#TouchePasAmonIEFComment Macron a fâché les chrétiens (Nouvel Obs)

13 décembre 20200
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Les attaques contre la liberté d'enseignement participent des raisons pour lesquelles Emmanuel Macron a irrité son électorat catholique. Traditionnellement de droite, cette liberté fait l'objet d'une remise en question pure et simple par le projet de loi "renforçant les principes républicains". Aujourd'hui, cette liberté n'a pas d'appartenance politique ; elle est mise en oeuvre par plus de 60 000 familles pour des raisons diverses. Elle n'a pas à être "autorisée" : elle est.

“Entre le président et les chrétiens, l’atmosphère se gâte. L’affaire des « jauges » dans les lieux de culte a heurté les catholiques. Quant au projet de loi sur le séparatisme, il inquiète tous les responsables religieux qui craignent l’avènement d’une nouvelle « religion d’Etat ». Simple malentendu ou cassure annoncée ? Récit et décryptage de ce qui se joue en coulisses au sommet de l’Etat.

Il est 23h45 ce mardi 24 novembre, lorsque Emmanuel Macron appelle le président de la Conférence des Evêques de France sur son portable. Il y a urgence. Dans un tweet, monseigneur de Moulins-Beaufort vient d’exprimer sa déception après avoir suivi l’intervention télévisée du chef de l’Etat sur l’assouplissement du confinement. « Les catholiques n’ont pas été entendus », dit-il, en demandant la « révision » de la « jauge » dans les lieux de culte que le président de la République a maintenu à 30 personnes, au lieu des 30 % espérés.

Par courtoisie, avant de tweeter son communiqué, l’archevêque de Reims avait prévenu l’Elysée par texto : un sms signé en commun avec le pasteur Clavairoly, président de la Fédération des Protestants de France, et Mgr Emmanuel, chef de l’Eglise orthodoxe, et envoyé à Patrick Strzoda, directeur de cabinet du président.

Au téléphone, Macron explique qu’il tombe des nues. « Je ne comprends pas, je croyais que vous vous étiez mis d’accord », plaide-t-il en substance, en invoquant les innombrables réunions de concertation interministérielles des semaines précédentes. « Je m’en occupe », conclut le président qui promet une révision de la jauge, mais… se heurte alors à l’inflexibilité de son Premier ministre.

« Un grand n’importe quoi »

Deux jours plus tard, en effet, Jean Castex confirme dans la matinée la mesure annoncée par le président. Rien n’y a fait. Ni l’insistance de Macron, qui ne veut quand même pas aller jusqu’à contraindre son Premier ministre, ni les recommandations de certains de ses conseillers, ni l’intervention tous azimuts d’un François Bayrou, vent debout contre ce qu’il considère comme « un grand n’importe quoi » et qu’il développera plus sobrement sur France Info « 30 personnes dans une petite chapelle, c’est trop ; dans une cathédrale, pas assez ». Le président du MoDem, qui a vu Castex en tête à tête à la veille de la conférence de presse de ce dernier, aura tout tenté. En vain. Alors même que l’Elysée a discrètement laissé entendre à l’épiscopat que la jauge allait être revue, Castex campe sur sa position, en accord complet sur ce point-là avec les ministres Jean-Michel Blanquer et Gérald Darmanin.

Convictions philosophiques et laïques personnelles affirmées ? Volonté de faire acte d’autorité à un moment où sa popularité chute et où la majorité moque sa faiblesse ? Crainte de voir se détricoter l’ensemble de son dispositif sur le confinement ? Son « fagot », comme il l’appelle ? « J’ai mon fagot. Si j’enlève une brindille, tout mon fagot se défait »… Peur du risque pénal ? « La politique est conduite par le virus », répète souvent Castex devant ses proches. Ou bien enfin, syndrome du spectre de Mulhouse, ce rassemblement d’évangélistes devenu un « cluster »géant en février dernier, qui hante désormais tous les locataires de Matignon ? Sans doute un peu de tout cela à la fois. Qu’importe. Le fait est là.

