Fenêtres ouvertesFenêtres ouvertes sur la question scolaire et ses rapports avec le “séparatisme”.

25 février 20201
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Educ'France a rencontré Hugo Micheron, qui vient de publier "Le jihadisme français. Quartiers, Syrie, prisons". Il fait parfois référence à certaines "écoles hors contrat", souvent citées dans le discours politique ces derniers temps au sujet du séparatisme islamiste. Nous avons voulu l'entendre sur la question, notamment parce que nous voulons faire échec aux confusions qui jettent injustement le trouble sur la liberté scolaire, et les multiples initiatives qui, loin du fondamentalisme islamiste, permettent à des milliers d'enfants de s'épanouir dans un cadre différent de celui des écoles publiques. Ce précieux échange éclaire le débat sur une question difficile, que nous voulons regarder les yeux grand ouverts, loin des approximations et des compromissions. Entretien conduit par Axelle Girard.

Vous écrivez qu’à l’heure de l’après-Daech, certains jihadistes souhaitent favoriser l’essor des écoles privées hors contrat musulmanes. Quelles distinctions faites-vous entre les différents types d’écoles musulmanes ?

A l’heure de l’effondrement de Daech, les sympathisants du projet de Daech changent de stratégie. D’une logique d’expansion territoriale au Levant, ils passent à une logique de repli et de construction d’entre-soi en Europe et ailleurs. Les écoles privées hors contrat musulmanes, et le rôle que peut jouer l’éducation, peuvent être une composante de ces dynamiques en France. Elles peuvent être des moyens pour  endoctriner les enfants dès le plus jeune âge et prévenir tout contact avec les autres enfants et les codes en vigueur dans la société jugée “mécréante”. Une alternative au fait d’organiser la déscolarisation des enfants pour la réorganiser à la maison, à travers le suivi de cours via le Centre National d’Enseignement à Distance par exemple. Les parents filtrent alors eux-mêmes  les contenus de l’enseignement à la maison. C’est un mouvement qu’il n’est pas évident de détecter ou de qualifier, car bien évidemment nous parlons de dynamiques très minoritaires mais qui prennent de l’importance depuis cinq ans. De la même façon, certains préféreront inscrire leurs enfants dans des écoles privées qui, elles, sont sous contrat, et dont la ligne se rapproche de celle portée par les Frères musulmans. Il est donc peu pertinent de faire des distinctions entre les types d’écoles qui posent problème. C’est en termes de déscolarisation et de re-scolarisation à l’échelle d’un territoire, et non pas à travers des typologies d’écoles trop statiques qu’il faut raisonner.

Qu’est-ce qui, selon vous, caractérise précisément une école qui prône le jihad ?

Je n’ai pas connaissance d’école dans lesquelles le jihad ait été « prôné »… Les écoles hors contrat présentent plutôt des cursus qui présentent eux-mêmes des orientations religieuses de type “fréristes” ou salafo -fréristes par exemple. Elles sont souvent de petite taille. Parfois, elles violent ouvertement le principe du respect du socle commun des connaissances et s’éloignent des obligations inhérentes à la liberté d’enseignement. Cela peut se traduire par exemple par un enseignement très sélectif de l’histoire, par l’absence d’enseignement de la musique ou de disciplines qui sont précisément là pour favoriser l’épanouissement intellectuel, individuel et artistique… Vous pouvez aussi remarquer un volume horaire anormalement élevé pour l’enseignement du Coran… Il n’y a pas d’école jihadiste, mais des stratégies d’organisation spécifiques des enseignements religieux au sein d’écoles pratiquant des cursus extrêmement restrictifs au regard du socle de connaissances fondamentales requis.

On constate l’échec des pouvoirs publics à fermer certaines écoles musulmanes hors contrat, qui posent problème… Que pouvons-nous faire ? Changer notre droit ? 

