Les chemins de la penséeArchitecture scolaire : « Cette crise peut être l’occasion d’engager des changements » (Le Monde)

11 mai 20210
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Un article passionnant sur les questions que soulève la pandémie quant à l'architecture des établissements. Faut-il la repenser ? L'article rappelle que, selon l'enquête PISA (2018), les élèves français sont ceux chez qui le sentiment d'appartenance à leur établissement est le plus faible.

“En quoi l’épidémie de Covid-19 a-t-elle été révélatrice des problématiques d’architecture scolaire en France ? Éléments de réponses avec Pascal Clerc, professeur des universités en géographie à CY-Cergy-Paris-Université.

Comment assurer une distanciation sociale digne de ce nom dans des établissements scolaires où la promiscuité est de mise ? Depuis le début de la crise sanitaire la problématique s’est imposée dans les débats sur l’école. On y parle densité scolaire, demi-jauge, aération des salles, cantines, état des toilettes… En filigrane de tous ces sujets, la question des bâtiments scolaires, et d’une architecture qui pose problème pas seulement par temps de pandémie. Éléments de réflexion avec Pascal Clerc, professeur des universités en géographie et membre du laboratoire École, Mutations, Apprentissages à CY-Cergy-Paris-Université.

En quoi l’épidémie de Covid-19 a-t-elle été révélatrice des problématiques d’architecture scolaire en France ?

Certaines caractéristiques des établissements scolaires en font des espaces à risque en cas d’épidémie. C’est le cas de la densité dans les salles de classe qui, si elle ne facilite pas l’apprentissage des élèves en temps normal, rend ardue toute règle de distanciation sociale en période de crise. Au XIXe siècle la norme fixée était au minimum de 1,50 m² par élève. On est aujourd’hui autour de 2 à 3 m², voire un peu moins si on prend en compte le « territoire » plus important de l’enseignant dans la classe par rapport à celui des élèves (zone du tableau, allées entre les tables…). A titre de comparaison, on considère une plage « saturée » lorsque les vacanciers ont moins de 3 m² par personne, et on préconise au moins 10 m² par salarié dans les espaces de bureau.

La question des couloirs et des escaliers est aussi un impensé de la majorité des constructions scolaires, tout comme les interclasses. Dans l’enseignement secondaire, il en résulte d’évidents problèmes de circulation toutes les heures, lorsque la plus grande partie des élèves et des enseignants se déplacent en même temps dans ces espaces mal conçus, une situation à risque tant en termes sanitaires que de climat scolaire. La question ancienne de l’état et du nombre des toilettes a aussi été remise sur la table avec la crise.

La question sanitaire a-t-elle, dans l’histoire de l’école, orienté les constructions scolaires ?

La construction des établissements scolaires est depuis toujours pensée en fonction de ce qui semble bon pour la santé des élèves d’un côté, et pour leurs apprentissages de l’autre. Mais naturellement les normes et les valeurs en la matière évoluent. Par exemple en 1880 est publié un règlement très détaillé pour la construction des écoles, avec des normes strictes à respecter, dans une démarche clairement hygiéniste : les classes doivent pouvoir être aérées régulièrement, l’orientation de l’école doit tenir compte du climat de la région, les bureaux doivent faire une taille précise. Il faut un éclairage naturel, si possible venant de la gauche de la classe car à l’époque la « norme » est que les élèves soient tous droitiers…

Ce texte va marquer plusieurs décennies de construction. Depuis cette période, la question sanitaire est restée présente, mais c’est surtout la conception qu’on se fait du rôle de l’école et de l’éducation qui structure l’organisation des espaces scolaires.

C’est-à-dire ? De quoi l’architecture des bâtiments scolaires est-elle l’héritière ?

Elle est d’abord l’héritière de ce nouveau mode d’apprentissage et de socialisation qui s’est mis en place en France entre le XVIe et le XVIIIe siècle et que nous avons complètement intégré, généralisé, et naturalisé depuis : l’école. Cette forme scolaire correspond au rassemblement dans un lieu donné, la classe, d’enfants du même âge qui vont être instruits de manière transmissive et descendante par un enseignant. Mais les bâtiments sont aussi les héritiers du modèle du monastère dans lequel la communauté éducative est séparée du monde pour favoriser les apprentissages, et de celui de l’école-caserne où les espaces sont organisés de manière à faciliter la surveillance.

Concrètement cet héritage donne aujourd’hui un modèle standard de bâtiment scolaire clos, parfois coupé du monde et des regards extérieurs, construit sur un alignement ou une superposition de multiples rectangles de 50 à 60 m², les classes. Elles sont le lieu sacralisé de la transmission des savoirs, en dehors duquel les individus sont dans une parenthèse temporelle et spatiale, en dehors du temps éducatif.

Quels effets de l’architecture scolaire sur les pratiques pédagogiques ?