Dans la communauté chrétienne, on n’en revient pas. Pourquoi ce « manquement à la parole donnée », comme le dénonce alors à « l’Obs », monseigneur Matthieu Rougé, évêque de Nanterre ?

Pourquoi Macron n’a-t-il pas imposé son point de vue ? Lui, qui, pendant sa campagne présidentielle, avait pourtant si bien compris l’état d’esprit de nombreux catholiques de France en évoquant les « humiliés » du mariage pour tous, allusion à la manière dont Manuel Valls avait sous-estimé le nombre de manifestants au soir de la première manifestation de janvier 2015 contre le mariage gay, et à l’absence d’une parole réconfortante du président Hollande ? Lui, qui, trois mois après son accession à l’Elysée, s’est rendu à l’Hôtel de Ville pour célébrer les 500 ans de la Réforme protestante ; lui, enfin, qui, dans son discours au collège des Bernardins a dit vouloir « réparer le lien entre l’Eglise et l’Etat ». Incompréhensible…

La hantise de « rallumer les guerres de religions »

Le lendemain, vendredi 27 novembre, la Conférence des Evêques de France dépose un recours en référé-liberté devant le Conseil d’Etat, comme elle l’avait déjà fait en juin, avec plus de succès, cette fois : deux jours plus tard, le gouvernement doit revoir sa copie. Une première. Jamais, avant cette année 2020, l’Eglise de France n’avait attaqué, ès qualités, une décision du gouvernement devant la justice administrative. Un tournant, voire le début d’une fracture entre le pouvoir et les catholiques, et même l’ensemble des chrétiens.

La promptitude d’Emmanuel Macron à réagir au tweet de Mgr de Moulins-Beaufort en dit assez long. C’est bien ce risque-là que le chef de l’Etat tente de conjurer. Il le sait, le malaise – le mal-être – des chrétiens, en particulier des catholiques ne date pas d’hier. Et ses bonnes relations personnelles avec les représentants des cultes, ses conversations avec Moulins-Beaufort qu’il a emmené dans son avion pour Nice après l’assassinat de trois paroissiens dans la basilique Notre-Dame de l’Assomption, n’y changent rien. L’affaire des « jauges » est l’arbre qui cache la forêt.

Depuis plus d’un siècle, bon gré, mal gré, l’Eglise catholique s’est pliée aux exigences de la loi de 1905 sur la séparation des Eglises et de l’Etat. Et a fini par comprendre qu’elle n’influait plus sur le législateur comme au temps jadis. Malgré son opposition farouche, la légalisation de l’avortement et celle du mariage entre deux personnes de même sexe sont désormais inscrites dans la loi. « C’est douloureux à vivre pour elle, observe le pasteur Clavairoly, mais c’est ainsi, l’Eglise catholique romaine n’inspire plus le droit ».

Quelles que soient leurs convictions profondes, les chrétiens ont le sentiment d’être « les bons élèves de la République », comme le dit le pasteur Clavairoly, respectueux des règles. De fait, hormis les violentes poussées de fièvre contre l’IVG, les démonstrations de force pour la défense de l’enseignement libre en 1984 et les manifestations contre le mariage pour tous en 2015, l’Eglise a souvent joué la prudence. Comme en 1989, lorsque a éclaté l’affaire du foulard au lycée de Creil, où elle s’était bien gardée de mettre de l’huile sur le feu. Au contraire. Les chrétiens, et notamment L’Eglise catholique, avaient bien vite anticipé qu’à se joindre aux partisans de l’interdiction du port du voile, ils risquaient de se voir interdire le port de la croix, sans parler des curés en soutanes ou de la tenue des bonnes sœurs…