Sans être un spécialiste des politiques publiques, je crois pouvoir affirmer que la loi Gatel a permis de renforcer les contrôles dans ces écoles. Des efforts peuvent être fournis dans le sens de la formation des inspecteurs  pour leur permettre de qualifier les situations auxquelles ils sont confrontés. Sans changer le droit, il est possible donc de renforcer la formation des inspecteurs et inspectrices plus précisément sur des aspects, qui sont par ailleurs, des questions d’ordre public.

Quelles sont, quels seraient les meilleurs moyens de détecter les signes d’endoctrinement ou de radicalisation dans une école ? 

J’aurais tendance à répondre qu’il faudrait commencer par s’intéresser d’abord à l’extra-scolaire. Dans les écoles hors contrat ou bien dans des cas de scolarisation à domicile, il faut naturellement s’intéresser à l’environnement éducatif, la pédagogie réellement suivie et au contenu réel des enseignements proposés. Il faut bien sûr avoir en tête qu’on ne scolarise pas des enfants de la même façon dans un deux-pièces comme on fait cours dans une école, c’est-à-dire dans un espace qui organise aussi, à côté de l’enseignement, la sociabilité et l’ouverture sur le monde des enfants…

Vous avez interrogé des jihadistes en prison. Que pouvez-vous nous dire de leur parcours scolaire ?

Leurs parcours scolaires sont très différents les uns des autres. Certains menaient des études à l’université et d’autres ont connu très tôt une situation d’échec scolaire. J’ai aussi rencontré des « décrocheurs » qui, par le biais de l’endoctrinement religieux, se sont mis à lire abondamment les livres de la doctrine wahhabite, et, ce faisant, ont eu le sentiment de dépasser leur propre échec et donc les limites auxquelles ils faisaient face à l’école. Dans ce cas là, la situation est problématique car le processus d’élévation intellectuelle s’est fait par la littérature salafiste et non pas par l’école… Là où l’école échoue, le salafisme peut permettre chez certains élèves, la structuration de l’intellect et il est alors très délicat d’envisager toute marche arrière.

Peut-on concevoir des écoles musulmanes non communautaristes, à l’instar de l’écrasante majorité des écoles catholiques ? J’entends par là des écoles qui facilitent la réception et la compréhension de la culture française, y compris dans sa dimension chrétienne et dans son appréhension de la laïcité républicaine ?

Pourquoi pas ? C’est toute la question de la différence qu’il faut faire et continuer de faire entre musulmans et islamistes, précisément pour ne pas tomber dans le piège que nous tendent ces derniers… En superposant sans nuance islam et islamisme, nous aidons paradoxalement les salafistes qui veulent préempter l’islam tout entier. Dans un pays de 67 millions d’habitants, nous devrions être à même d’imaginer et de mettre en place des écoles confessionnelles, musulmanes, sur le modèle de celles que vous citez. Mais pour l’heure, la tendance en ce qui concerne l’ouverture d’école hors contrat n’est pas celle-ci.

Il se dit qu’en France, et en Europe aussi d’ailleurs, les écoles musulmanes sont sous inspectées, quel que soit leur statut, précisément parce que les inspecteurs ont peur de devoir transmettre à leurs supérieurs hiérarchiques des rapports qui montrent l’existence de vrais problèmes en matière d’ordre public, de droit à l’éducation ou de protection de la jeunesse…  

Je crois que les choses sont en train de changer. A ce titre, les attentats de 2015 ont provoqué une prise de conscience. Les administrations et la société civile sont en train de comprendre qu’au-delà même de la question du jihadisme, il faut s’interroger sur la résilience des principes fondamentaux de nos démocraties européennes, sur les valeurs cardinales de la démocratie, de la mixité, de l’égalité entre les sexes… Cela se produit beaucoup plus aujourd’hui qu’il y a cinq ans, même si les réflexions doivent se poursuivre.

Propos recueillis par Axelle Girard.

 

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