Vivre ensemble ?Cancel culture : en Louisiane, l’école de la discorde (Le Point)

16 novembre 20200
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La "Cancel culture" ou culture du bannissement consiste à dénoncer publiquement, et à désigner des individus, des idées jugées inacceptables. Ce mouvement né aux Etats-Unis a conduit à déboulonner des statues et à stigmatiser des personnes. Nouvel exemple.

“REPORTAGE. À Saint-Bernard, un groupe veut débaptiser l’école Andrew Jackson, 7e président et esclavagiste. Les statues de suprémacistes sont aussi dans le viseur.

Il faut imaginer un champ d’herbes hautes, bordé de canons bleu ciel et de chênes barbus de Virginie, en janvier. « On reconstitue la bataille, les écoles viennent, les gens se déguisent, ils ont même des mousquets », décrit Brent Bourgeois, 42 ans, shérif adjoint de la paroisse de Saint-Bernard, voisine de La Nouvelle-Orléans. Le 8 janvier 1815, à Chalmette, l’armée britannique, voulant s’emparer de la Louisiane, fut défaite par le général Andrew Jackson et sa milice du Tennessee. La paix avait été signée le 24 décembre 1814, mais la nouvelle n’était pas parvenue ici. La bataille de La Nouvelle-Orléans, dernière de la guerre anglo-américaine de 1812, est quand même vue comme la plus grande victoire terrestre, toujours fêtée en Louisiane.

Andrew Jackson, qui devint le 7e président des États-Unis en 1829, n’est toutefois pas sans zones d’ombre. C’est un esclavagiste notoire. En 1838, il signe la déportation de 16 000 Indiens cherokees, qui entament un exode – la Piste des larmes -, dans lequel 4 000 d’entre eux périssent. « En grandissant ici, on n’y pense pas trop, admet Brent Bourgeois. Les gens vivaient comme ça. » Lance Rodney, noir, de l’association pour les droits humains Pulse, n’est pas du même avis. Il regarde, derrière l’obélisque, la maison rose à colonnades. Une ancienne plantation. « Il y avait un quartier d’esclaves, une église, une école. Il n’y a rien pour le rappeler. » Le nom de Jackson ne lui évoque pas un héros. « Je pense au maître qui violait les femmes, à la gradation de couleur de peau qui en a résulté, que nous avons intégrée. »

On peut l’honorer comme héros de guerre et trouver sa vie répréhensible

En face du parc, se trouve l’école Andrew Jackson. Le 13 août, la NAACP, l’association nationale pour l’avancée des gens de couleur qui lutte pour les droits civiques, a demandé que le nom de l’école change. Le 25 septembre, le conseil de l’établissement a écouté les membres du quartier, que l’on appelle – héritage catholique de la France et de l’Espagne oblige -, une paroisse. Le conseil a refusé toute interview mais la séance est sur Internet. « Andrew Jackson possédait des gens comme moi », avance l’une. « Que dirait-il en voyant des élèves multiraciaux ? » demande une autre. « Les élèves noirs portent des tee-shirts à l’effigie d’un homme qui a torturé leurs ancêtres », dénonce un troisième. En face, on évoque un « patriote américain, qui a aidé à construire l’Amérique ». Une habitante suggère que les professeurs « s’en servent pour enseigner l’Histoire ». Un autre pense qu’« on peut l’honorer comme héros de guerre et trouver sa vie répréhensible ». Une résidente demande si « c’est le moment, en plein Covid, de dépenser de l’argent pour de nouveaux uniformes ». Sans surprise dans ce quartier conservateur, de descendants d’Italiens, de Français et d’Espagnols, le conseil a voté, à dix voix contre une, celle du seul membre noir, pour le maintien du nom.

Cancel culture : en Louisiane, l'école de la discorde (Le Point)
Lance Rodney, de l’association pour les droits humains Pulse, devant l’école Andrew Jackson, le 27 octobre à Saint-Bernard, près de La Nouvelle-Orléans.

La patrimoine, un poil à gratter pour les Républicains

Même Alexis de Tocqueville s’en prenait à Andrew Jackson, dans De la démocratie en Amérique : « Ce sont les passions décentralisantes qui l’ont porté au souverain pouvoir. C’est en [les] flattant chaque jour qu’il s’y maintient… Fort d’un appui que n’avaient point ses prédécesseurs, il foule aux pieds ses ennemis personnels ; il prend des mesures que nul n’aurait jamais osé prendre. » La description rappelle quelqu’un, qui ne s’y est pas trompé. En mars 2017, Donald Trump s’est rendu dans la plantation de Jackson, dans le Tennessee, pour son 250 e anniversaire. « Je suis fan », a-t-il déclaré. Il a accroché son portrait dans le Bureau ovale : un homme colérique et dur, riche, qui a joué sur les frustrations de la classe moyenne blanche. Un rustre, étranger à la caste de Washington. « Un gars franc du collier », résume Ron Chapman, professeur d’histoire dans une école postbac de Saint-Bernard. Comme Trump, qui a compris que le patrimoine était un poil à gratter pour les républicains. « La gauche radicale veut détruire tout ce que nous aimons et chérissons, c’est ce truc de culture, a-t-il lancé le 16 octobre, à Macon, en Géorgie. La “cancel culture’. Ils veulent annuler notre culture. Ils veulent se débarrasser de nos grands héros du passé. Puis, enhardi par les cris : Ils veulent faire exploser le mont Rushmore. » C’est faux. En revanche, la maire démocrate de Washington, Muriel Bowser, a publié une liste de monuments à ôter ou à « contextualiser ». La fracture entre les deux camps est nette.

