifs de notre école.”


Source : lemonde.fr, “Coronavirus et enseignement à distance, « entre augmentation des inégalités éducatives et transformation pédagogique »”, par Pascal Plantard, publié le 17/3/20. https ://www.lemonde.fr/education/article/2020/03/17/coronavirus-et-enseignement-a-distance-entre-augmentation-des-inegalites-educatives-et-transformation-pedagogique_6033349_1473685.html

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