Même discrétion il y a quatre ans lorsque le père Hamel a été égorgé à Saint-Etienne-du-Rouvray. Pas d’appel à une grande marche blanche ; encore moins de « nous sommes tous des pères Hamel ». Et une communication autour des messes d’hommage dans toutes les églises de France réduite au strict minimum. François Hollande lui-même en avait été étonné : les représentants de l’épiscopat ne lui avaient pas demandé de protéger leurs lieux de culte. Qu’il s’agisse du père Hamel en 2016 ou des trois fidèles assassinés à Nice il y a deux mois, la hiérarchie catholique s’est toujours abstenue de désigner l’islamisme. « Elle n’a qu’une hantise, rapporte Jean-Pierre Denis, ex-directeur de « la Vie » : surtout, ne pas rallumer les guerres de religions. »

Entre Macron et les catholiques qui ont voté massivement (71 %) pour lui en 2017, tout baigne pendant deux ans. Mais tout bascule au moment des lois bioéthiques. La PMA, les manipulations sur l’embryon… c’en est trop. Et la petite musique ambiante (quand un élu suggère par exemple de retirer aux médecins leur liberté de conscience face à une demande d’IVG) n’arrange rien. Alors, quand surviennent le confinement et le débat sur les jauges, quand – propos très inhabituels dans la bouche d’un ministre des Cultes – Gérald Darmanin menace d’envoyer les forces de l’ordre dégager les manifestants « pour la messe » place Saint-Sulpice et évoque des « prières de rue », à propos de rassemblements déclarés en préfecture, l’Eglise catholique voit rouge. Les « bons élèves de la République » se sentent « maltraités » par les nouvelles élites dirigeantes du pays dont « l’inculture théologique et religieuse » serait « abyssale ». Unanimes, cathos et protestants déplorent l’incapacité des serviteurs de l’Etat et de beaucoup de parlementaires à comprendre « le besoin de spiritualité » d’une grande partie des citoyens.

Emmanuel Macron joue gros

Tout cela ne serait rien ou presque, à côté de l’inquiétude, voire de la colère qui monte désormais face au projet de loi contre le séparatisme, rebaptisé « projet confortant les principes républicains », et à ses « effets collatéraux », loin d’être négligeables. Comme on pouvait s’y attendre, c’est sur l’instruction en famille, qu’Emmanuel Macron avait promis d’interdire, et sur l’enseignement « hors contrat » que se sont d’abord focalisés les débats. Le gouvernement semblait en effet avoir oublié que depuis Jules Ferry, c’est l’instruction qui est obligatoire, pas l’école et que la liberté d’enseignement a valeur constitutionnelle. Ce que s’est chargé de lui rappeler le Conseil d’Etat et l’a forcé à revoir sa copie.

Mais le débat est encore loin d’être clos, au vu des nombreuses conditions encore inscrites dans le texte : Qui jugera du « républicanisme » de telle ou telle famille, telle ou telle école ? Sur quels critères ? Et le lapsus de Jean Castex parlant encore d’« école obligatoire » (et non d’instruction) dans son interview au « Monde », le jour même de la présentation du projet en conseil des ministres, n’a guère rassuré. De quoi encourager les tenants d’une saisine du Conseil constitutionnel si les futurs débats parlementaires ne clarifiaient pas les choses.

Autre point d’achoppement : le sort des associations. Si l’idée de départ était d’inciter les musulmans, souvent regroupés en associations de 1901, à choisir plutôt le régime des associations cultuelles définies par la loi de 1905 et mieux contrôlées, l’affaire paraît mal engagée. Le pasteur Clavairoly, président de la Fédération des protestants de France, s’en étrangle :

« On a durci les conditions et les contrôles sur les associations de 1905 et pas sur les autres qui devraient être la cible principale. Donc, on ne les rend pas attractives pour les musulmans. Beau résultat ! »Vent debout contre cette « intrusion de l’Etat » et les nouvelles exigences d’autorisation par le préfet – « sur quels critères ? », les protestants se sentent visés au premier chef : ils animent deux tiers des associations « cultuelles »… Les catholiques, eux, soulèvent les problèmes de droit international que poserait une modification des associations diocésaines liées par des accords diplomatiques avec le Saint-Siège…

Va-t-on en revenir au temps du « Petit Père Combes » ?