Ashley Reeb, 39 ans, mère de cinq enfants et ancienne élève, a participé à la réunion de Saint-Bernard. « On avait appris, en histoire, l’épisode de la Piste des larmes, et on était horrifiés que notre école porte son nom », raconte-t-elle. Quand la NAACP s’est saisie de l’affaire, Ashley, membre du Parti démocrate, a mobilisé ses amis. « Nous n’allons pas laisser tomber », assure Kevin Gabriel, à la tête de la branche locale de la NAACP. L’association excelle dans les procès. Il énumère les actions possibles : « Ils ont lancé une pétition par téléphone sur les horaires de l’école, c’est illégal. Nous allons attaquer les dix membres qui ont voté contre, pour discrimination, et pousser les élèves et les professeurs noirs à faire grève. » Il assure que la majorité est favorable au changement. Vraiment ?

Sur Facebook, les commentaires explosent. « Ils se croient à La Nouvelle-Orléans ? » demandent certains, car NOLA (pour Nouvelle-Orléans Louisiane), avec 60 % de Noirs, est vue comme ultralibérale. Sur le parking de l’école, Kasheine, 38 ans, noire, vient chercher son fils. « Ça ne me dérange pas, c’est le passé, les enfants ont le droit de connaître l’Histoire », dit-elle. Glendon, 13 ans, hausse les épaules : « C’est une bonne école, même si le gars était affreux. » C’est tout. « Le sentiment général ici est que c’était un héros, lance Jack Stephens, ancien shérif. Il avait assemblé une armée hétéroclite, des nobles, des esclaves libérés. La question, c’est comment honorer ceux qui ont mis notre nation sur pied alors qu’ils se livraient à la barbarie de l’esclavage ? » Pour Bill Hyman, historien du quartier, « c’est son commandement, qui a permis de vaincre les Britanniques. S’ils avaient conquis la Louisiane, ils auraient contrôlé le bassin du Mississippi, jusqu’à la côte ouest ». Ron Chapman souligne que c’était un « type étrange. Il a adopté un bébé amérindien trouvé sur un champ de bataille. Il a réuni ses esclaves sur son lit de mort en promettant de les revoir dans l’au-delà. Il était complexe ». 

Cancel culture : en Louisiane, l'école de la discorde (Le Point)
La statue de Robert E. Lee n’orne plus le sommet de cette colonne de la Nouvelle-Orléans : elle a été déboulonnée en mai 2017.

Les statues tombent

Y a-t-il encore de la place pour la complexité de l’Histoire ? La remise en question du patrimoine a gagné le pays, mais elle a commencé ici. Après l’assassinat de neuf Noirs dans une église de Charleston, en Caroline du Sud, en juin 2015, Mitch Landrieu, maire démocrate de La Nouvelle-Orléans, lance une consultation pour ôter les statues jugées les plus offensantes. Elles sont liées à la Confédération – dissidence des États du sud en réaction à la volonté d’Abraham Lincoln de réformer l’esclavage, qui a donné lieu à la guerre de Sécession de 1861 à 1865. Au printemps 2017, quatre monuments sont retirés. Landrieu prononce un vibrant discours : il exhorte à les voir « à travers les yeux d’un père afro-américain qui doit expliquer à sa fillette qui est le général Robert Lee et pourquoi il trône au sommet de [leur] belle ville. » Il convoque George W. Bush, Barack Obama, Martin Luther King, Nelson Mandela, Abraham Lincoln. Et les statues tombent.

Aujourd’hui, dans les parcs, traînent des socles nus. Pierre-Gustave Toutant de Beauregard, ingénieur civil puis général de brigade confédéré qui s’est battu pour les droits des esclaves affranchis, a été remplacé par un massif de fleurs. Sur la pelouse de l’avenue arborée qui porte encore son nom, subsiste le piédestal de Jefferson Davis, président des États confédérés. Quelqu’un a écrit : « Seuls les communistes détruisent l’Histoire. » Sur la marche du dessous, en blanc : « Ok, boomer », l’insulte des milléniaux aux baby-boomeurs rétifs au changement. Le jour où les statues ont été ôtées, certains ont manifesté près du café Holy Ground. « Ils étaient armés, ça m’échappe qu’on tienne à un truc aussi archaïque, soupire Edward, 33 ans, serveur. En plus, ces généraux ont perdu ! » Il a une idée pour remplacer la statue disparue du général Robert Lee, point de repère pour tous : « Bruce Lee, comme ça, on l’appellera toujours rond-point Lee ! » Ces statues ont ponctué la ville, certaines sont tombées dans l’oubli. Le monument à une rébellion de vétérans confédérés contre le gouvernement républicain, en 1874, bordait un parking. Personne ne s’en souvient. Leonard, le gardien, noir, s’exaspère : « J’en n’ai rien à foutre de leurs conneries, le passé, c’est le passé, ces gens ont ôté ce qui faisait notre ville. »