Il faut se garder de tout déterminisme spatial, et plutôt voir ce que révèle cette architecture organisée autour de cette « classe » qui désigne à la fois un lieu, un enseignement et un groupe d’élèves. Car la fragmentation des bâtiments scolaires est en fait à l’image de celle du temps scolaire, lui aussi très séquencé, mais aussi, dans le secondaire, du découpage par disciplines. Ces éléments sont aussi des normes éducatives, parfois rigides. Ce sont elles qui obligent les élèves à changer de lieu en permanence, pratique remise en question par la pandémie car ces mouvements accentuent les brassages.

Ces pratiques traduisent donc des choix pédagogiques faits à un moment donné. Et si la vision de l’école et les projets éducatifs évoluent au cours du temps, l’inertie spatiale joue : les espaces ont en général une durée de vie plus importante que les pratiques qui les ont orientés. Mais se forcer à repenser l’architecture scolaire peut permettre d’impulser, de suggérer de nouvelles pratiques pédagogiques et comportements au sein de l’école. Cette crise peut être l’occasion d’engager des changements.

Quelle place est laissée aux élèves en tant qu’individus dans les établissements ?

L’organisation spatiale de l’école autour de la transmission des savoirs éducatifs ne leur donne pas le choix d’être autre chose que… des élèves. Surtout pas des enfants ou des jeunes. Outre la problématique des sanitaires déjà évoquée, la question des moments ou lieux d’intimité qui leur sont laissés en dehors de la classe est importante, d’autant plus au moment de l’adolescence.

Certains établissements n’hésitent pas à sacrifier des mètres carrés de cour de récréation s’ils sont dans un angle mort en termes de surveillance. Outre le fait de ne pas arranger la problématique de densité en milieu scolaire, cela incite les élèves à profiter de tous les recoins possibles, autorisés ou non, pour se recréer des espaces d’intimité.

Lorsqu’on demande aux élèves quelle serait leur école idéale, dans le cadre d’une recherche ou d’un projet de rénovation ou de construction collaboratif, ils l’imaginent toujours comme un lieu de « vie » où ils ne seraient pas qu’élèves, justement, avec des espaces de repos ou de détente, de sport, un endroit plus beau, plus vert, etc. La question du bien-être des élèves dans l’école reste problématique en 2021.

L’institution réfléchit-elle plus qu’avant à l’organisation des espaces scolaires ?

Cette réflexion a toujours existé, notamment pour arrêter les normes dont nous avons parlé. Mais depuis une vingtaine d’années maintenant, elle tourne en grande partie autour de la question de la sécurisation des établissements scolaires. Le monastère est devenu forteresse : on ne souhaite plus enclore celui-ci pour favoriser les apprentissages mais pour le protéger des dangers extérieurs.

Les attentats de 2015 ont transformé la tendance en lame de fond, voire en obsession qui dépasse tout pour nombre d’acteurs institutionnels ou chefs d’établissement : un établissement bien fait est avant tout un établissement fermé, contrôlé, filtré…

Sous la pression des événements et de la pandémie, il y a cependant en ce moment une ouverture intéressante du ministère, notamment autour de la pratique de la « classe dehors », désormais mise en avant par l’institution, et qui fait sortir la pédagogie et l’apprentissage de la salle de classe. Le numérique, qui sort lui aussi d’une certaine manière le savoir de la classe, oblige aussi depuis quelques années les acteurs de l’école à penser différemment les espaces scolaires.

Quels sont les axes prioritaires, selon vous, pour adapter l’architecture scolaire aux défis du XXIe siècle ?

L’enquête PISA [Programme international pour le suivi des acquis] 2018 montre que les élèves français sont ceux qui, de très loin, ont le plus faible sentiment d’appartenance à leur établissement. Malgré la question sécuritaire, il faut donc faire des espaces scolaires des lieux plus accueillants, que les élèves auront envie d’aimer et d’habiter, de s’approprier, des lieux d’apprentissage, mais aussi de vie et parfois de détente.

Pour ce faire, il faut que ces établissements soient modulables et moins standardisés. Mais qu’ils soient apaisés aussi. Je pense notamment aux cours de récréation, pour lesquelles on connaît aujourd’hui les configurations qui permettent de meilleures relations entre élèves, garçons et filles notamment, ou encore à la question du bruit qui peut rendre invivables certains espaces scolaires.

Il est temps de passer d’une architecture scolaire et d’une école de la séparation – des espaces, des disciplines, des niveaux, des élèves… – à une école de la relation – entre les individus, entre les matières, entre les espaces, entre l’établissement et son environnement etc. Les choix d’architecture scolaire traduisent un modèle d’éducation souhaité à un instant T, ce sont des choix politiques dont la crise sanitaire révèle les limites et possibilités d’évolution.”


Source : lemonde.fr, “Architecture scolaire : « Cette crise peut être l’occasion d’engager des changements »”, par Séverin Graveleau et Pascal Clerc, du Monde. https://www.lemonde.fr/societe/article/2021/05/11/architecture-scolaire-cette-crise-peut-etre-l-occasion-d-engager-des-changements_6079828_3224.html#xtor=AL-32280270

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