Qu’en sera-t-il enfin du respect des « principes de la République » et de la pénalisation des « propos discriminatoires » ? « Que met-on derrière ces mots ? », s’interroge pour « l’Obs » Mgr Matthieu Rougé qui rappelle qu’en matière d’enseignement, la loi Debré reconnaît le « caractère propre » des écoles confessionnelles et donc la possibilité d’« enseigner l’éthique chrétienne ». « Qui va décider de ce qui est discriminatoire ? » « Ce n’est pas parce que nous avons accompagné le processus de sécularisation qu’il faut mettre le boisseau sur la liberté de conscience », s’insurge le pasteur Clavairoly. « Va-t-on devoir penser en fonction de la culture dominante ? Quelles sont les valeurs de la République qu’il faudra impérativement défendre, autres que celles que nous respectons déjà ? », renchérit le président de la Conférence des Evêques Mgr de Moulins-Beaufort qui se méfie de « l’Etat bienveillant, mécaniquement conduit à toujours vouloir accroître son emprise ».

Va-t-on en revenir au temps du « Petit Père Combes » qui plaidait au début du siècle dernier pour une laïcité radicale ? C’est aujourd’hui la grande crainte des chrétiens qui se réfèrent plutôt à Aristide Briand, partisan d’une laïcité respectueuse des cultes, et artisan de la paix signée en 1905 entre les Eglises et l’Etat. « On bascule du côté d’une laïcité de contrôle utilisée comme un dispositif de sécurisation de l’espace social », remarque, dans “la Croix”, l’historien Philippe Portier.Elle n’est plus faite pour articuler la liberté de croire et la liberté de ne pas croire, comme c’était le cas après 1905 ». Résultat ? « Le socle qui a porté Macron au pouvoir va s’en détourner », prédit-on aussi bien chez les protestants que chez les catholiques qui, confie Mgr Matthieu Rougé à « l’Obs », sont « libérés »… Poussé par une base de catholiques pratiquants très remontée depuis un moment contre ceux qu’elle surnomme les « mitres molles », l’épiscopat est en effet sorti du bois pour défendre haut et fort ses positions et entend bien continuer. Un éminent responsable de l’Eglise a fait passer le message à Matignon : « Ça fait longtemps que la religion catholique ne prétend plus être LA religion de l’Etat, mais elle n’acceptera pas qu’il y ait une religion d’Etat ». A bon entendeur…

On comprend mieux pourquoi, dans un exercice d’équilibrisme improbable, Jean Castex a tenu à préciser à la presse en sortant du conseil des ministres que ce projet de loi n’allait « pas contre les religions », mais contre « une idéologie pernicieuse portant le nom d’islamisme radical », alors même que le terme ne figure pas dans le projet de loi…

Pas sûr que ces précautions de langage suffisent à rassurer les cultes chrétiens. Convaincus que cette « grande loi » n’était pas utile, l’arsenal législatif étant, selon eux, suffisant, à quelques exceptions près, pour effectuer les contrôles nécessaires à la lutte contre l’islamisme radical, « les bons élèves de la République » suspectent une démarche électoraliste du pouvoir.

On le sait, Emmanuel Macron cherche à affirmer l’autorité de l’Etat, à rallier la droite et les catégories populaires. Mais dans cette affaire, il joue gros. La religion est une matière hautement inflammable.””


Source : nouvelobs.com, “Comment Macron a fâché les chrétiens”, publié le 13/12/20. Par Carole Barjon. https ://www.nouvelobs.com/politique/20201213.OBS37449/comment-macron-a-fache-les-chretiens.html

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