« 150 dollars pour la capture de tout esclave en fuite »

À l’époque, un professeur d’anthropologie de l’université Tulane s’était fait l’avocat du diable : « Au conseil municipal, j’ai demandé pourquoi on ne déboulonnait pas Andrew Jackson », raconte Richard Marksbury. Le général président chevauche encore son destrier au cœur du quartier français de La Nouvelle-Orléans, où chaque balcon en fer forgé, chaque plaque en faïence rappelle l’Histoire. « C’était un sale type. J’ai montré une publicité où il promettait 150 dollars pour la capture de tout esclave en fuite, plus 50 dollars à qui lui donnerait 100 coups de fouet. » Son intervention a provoqué la gêne. Jackson n’est-il pas le symbole de NOLA ? La toile de fond des chaînes de télévision ? Le cadre des selfies ? On demande aux passants s’ils veulent qu’il disparaisse. « Non, on détruit des œuvres d’art », estime Donna, blanche. « J’imagine que ça dépend de si l’on est noir ou blanc, soupire Dee, blanche. Je comprends que certains soient blessés. » Maritza, noire, estime qu’il faut « pouvoir expliquer à ses enfants en passant devant ». Cristiana Sheriff, 26 ans, noire elle aussi, pose avec sa fille, Eliana, 5 ans : « Il y a partout des symboles d’un système fait pour nous opprimer. Il faudrait que j’en veuille à la terre entière ? Je ne veux pas me consumer. » Mais Sheilla, 58 ans, noire, est pour : « On ne peut pas honorer quelqu’un qui possédait des êtres humains. » Le groupe Take’Em Down (« Faites-les tomber ») est d’accord. Parmi les dix statues de « suprémacistes blancs » indiquées sur les cartes de son site Internet, Jackson figure en première place. Il pointe aussi le nom de 13 parcs, 10 écoles, 75 rues, ainsi qu’un ouvrage qui « embellit l’esclavage et l’Histoire ».

Au printemps 2017, Marksbury a appelé la police quand il a reçu la visite d’antifas sur le porche de sa maison. « Me voilà traité de suprémaciste blanc, peste-t-il. J’ai passé des années sur une île du Pacifique à aider des gens à sauver leur patrimoine, je ne crois pas au déboulonnage de statues. On les explique, on les complète, on ne les supprime pas. » La réflexion est-elle encore possible ? En août 2017, lorsque Charlottesville enlève la statue de Robert Lee, des nationalistes, arborant des croix gammées, affrontent antiracistes et antifas. Un jeune néonazi fonce dans la foule en voiture, une femme est tuée. « Il y avait des gens très bien des deux côtés », assure Trump, soulevant l’indignation.

Il y a la peur qu’on efface notre Histoire.

Larry Powell, grand historien de La Nouvelle-Orléans, est tiraillé : « D’un côté, je suis attristé qu’on ôte des statues. De l’autre, un vieil ami noir m’a expliqué que c’était une insulte de passer devant Robert Lee. J’ai sous-estimé cette douleur. Mais il faut se garder de juger une époque avec les yeux d’une autre, de cette condescendance envers les hommes du passé, de penser qu’on est meilleurs qu’eux. Et où s’arrête-t-on ? Va-t-on s’en prendre à George Washington ? Au Mémorial de Jefferson ? » Il invoque une angoisse culturelle, la désindustrialisation, la baisse du niveau de vie. « Il y a la peur qu’on efface notre Histoire », pense-t-il. Or il devient difficile d’en parler. En août, Edward Ball devait présenter, à Tulane, son livre Life of a Klansman : A Family History in White supremacy (« Vie d’un homme du Ku Klux Klan : une histoire familiale de la suprématie blanche »), celle de ses ancêtres. Un ouvrage courageux, salué par la presse la plus woke (consciente des injustices) comme le New York Times. Un groupe d’étudiants a dénoncé « un manque de respect pour les identités noires du campus ».« Des excuses sont la première étape pour réparer le tort causé, mais sûrement pas la seule », a écrit une étudiante à la direction. « C’est ridicule, ce livre est antiraciste », s’insurgent certains sur Instagram. « Vous ne représentez pas tous les étudiants », écrivent d’autres. La conférence a été annulée. Les étudiants ne réfléchiront pas à l’ironie de l’Histoire dans cette université financée par Paul Tulane grâce à son père, qui avait fait fortune avec des esclaves en Haïti.”


Source : le point.fr, “Cancel culture : en Louisiane, l’école de la discorde”, publié le 15/11/20 par Claire Meynial. https ://www.lepoint.fr/monde/cancel-culture-en-louisiane-l-ecole-de-la-discorde-15-11-2020-2401087_24.php

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